--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne voir qu'une plaisanterie dans
cette imagination; mais, puisque vous me forcez enfin de vous parler
nettement, je vous dirai une dernière fois que ce que vous me demandez
est impossible. Vous m'entendez, complétement et absolument impossible.
J'espère que c'est assez clair, et que vous m'éviterez de revenir sur un
pareil sujet.
Pour la première fois de ma vie je me révoltai contre la volonté de M.
de Lancry, je lui dis très-fermement:--Je regrette beaucoup de n'être
pas d'accord avec vous à ce sujet, mon ami, mais ce projet est
praticable, je tiens beaucoup à ce qu'il soit exécuté, et il le sera.
Mon mari me regarda d'un air peut-être encore plus surpris que
courroucé, et me dit en souriant avec ironie:
--Ah çà! suis-je ici le maître, ou ne le suis-je pas?
--Vous êtes le maître, mon ami: je ne contrarie pas vos goûts; de grâce,
laissez-moi la même liberté.
--Peste! comme vous y allez! Comment, que je vous laisse la liberté de
gaspiller huit ou dix mille francs par an, et même davantage, pour une
fantaisie qui vous passe par la tête, car vous ne savez pas dans quelles
dépenses vous jetterait cette belle manie de charité qui vous prend si
subitement... Mais, tenez, je suis fou de vous répondre, seulement.
--Si la question d'argent vous préoccupe, mon ami, ne vous en
embarrassez pas; j'économiserai sur ce que vous me donnez par mois,
et...
--Mais je n'entends pas cela du tout, ma chère amie; je veux que vous
soyez mise avec l'élégance que comportent notre fortune et notre
position. Voyons franchement: croyez-vous que pour vous laisser
enseigner l'A, B, C, D, à des marmots, ou pour vous donner l'agrément de
fournir des drogues à des vieilles femmes, je souffrirai que vous soyez
mise avec une mesquinerie ridicule? Allons donc... ma chère Mathilde...
je veux qu'on dise que madame de Lancry est une des femmes les plus
élégantes de Paris; vous êtes un de mes luxes les plus charmants...
Il y avait tant d'égoïsme, tant de sécheresse dans les objections que me
fit mon mari, il y avait si peu de pitié pour le pieux et noble
sentiment auquel j'obéissais, que j'en fus indignée.
Pour la première fois aussi, je songeai qu'après tout j'étais chez moi,
dans la maison de mon père, et que sans injustice je pouvais vouloir
dépenser en bonnes oeuvres une partie bien minime de cette fortune que
mon mari dissipait en prodigalités.
Je répondis donc à M. de Lancry après un assez long silence:
--Vous m'excuserez de ne pouvoir pas partager votre opinion au sujet de
cette école et de...
Gontran frappa du pied avec colère, ne me laissa pas continuer et
s'écria:
--Comment, encore! comment! après tout ce que je vous ai dit! Ah çà!
vous avez donc décidément juré de me mettre hors de moi? vous ne m'avez
donc pas entendu? je vous dis que je ne le veux pas, que je ne le veux
pas!... Combien de fois faudra-t-il vous le répéter?
Je ne pus me contenir davantage, et je m'écriai:--Eh bien! moi... je le
veux.
--Vous le voulez! voilà du nouveau. Dieu me pardonne, vous dites vous le
voulez, je crois.
--Oui, car je me lasse à la fin de souffrir et de me résigner toujours.
Ce langage est nouveau. Il vous étonne, je le conçois, Gontran; mais
cette fois je ne céderai pas; ce que je demande est juste et
raisonnable, et je l'obtiendrai.
--Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît?
Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à
faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir
à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des
moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!
J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari...
Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me
paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages
donnaient raison à M. de Lancry contre moi.
Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort,
en m'adressant au coeur, à la générosité de Gontran.
--Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon
ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas
mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous
parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de
honte:--Cette maison appartenait à mon père, et...
--Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez
apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,--répondit
M. de Lancry avec le plus grand sang froid,--le reproche est délicat et
de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je
l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain
habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs
fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à
votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté
et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous
bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des
pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent
l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les
dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer
dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une
fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander
désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les
refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli
emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous
vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé
quelques jours heureux.
--Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes
larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins
autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse
et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez...
Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je
le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait;
vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous
rendait meilleur.
--Des reproches, toujours des reproches!--dit Gontran en levant les yeux
au ciel.
Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.
--Gontran,--m'écriai-je,--peut-être mes reproches sont amers...
Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites...
dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon
enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous
demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi
seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas
pitié.
Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains,
ne pouvant plus trouver une parole.
--Allons, voyons, calmez-vous,--me dit M. de Lancry en s'approchant et
en s'asseyant à côté de moi.--Vous êtes une petite folle, vous avez un
caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que
par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres...
allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous
emportez... vous mettez les choses au pis.
--Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue
à désirer fonder cette bonne oeuvre,--dis-je à Gontran,--vous
comprendriez mon insistance à ce sujet.
--Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous
allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre
hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous
donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer
de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?
--Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le
bien.
--Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir
impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y
aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un
autre.
--Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?
--Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres
de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les
terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh
bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou
sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de
rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.
--Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre
famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...
--Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente
mille livres de rente, convenez-en.
--Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre
avec ce que nous possédons déjà?
--Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,--vous n'entendez
rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que
coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous
recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la
révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.
--Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous
supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet
endroit...
--C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y
soyez attachée davantage.
--Mais, mon ami, je ne voudrais pas...
--Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la
raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne
absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je
puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à
nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis
tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à
vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui
pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je
vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car
j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.
Et M. de Lancry me laissa seule.