LE CHATEAU DE MARAN.

A mesure que nous nous nous éloignions de Rouvray, je me sentais moins

oppressée.

Bientôt j'oubliai presque complétement les douloureuses agitations que

j'y avais ressenties, pour ne songer qu'au bonheur de me retrouver enfin

seule avec mon mari.

Je me faisais une joie de ce voyage en me rappelant les tendres paroles,

les prévenances délicates dont Gontran m'avait comblée, lorsqu'après mon

mariage nous étions partis pour Chantilly.

Je trouvais une grande ressemblance entre ces deux époques de ma vie.

Cette fois aussi je partais seule avec Gontran pour un long séjour au

milieu d'une riante et paisible solitude.

Cette impression de bonheur fut si profonde, cet espoir fut si radieux,

qu'il domina tontes mes autres pensées.

J'attendais avec impatience le premier mot de Gontran.

Depuis notre départ du Rouvray, il était silencieux.

Je trouvais mille raisons dans mon coeur pour que ce premier mot fût

rempli de grâce et de bonté. Je me disais presque avec satisfaction que

mon mari avait quelques torts à se reprocher envers moi, et qu'il allait

les expier par ces douces flatteries, ces attentions exquises dont il

avait le secret.

Tout à coup M. de Lancry bâilla deux fois assez haut, appuya sa tête sur

l'un des accotoirs de la voiture et s'endormit profondément sans me dire

une parole...

Cette indifférence me fit d'abord un mal affreux. Je ne pus retenir

quelques larmes en me souvenant des ravissantes tendresses que Gontran

m'avait prodiguées dans notre premier voyage.

Je me demandai avec douleur en quoi j'avais démérité. Ne devais-je pas

au contraire lui être plus chère encore? n'avais-je pas déjà bien

souffert pour lui?

A ce premier mouvement si pénible succéda la réflexion.

J'eus honte de moi-même. Je m'accusai d'égoïsme, d'exagération ridicule

et romanesque.

Quoi de plus simple, de plus naturel, que ce sommeil que je reprochais à

Gontran? Devait-il se gêner, se contraindre pour moi? n'agissait-il pas

au contraire avec une confiance pleine de sécurité?

Je séchai mes larmes, je contemplai ses traits. On n'y voyait déjà plus

les traces des fatigues et des chagrins qui les altéraient jadis.

Jamais il ne m'avait paru plus beau de cette beauté délicate, charmante,

qui rendait sa physionomie si attrayante; un de ces demi-sourires qui

annoncent toujours un sommeil heureux et tranquille, donnait à sa bouche

une ravissante expression de finesse un peu malicieuse. Par deux fois il

agita légèrement ses lèvres comme s'il eût prononcé quelques paroles.

J'écoutai avidement...

Je n'entendis rien.

En le voyant dormir ainsi, beau, calme, souriant, je me sentais heureuse

de tout le bonheur qui lui était départi: libre de l'odieuse domination

de M. Lugarto, jeune, riche, aimé de moi jusqu'à l'idolâtrie, y avait-il

au monde un homme plus admirablement doué? Ne réunissait-il pas tous les

avantages, toutes les conditions de la félicité humaine?

En m'appesantissant ainsi sur ses qualités, un moment j'eus peur; nous

devions rester à Maran jusqu'au commencement de l'hiver: ce long avenir

de solitude me ravissait, mais plairait-il à Gontran?

Je commençais à me délier de moi-même, à craindre de ne pas plaire assez

à mon mari. J'avais déjà tant souffert que je ne ressentais plus ces

élans de gaieté douce et ingénue que m'inspirait autrefois la présence

de Gontran.

Je comparai ce que j'étais avant mon mariage ou pendant notre

bienheureux séjour à Chantilly, avec ce que j'étais en arrivant à Maran,

et malgré moi je fus reprise de folles frayeurs.

Je me crus enlaidie, attristée, appauvrie; je me demandai s'il me

restait assez d'avantages pour plaire à mon mari durant les longs jours

que nous allions passer dans la solitude; puis cet entretien de

l'_allée_, qu'un moment j'avais oublié, me revenait à la pensée.

J'en venais à exagérer mes imperfections, à dénaturer mes avantages, à

envier l'esprit, le caractère d'Ursule, à envier aussi sa physionomie

tour à tour animée, coquette, touchante, mélancolique ou naïve...

Sans orgueil insensé, je me savais plus régulièrement belle que ne

l'était ma cousine, je me savais des qualités solides, un coeur loyal,

une franchise à toute épreuve, un dévouement sans bornes pour mon mari,

dévouement déjà éprouvé et qui n'avait jamais failli... Je ne pouvais

douter qu'Ursule ne fût menteuse, dissimulée, qu'elle n'eût un profond

mépris pour tout ce que révèrent les âmes honnêtes et élevées.

