Quelque temps après notre arrivée à Maran, je me sentis faible,
souffrante; je restais quelquefois pendant une heure accablée par un
malaise inconnu.
Bientôt je reconnus que je m'étais fait une grande illusion en espérant
que Gontran reviendrait pour moi ce qu'il avait été pendant le premier
mois de notre mariage; son caractère semblait s'aigrir dans la solitude.
Pourtant la vie qu'il menait _pour lui_ semblait lui plaire.
Souvent, en ma présence, il paraissait pensif, absorbé: tantôt je me
persuadais qu'il pensait à Ursule; tantôt, qu'il regrettait malgré lui
les chagrins que son indifférence me causait.
Si je l'interrompais au milieu de ses réflexions, il me répondait avec
aigreur, ou se levait avec impatience sans dire une parole, comme si je
l'avais distrait d'une chère et douce rêverie.
Ce qui me donnait pourtant quelquefois une lueur d'espoir, c'était le
brusque changement de mon mari à mon égard. Un refroidissement
successif m'eût effrayée davantage, il eût été plus naturel.
Ce fut un jour fatal que celui où j'eus la conviction que Gontran ne
m'aimait plus d'amour; dès lors il ne crut même plus nécessaire de
garder envers moi ces formes de bonne compagnie, ce respect des
bienséances que tout homme doit aux femmes, _même_ à la sienne.
Dès lors plus de douces prévenances, plus d'épanchements de coeur,
rien qui prouvât en lui le désir ou le besoin de me plaire.
Quelques mots sur la nouvelle existence que menait Gontran sont
indispensables.
Depuis notre établissement à Maran, il avait fait venir des chiens et
des chevaux de chasse d'Angleterre. Il avait loué une des forêts de
l'État qui touchait à nos propriétés, il y chassait trois fois par
semaine à courre, trois fois à tir. Il se reposait le dimanche, c'était
le seul jour qu'il passait près de moi.
Habituellement, il partait après déjeuner, je ne le revoyais que le soir
au retour de la chasse. Nous nous mettions à table, il dînait
longuement, me parlait peu, buvait souvent trop pour sa raison, et,
l'avouerai-je, hélas! il lui fallut quelquefois l'aide d'un de nos gens
pour regagner son appartement, qui était contigu au mien...
J'avais toujours vu mon mari d'une recherche, d'une élégance extrême;
seul avec moi, il se négligeait comme à plaisir. Il ne semblait vivre
que pour la chasse et pour la bonne chère.
O! honte! ô profanation! Quant à moi, je n'étais plus pour lui qu'une
des conditions de sa vie grossière et sensuelle.
Longtemps je souffris en silence de cet abandon, de ce changement dans
ses manières, qui, au moins, jusqu'alors, avaient toujours été
parfaites.
Cette existence solitaire sur laquelle j'avais fondé tant d'espérances
s'écoulait pour moi morne, flétrie, décolorée.
Selon mon habitude, je concentrai mon chagrin jusqu'à ce qu'il débordât;
le jour arriva où je ne pus souffrir davantage.
Je me décidai à parler, à tout dire à Gontran.
C'était un samedi; il avait fait un vent violent pendant presque toute
la journée; sans doute la chasse de Gontran avait été mauvaise, car le
soir, lorsqu'il rentra au château, ses piqueurs ne sonnèrent pas leurs
fanfares accoutumées.
Je le savais par expérience, ces jours-là mon mari avait de l'humeur;
j'allai craintive à sa rencontre; mon coeur se serra lorsque
j'entendis résonner ses grosses bottes éperonnées sur les dalles de
l'escalier.
--Votre chasse n'a pas été heureuse, mon ami?--lui dis-je.
--Non; je suis harassé,--me dit-il, et il entra dans un petit salon où
je me tenais de préférence, parce que ma mère l'avait occupé.
M. de Lancry se jeta sur un canapé, l'air soucieux et contrarié, sans me
dire un seul mot.
En le voyant ainsi avec ses vêtements couverts de boue, sa barbe longue,
ses cheveux en désordre, qui s'échappaient de sa cape de chasse qu'il
gardait sur sa tête, je pouvais à peine le reconnaître, lui que j'avais
toujours vu d'une si exquise élégance.
