UNE BONNE OEUVRE.

Les réflexions que je fis après cette triste conversation avec mon mari

ne furent pas stériles; je pensai que peut-être le manque d'une

occupation attachante, sérieuse, me rendait si susceptible, si

impressionnable.

Je renonçai pour jamais, et avec des larmes amères, je l'avoue, à cette

conviction, que mon amour pouvait être la seule, la constante occupation

de ma vie.

Bientôt j'allai plus loin; par suite de mon habitude de m'accuser pour

excuser Gontran, je me fis un reproche d'avoir jusqu'alors concentré mon

existence dans cette affection; je me dis que Dieu me punissait

peut-être ainsi de ma personnalité.

Dès que cette pensée me fut venue, je me crus sauvée; le passé m'apparut

sous un jour tout nouveau, je compris que l'exagération de mes

sentiments romanesques avait dû mécontenter Gontran. Je compris qu'une

femme avait sur la terre une autre mission à remplir que celle d'aimer,

ou plutôt que, tout en brûlant pour un être unique et adoré, l'amour

immense dont notre coeur est consumé devait jeter de généreux reflets

sur tous ceux qui souffrent... de même que notre religion pour l'être

unique et infini qui a créé les mondes doit se manifester par notre

bonté et par notre pitié pour tous...

Le jour où cette pensée m'avait éclairée comme une révélation divine,

j'attendis le retour de Gontran avec impatience.

Sans doute ma physionomie trahissait ma joie, mes espérances, car en me

voyant, il me dit:

--Mon Dieu! vous avez l'air bien joyeux...

--Mon ami, j'ai fait aujourd'hui une précieuse découverte.

--Comment cela?

--J'ai découvert que vous aviez raison de me gronder, que j'avais tort

d'être exagérée, romanesque, comme vous me reprochiez de l'être; en un

mot, que mon amour pour vous était _mal employé_; j'ai découvert enfin

qu'il ne devait pas me suffire de vous dire: Gontran, je suis digne de

vous, mais qu'il fallait vous le prouver autrement que par des

protestations de chaque jour.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Oui... mes plaintes continuelles devaient vous impatienter, je ne me

plaindrai plus; aussi désormais, vous ne me trouverez plus triste et

morose à votre retour; je serai toujours, comme aujourd'hui, heureuse,

souriante.

--Tant mieux, mille fois tant mieux; pour quelle raison changeriez-vous

ainsi?

--Oh! j'ai de grands projets.

--De grands projets qui vous rendront heureuse et souriante? voyons

vite, qu'est-ce que c'est?

--Vous savez bien le petit château? (c'était une assez grande maison qui

dépendait du château de Maran, et qui touchait aux Communs; du temps de

mon grand'père on logeait dans cette succursale les hôtes qui

survenaient, lorsqu'il n'y avait plus de place pour eux au

château);--vous savez bien le petit château?--dis-je à Gontran.

--Oui, ensuite...

--Il nous est complétement inutile.

--Comment inutile? c'est là où est mon chenil, ma sellerie et le

logement de mes gens d'équipage!...

--Lorsque vous saurez à quoi je destine le petit château,--dis-je en

souriant,--je suis sûre que vous conviendrez comme moi que votre chenil,

votre sellerie et vos gens peuvent parfaitement s'établir aux Communs,

dont une partie est inoccupée.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 189 / 355 题