Eh bien! lorsque je pensais qu'elle plaisait peut-être à Gontran, je me

prenais à regretter de ne pas ressembler à ma cousine...

Oh! sacrilége... j'allai jusqu'à dédaigner les vertus que j'avais, et à

jalouser les vices que je n'avais pas.

Hélas!... hélas!... c'est qu'aussi les hommes ne savent pas qu'en

affichant certaines préférences... ils dépravent souvent les plus

fières, les plus généreuses natures... ils ne savent pas que lorsqu'on

aime avec passion, avec délire, on veut plaire avant tout et à tout

prix, et que, si vertueuse que l'on soit, on blasphème quelquefois les

qualités les plus nobles comme inutiles et vaines, lorsqu'on se voit

sacrifiée à des femmes qui n'ont pour séduire qu'hypocrisie, audace et

corruption!.......

* * * * *

Puis, comme toujours... après ces abattements, après ces humiliations

impitoyables que je m'infligeais, venaient des exaltations toutes

contraires, une réaction d'orgueil insensé.

Je me demandais en quoi ma cousine pouvait m'être comparée, quelles

garanties de bonheur elle aurait pu donner à mon mari... Mais je

retombais bientôt, écrasée sous le poids de cette horrible

pensée--Qu'importe... s'il l'aime ainsi?.......

* * * * *

Pendant la route, Gontran fut distrait, silencieux; j'attribuai ces

préoccupations au changement politique qui venait d'avoir lieu, et

auquel il n'était peut-être pas aussi indifférent qu'il voulait le

paraître.

J'ai oublié de dire qu'en chemin nous avions appris la révolution de

Juillet.

Si étrangère que je fusse à la politique, j'éprouvais un sentiment de

profonde et respectueuse pitié pour ce vieux et bon roi qui retournait

sans doute une dernière fois sur une terre d'exil, loin de cette France

qu'il avait tant aimée et que sa famille avait arrosée de son sang.

J'avais toujours vu le peuple heureux et calme, les illustrations

personnelles jouir d'avantages égaux, souvent même supérieurs à ceux

dont jouissait la plus haute aristocratie. Je ne comprenais donc pas le

bien et l'avantage de cette régénération sociale qui venait, disait-on,

de sortir des sanglantes barricades de 1830.

J'avais une grande impatience d'arriver à Maran.

Blondeau m'avait souvent dit que ma mère avait passé deux étés dans

cette terre de Maran avec moi, et qu'elle l'y avait accompagnée, alors

que j'étais âgée de deux ans à peine; jamais ma mère, disait-elle, ne

s'était trouvée plus heureuse que dans cette solitude, où elle échappait

aux méchancetés de mademoiselle de Maran et à l'indifférence glaciale de

mon père.

J'étais ravie de savoir que le château était resté inhabité; ces

souvenirs si précieux pour moi me semblaient ainsi plus entiers, plus

saintement conservés.

Blondeau devait me donner mille précieux renseignements sur les

appartements que ma mère avait habités de préférence, sur les promenades

qu'elle affectionnait.

C'était avec un religieux intérêt que je m'approchais de cette

habitation qui, pour tant de raisons, était sacrée pour moi.

Il me semblait aussi qu'une fois là, dans ce lieu où tout parlait de ma

mère, je serais sous son invisible protection; que du haut du ciel elle

veillerait sur son enfant, qu'elle demanderait à Dieu de ne pas

m'infliger de nouvelles souffrances.

Plusieurs fois j'avais pu apprécier le tact, la délicatesse de Gontran,

j'étais donc assurée de lui voir partager la vénération que m'inspirait

cette maison.

En parlant de Rouvray, j'avais écrit à Blondeau de venir sur-le-champ me

rejoindre à Maran. M. de Lancry, en passant à Paris, avait déjà envoyé

une partie de notre maison dans cette terre, située à quelques lieues de

Vendôme.

Nous y arrivâmes par une belle matinée d'été.

Une longue avenue de chênes séculaires conduisait à la cour d'honneur.

Il fallait traverser deux ponts jetés sur la petite rivière qui baignait

les murs du château, bâti en briques et composé d'un grand corps de

logis, avec deux grandes ailes en retour, dans le goût du siècle de

Louis XIII; un dernier pont de pierre conduisait à la première cour,

fermée par une grille parallèle au corps de logis principal.

Autour du château, la végétation était magnifique: les chênes, les

peupliers d'Italie, les ormes y poussaient à une hauteur admirable;

d'immenses prairies s'étendaient à perte de vue et avaient pour horizon

de grands massifs de bois.