--Sonnez donc, ma chère, qu'on nous fasse dîner le plus tôt possible,
j'ai très-faim,--dit Gontran en se retournant sur le canapé; puis,
attirant du bout de son pied une petite chaise de tapisserie, il y
allongea ses bottes couvertes de fange.
--Ah! m'écriai-je en courant à lui,--grâce pour cette chaise, elle a été
brodée par ma mère; prenez un autre tabouret, je vous en prie.
Gontran haussa les épaules, s'établit sur un autre siége, et me dit:
--Mon Dieu! que vous êtes donc singulière avec vos affectations! je vous
demande un peu ce que cela fait à la mémoire de votre mère que je mette
ou non mes pieds sur cette chaise?
--Je m'étonne, mon ami, que vous ne compreniez pas le culte du passé...
il est souvent la seule consolation des jours présents.
--Ah! si vous allez recommencer à faire de la métaphysique de
sentiment... j'y renonce... la vie que je mène est peu faite pour
développer l'intelligence.
--En effet, depuis quelque temps, Gontran, vous agissez, je crois,
beaucoup plus que vous ne pensez.
--Dieu merci! j'avais toujours rêvé quelques mois d'une vie toute
matérielle, dans laquelle _la bête_, comme on dit, prendrait le dessus.
Eh bien! cette vie, je la mène, et je m'en trouve à merveille... Il
n'est pas jusqu'à ces superfluités d'élégance, de recherche de toilette,
que je n'aie mises bravement de côté. J'étais un véritable sybarite; me
voici, à cette heure, un véritable Spartiate, un ours, un sauvage. Eh!
ma foi, je trouve fort commode d'être ainsi au _vert_ pendant quelque
temps.... de rester grossière chrysalide jusqu'au moment où il me
prendra la fantaisie de me transformer de nouveau en brillant
papillon... Mais sonnez donc, je vous prie; je veux dire à Hébert
(c'était notre maître d'hôtel) de me mettre une bouteille de vin du Rhin
à la glace; c'est un caprice. Il y a longtemps que je n'ai bu de vin
vieux du Rhin.. et celui que vous avez ici est excellent; c'est du
johannisberg jaune comme de l'ambre... Où votre père avait-il eu ce
vin-là?
--Il me semble, mon ami, avoir entendu dire à mademoiselle de Maran que
l'empereur d'Autriche en fit cadeau à mon père lors de sa mission à
Vienne.
--Ma foi, votre père a eu raison d'oublier ce vin ici, car il est
parfait.
Je sonnai; mon mari donna ses ordres, il bâilla et me dit:
--Jouez-moi donc, sur votre piano, l'ouverture du _Siége de Corinthe_ en
attendant le dîner.
Je regardai Gontran avec chagrin.
Il ne se rappelait pas sans doute qu'on représentait cet opéra lorsque
je m'étais, pour la première fois, trouvée avec lui dans la loge des
gentilshommes de la chambre.
S'il n'avait pas oublié cette circonstance, sa demande était un amer
sarcasme.
Les larmes me vinrent aux yeux malgré moi, je lui dis tristement:
--Pardonnez-moi, mon ami, je ne saurais jouer ce morceau.
--Est-ce parce que je vous en prie? Allons, soit... faites comme vous le
voudrez, jouez-m'en un autre, alors. Je vous demande cela pour tuer le
temps en attendant l'heure du dîner.
--Pour tuer le temps?... Il vous pèse donc bien maintenant, Gontran?
--A moi? pas du tout... je le tue sans lui en vouloir le moins du
monde... jamais la vie ne m'a passé plus vite. Je n'avais pas idée de
cette bonne et matérielle existence de gentilhomme campagnard, je la
trouve adorable. Je ne sais pas si elle continuera de m'amuser
longtemps; mais, jusqu'à présent, je suis enchanté, la chasse est
devenue chez moi une vraie passion... Mon chef d'équipage est
excellent... Avec lui, sur dix fois, je prends huit... J'ai un tireur
royal. Thomas est un cuisinier parfait. Grâce à quelques améliorations,
les écuries sont maintenant fort logeables; nous sommes à peu près bien
établis dans ce vieux château; vous êtes toujours jolie comme un ange,
comment voulez-vous que le temps me pèse?
Mon mari me parlait avec tant de sincérité, avec tant d'abandon, il
paraissait trouver sa conduite si simple, si naturelle, qu'il ne
soupçonnait évidemment pas le chagrin qu'il me causait.
Cette pensée adoucit l'amertume de mes reproches.
Je regardai Gontran fixement, je lui dis avec émotion:--Et moi...
Gontran, me croyez-vous heureuse?
A demi couché sur le canapé, il me répondit en frappant négligemment du
bout de son fouet sur ses bottes:
--Vous? je vous crois, ma foi, très-heureuse, aussi heureuse que vous
pouvez l'être avec votre diable de petit caractère... Que vous
manque-t-il?
--Rien, vous avez raison, Gontran... Je vous vois le matin à l'heure du
déjeuner... puis le soir à table... quelquefois une heure ou deux le
dimanche... lorsque vous me faites mettre au net votre livre de chasse.
--Eh bien! que voulez-vous de plus? ne faut-il pas que je sois
continuellement pendu à votre côté? Croyez-moi, ces éternels tête-à-tête
vous seraient bientôt d'un ennui mortel.
--Je vous avais demandé, mon ami, de monter à cheval avec vous; ainsi,
j'aurais pu vous suivre quelquefois à la chasse...
--Bah! bah! vous êtes trop peureuse, ma chère amie; et puis il n'y a
rien de plus embarrassant qu'une femme à la chasse: elle n'y prend aucun
plaisir et empêche les autres d'en prendre. Si j'avais eu quelqu'un à
qui vous confier... à la bonne heure; mais nous n'avons pas un voisin
sortable: et d'ailleurs vous ne voulez voir personne; vous êtes une
solitaire des plus farouches.
--Ce serait pour moi un grand plaisir de monter à cheval avec vous, mon
ami; mais seulement avec vous...
--Alors, comme je vous le dis, c'est impossible... Êtes-vous fantasque,
ma pauvre Mathilde... Vous ne voulez jamais que des choses
déraisonnables.
--C'est juste, n'en parlons plus... je suis la plus heureuse des
femmes... Mon bonheur doit me suffire.--Et je portai mon mouchoir à mes
yeux.
Gontran avait trouvé fort naturelles et fort peu blessantes les réponses
qu'il venait de me faire.
Il parut aussi surpris que contrarié de me voir pleurer.
--Ah çà! me dit-il avec impatience,--à qui en avez-vous? Nous sommes à
causer là tranquillement, et vous voilà en larmes! Mais à propos de
quoi? C'est donc une scène que vous voulez me faire?
--Une scène? non, Gontran; non, je n'ai rien à vous dire, puisque depuis
notre arrivée à Maran vous ne vous apercevez pas du contraste qui existe
entre la vie que nous menons et celle que nous menions à Chantilly.
--Ah!..., nous y voilà!... Chantilly, encore Chantilly, toujours
Chantilly! Vous n'avez que ce mot à la bouche comme un reproche. Mais
savez-vous qu'à force de me parler ainsi de ce temps-là vous finirez par
me faire prendre en grippe le souvenir de cette ravissante lune de
miel?--Et il ajouta en riant de cette plaisanterie:--Que voulez-vous! ma
chère, _lune de miel, elle a vécu... ce que vivent les lunes de miel_.
Le vers n'y est pas, mais la pensée y est... c'est égal.
--Ah! Gontran... ne blasphémez pas les seuls heureux souvenirs qui me
restent.
--Eh bien! alors ne me répétez pas toujours la même chose; sans cela je
vous punirai de la sorte. Voyons... raisonnons en bons amis sans nous
fâcher... Croyez-vous que je me sois marié pour passer ma vie à vos
genoux, à vous roucouler des fadeurs? Vous n'êtes jamais contente. Si
nous sommes dans le monde, vous êtes jalouse; si nous vivons seuls, ce
sont des exigences à n'en pas finir. Cela devient impatientant... à la
fin!--s'écria-t-il, ne pouvant pas se contenir davantage.
--Gontran, vous êtes sans pitié... Vous oubliez que j'ai déjà beaucoup
souffert, que j'aurais droit à quelques ménagements.
--Ah mon Dieu! mon Dieu! quel caractère! Est-ce encore une
récrimination? Voyons, dites-le franchement. Vous avez beaucoup
souffert? Si c'est à cause de Lugarto que vous me dites cela, vous avez
tort.
--J'ai tort!