Le régisseur, prévenu de notre arrivée par notre courrier, nous

attendait à la grille; il nous conduisit dans une longue galerie située

au rez-de-chaussée et remplie de tableaux de famille.

Les six fenêtres de cette pièce immense s'ouvraient sur le fossé rempli

d'eau vive qui entourait le château. Malgré la chaleur de l'été, il

faisait presque froid dans cet énorme salon. Ses murailles étaient si

épaisses que l'embrasure des fenêtres avait cinq ou six pieds de

profondeur.

Impatiente de visiter la maison, j'offris en souriant mon bras à Gontran

et je lui dis:

--Allons, mon ami, venez vite, je suis impatiente de tout revoir ici,

quoique je ne me souvienne de rien. Vous n'avez pas d'idée comme le

coeur me bat à la pensée de parcourir les lieux autrefois habités par

ma pauvre mère. Et puis, il faut que je vous fasse les honneurs de chez

moi. Je suis si heureuse, si fière de vous avoir ici! Oh!--ajoutai-je en

souriant,--je suis, la châtelaine de ces lieux, vous voici dans mon

empire, et je vais vous accabler de l'amour le plus despotique.

Au lieu de partager ma gaieté comme je m'y attendais, Gontran me

répondit d'un air contraint, en s'efforçant de sourire et en regardant

autour de lui avec une expression de répugnance:

--Entre nous, votre manoir me paraît un peu délabré, noble châtelaine,

si toutes les pièces ressemblent à ceci... Il est fâcheux que mes

dernières préoccupations m'aient empêché de penser à envoyer ici un

architecte; sans reproche, vous qui n'aviez qu'à songer à cela, ma chère

amie, vous auriez dû vous charger de ce détail. Vous saviez dans quel

déplorable état était le château.

Mon mari avait d'abord faiblement souri, il finit par me parler presque

séchement.

Je le regardai avec un étonnement douloureux, et je lui dis doucement:

--Mais, mon ami, souvenez-vous que j'étais aussi tourmentée que vous de

toutes ces secousses qui nous ont bouleversés; et puis, vous le savez,

j'ai été très-malade, il ne m'a pas été possible de m'occuper de ces

soins. Je croyais que...

--Eh! mon Dieu,--me dit Gontran, en m'interrompant avec

impatience,--encore une fois je ne vous fais pas de reproches, ma chère

amie... Seulement je regrette que vous ou moi n'ayons pas songé aux

réparations indispensables à cette habitation. Maintenant il n'y a plus

à reculer... Grâce à cette révolution maudite, on ne peut voyager nulle

part, on ne peut aller aux eaux. Dans quinze jours peut-être l'Europe

sera en feu. Paris doit être insupportable. Il faut donc nous résigner à

rester ici. C'est ce qui fait que je regrette de nous voir si mal

établis.

--C'est surtout pour vous que je suis désolée de ce manque de confort,

mon ami... Quant à moi, je suis si heureuse d'être ici avec vous que je

me trouverai toujours bien.

--Vous êtes mille fois bonne, ma chère. Je suis aussi très-heureux de

partager cette solitude avec vous; je comprends toutes les raisons qui

vous rendent cette habitation précieuse... Mais ce n'est pas une raison

pour se passer de tapis et de persiennes... car je n'en vois à aucune

fenêtre, et ce château a l'air d'une lanterne.

--J'en suis désolée, mon ami; mais rassurez-vous, nous trouverons moyen

de remédier à cela en faisant venir quelques ouvriers de Vendôme... Je

me charge de surveiller et de hâter ces travaux. Par amour-propre de

coeur, je tiens à ce que Maran soit pour vous le plus agréable séjour

du monde; seulement je vous demande un peu d'indulgence pour mes

efforts.

--Des ouvriers!...--s'écria-t-il avec impatience,--il ne manque plus que

cela... Il n'y a rien de plus insupportable que des ouvriers... et

pourtant il faudra bien s'y résigner... Ah!... ça va être bien

agréable... une jolie distraction que j'aurai là!

--Gontran,--dis-je tout attristée de l'humeur de mon mari,--nous nous

exagérons peut-être le délabrement de cette habitation... nous n'avons

vu que cette galerie.

--Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon;

c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le

régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation,

--ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.--Allons, ma

chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de

parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à

cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont

de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement

de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!...

En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser

cette habitation dans un tel état de délabrement.

--J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez

pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.

Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son

impatience, et me dit en s'apaisant:

--Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez

rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins

désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que

nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et

la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...

--Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.

--De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de

viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque

plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais

pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.

--Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a

passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous

contentons de peu.

--Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et

d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens

très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à

votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que

la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne.

Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec

votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le

mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de

service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas

d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.

Gontran sortit.

Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 185 / 355 题