--Certainement, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit dans
le temps à ce sujet. Si vous aviez eu l'ombre d'adresse, de sagacité,
avec quelques banalités affectueuses vous nous en auriez débarrassés
sans vous compromettre comme vous l'avez fait.
--Sans me compromettre, mon Dieu! Était-ce ma faute?
--Mais il n'importe! que ce soit votre faute ou non, vous avez été
compromise, et c'est moi qui, tôt ou tard, en supporterai le ridicule.
--Moi! je serais méprisée, moi!...
--Eh! madame, j'aimerais mieux encore ma part que la vôtre; si vous
croyez qu'il sera bien agréable pour moi, lorsque nous serons de retour
à Paris, d'être montré au doigt comme un mari trompé... Mais, en
vérité,--reprit-il avec colère,--il faut que vous soyez folle,
archifolle... d'élever de pareilles discussions... Tenez, brisons là...
vous me feriez vous dire quelque dureté, vous éclateriez en reproches,
en sanglots, et je veux que vous dîniez tranquille et moi aussi.
--Ce que vous me dites là est horrible,--repris-je après un moment de
stupeur;--c'est moi que vous accusez!... moi, la victime de toutes les
calomnies de cet homme. Allez, Gontran, je ne sais quel sort me menace
dans l'avenir... mais pour ce soir, rassurez-vous, je n'éclaterai pas en
sanglots, vous pourrez dîner tranquille; j'ai tant pleuré déjà, que mes
larmes se tarissent. Le malheur m'a donné de la raison. Je ne vous ferai
pas de reproches, ils seraient inutiles; je veux seulement vous
apprendre que je souffre, que je suis résignée... mais non pas
insensible à votre indifférence.
--Allons, parlez,--dit M. de Lancry, en se levant brusquement et en
marchant à grands pas.--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour tourner ceci
en plaisanterie, je ne pourrai pas échapper à une scène. Ce matin j'ai
fait une mauvaise chasse, la fin de la journée sera digne du
commencement. Voyons, dites... finissons... Vous savez pourtant que je
n'ai qu'un désir, celui de vivre en repos et de vous voir heureuse...
--Je vous remercie de vouloir bien m'entendre, Gontran. Eh bien! il
m'est cruel de voir que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas eu
pour moi un mot de tendresse, un mot de coeur; vous vivez auprès de
moi comme si je n'existais pas.
--Mais, au nom du ciel! qu'est-ce que signifie tout ce jargon? Que
voulez-vous donc que je vous dise? Si vous aimez tant à vous entendre
raconter des galanteries, inspirez-m'en.
--Vous avez raison. Il y a longtemps que je suis pénétrée de cette
triste vérité: _on mérite ce qu'on inspire_. Malgré vos duretés, je vous
aime toujours; vous méritez cet amour.
--Eh bien! alors, soyez donc raisonnable, puisque ni vous ni moi ne
pouvons rien à ce qui est,--me dit Gontran avec moins de colère. Puis il
ajouta:
--En vérité, Mathilde... votre caractère romanesque, exalté, vous rendra
la plus malheureuse des femmes; soyez donc raisonnable. Je vous l'ai dit
cent fois, l'on ne se marie pas pour conjuguer perpétuellement et sur
tous les tons le verbe _j'aime_; on se marie pour avoir une maison, un
intérieur, une existence plus assise; on se marie pour vivre sans gêne
ni contrainte tout le temps qu'on reste seul avec sa femme. Il est clair
que si l'on se mariait pour continuer à faire sa cour, à dire des
bergerades, autant vaudrait rester garçon...
--Eh!... Gontran... Gontran... quel réveil...
--Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries;
il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres
hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à
nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh!
d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle
illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous
arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.
--Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je
m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le
dites, seulement ce sera pour l'éternité.
--Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle
conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me
trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante,
souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que
ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.
--Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus
longtemps,--dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que
Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.--Il n'y a
rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,--que de voir tomber
les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis
plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.
--Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que
voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus
malheureuse des femmes?
--Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie?
Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour,
bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur
votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant
ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je
sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était
votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.
--Enfin voilà le dîner,--dit Gontran en entendant la cloche,--j'aime
beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous
finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec
vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.
On annonça que nous étions servis.
--Venez-vous?--me dit Gontran.
--Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.
--C'est agréable, et surtout d'un excellent effet pour vos gens,--me dit
Gontran.--A votre aise... ma chère amie...
Il sortit pour aller se mettre à table......
* * * * *
Après le départ de mon mari, je rentrai dans ma chambre, et je fondis en
larmes.
Rien n'avait pu le toucher; j'en avais la certitude. Il ne soupçonnait
même pas l'étendue des chagrins qu'il me causait. Dans mes plaintes, il
ne voyait qu'une exaltation vague, romanesque; tout espoir de l'apitoyer
était à jamais perdu pour moi.
Malgré son égoïsme, malgré sa personnalité, il n'eut pas été absolument
insensible à mes souffrances, s'il les eût comprises.
--_Si je ne vous parle plus le tendre langage d'autrefois, c'est que
vous ne me l'inspirez plus_,--m'avait-il répondu.
C'était là une de ces révélations écrasantes qui se dressaient entre moi
et l'espérance comme un mur d'airain.
Dans mon abattement je ne savais que répondre; hélas! j'avais dix-huit
ans à peine... et devant moi la vie... la vie tout entière...
Et encore je me disais que je n'étais peut-être qu'au commencement de
mes chagrins. Je pouvais déjà les comparer... en me souvenant des
tortures de la jalousie... j'avais peut-être tort de me plaindre.
L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque
négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais
pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi
les meilleurs que me réservait l'avenir.
Je descendis alors dans mon coeur, je me demandai si, après tant de
cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.
Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me
sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.
Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais
toujours... toujours autant que par le passé.
J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté
d'affection.
Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il
_le voulait_, me rendre heureuse comme autrefois.
Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait
pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de
défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran
l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais
d'_adresse de coeur_, si cela peut se dire.
Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez
les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous
disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une
parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt,
que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette
parole, auxquels notre vie nous semble attachée.
Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté
désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu,
telle que je l'ai entendu analyser...
Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré
vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque
pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher
du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se
multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.
_Le sort se lassera_,--dit-on,--et l'on rassemble ses dernières pièces
d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout
perdu...
_Il se lassera de me dédaigner_,--dit-on,--et l'on redouble de
persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses
derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible
épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide...
vous vous brisez contre une stupide indifférence.
Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre coeur est
vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne
vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir
honteusement dissipé de si magnifiques trésors...
Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours
Gontran.
Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais
alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de
l'attiédir.
La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre,
l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout
d'agitations.
La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on
aime charme et plaît, plus on vous dispute son coeur, plus sa valeur
augmente à vos yeux.
Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais
encore éprise de Gontran.
Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi
songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même
avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien
ils étaient peu coupables.
J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un
sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment
rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une
régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse
et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu,
depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je
me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je
réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à
toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que
M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent
inspirer la passion la plus vive...
Et pourtant, loin d'éprouver du regret en pensant que j'aurais pu
l'épouser, je le sentais, à cette heure encore j'aurais pu choisir entre
lui et Gontran, que mon coeur eût toujours été pour Gontran.
Hélas! cet aveu me coûte, il est sans doute le signe d'une nature
mauvaise.
Aux yeux de la raison, de l'équité, il n'y avait pas de comparaison à
faire entre M. de Lancry et M. de Rochegune quant aux qualités
essentielles, et même quant à l'état qu'on faisait de chacun dans le
monde.
Je ne m'abusais pas; Gontran plaisait aux jeunes gens et aux femmes par
ses grâces, par son élégance, par son esprit, par sa gaieté; mais on
comptait sérieusement avec M. de Rochegune: il commandait cette
déférence, cette grave considération qu'on n'accorde jamais qu'aux
hommes d'une haute position ou d'un très-grand caractère; je ne parle
pas même de sa naissance illustre, de sa brillante fortune, quoique ces
avantages, joints à ceux qu'il possédait déjà, donnassent plus de poids
à la place qu'il occupait dans le monde.
Eh bien! à ma honte, je le répète, cette comparaison ne faisait rien
perdre à Gontran dans mon coeur. Oui, je le dis... à ma honte... parce
que je crois qu'un amour indigne est le fait d'une nature ou mauvaise ou
pervertie.
Les amours qu'on est forcé d'excuser en disant que _la passion est
aveugle_ sont presque toujours des amours bassement placés; en
persistant dans mon adoration pour un homme dont je subissais les
mépris, les insultes, j'étais, je le sens, coupable d'un de ces _amours
sans nom_.