RETOUR ET DÉPART.

Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.

De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé...

sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.

Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des

chagrins qu'il avait soufferts.

Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me

demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me

promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.

J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont

j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé

sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.

Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui

m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une

confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs

parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement

éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter

désormais sur des jours calmes et heureux.

Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée

en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant

à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je

m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma

première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte

honteux qu'il avait commis.

Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que

j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de

savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son

brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop

bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.

Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui

existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et

il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il

allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas

voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.

Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le

mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu

de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait

eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient

compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de

la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des

lettres d'une femme.

M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en

possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il

les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.

Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me

mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des

événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis

son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.

Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais

déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue,

j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son

absence auprès d'Ursule.

D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il

s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le

_faux_ qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.

Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été

pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.

Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de

Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de

la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.

Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant

plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage

de M. Lugarto.

Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M.

Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui

ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait

peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet

égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M.

Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.

Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand

poids.

Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui

avais pas encore vue, même avant mon mariage.

Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours

trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.

Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence

pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le

chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.

Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.

Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si _libre_ de

toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.

J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et

pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait

qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors

dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré;

malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il

donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper

d'elle?...

Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au

bonheur qui m'était rendu........

* * * * *

Hélas! cette crainte était un pressentiment.

J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin

et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne

m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord

légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait

mon cousin de vivre séparément de sa mère.

Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait,

passer quelques jours à Rouvray.

--Ce délai eût suffi,--me dit-il,--pour faire exécuter à notre château

de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus

habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les

tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa

belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.

En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de

nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut

encore plus ulcéré que la veille.

Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle;

elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère;

elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection

qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.

Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle

consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son

coeur, pour plaire à madame Sécherin.

L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa

mère.

Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se

montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour

Ursule.

J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.

En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle

allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin

eût chassé sa femme.

Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma

cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils,

lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux coeur, je le trouvai,

dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.

Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous

les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou

tard il aurait fallu en venir à une séparation.

L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un

prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir,

_parce qu'elle aimait trop son fils_.--«Oui, ma cousine, toute la

question est là!--s'était écrié M. Sécherin: _ma femme m'aime trop_; ma

mère en est jalouse.»

* * * * *

Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans

ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.

Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques

ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.

J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien

dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant

dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.

Mon cousin me quitta.

Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe

de pierres peintes représentant un berger et une bergère.

Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé,

s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était

large, carré et entouré de quatre bancs.

De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais

absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.

Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je

pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine

m'avait constamment évitée.

Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se

rapprochait peu à peu.

Un serrement de coeur me dit qu'elle parlait à Gontran.

J'écoutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la

honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement

traversé le coeur.

Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...

Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors

sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en

avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.

J'écoutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur

marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait

Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:

«... _Tant de tristesse dans la solitude_... car _c'est être seule que

d'être_...»

Je ne pus rien entendre de plus.

Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent,

s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon

oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou

me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme

incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque

mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce

n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?

Pourtant je ressentis au coeur un coup si douloureux, une angoisse si

poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et

si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée

d'un invincible et fatal pressentiment.

Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si

profonde, pour quelques paroles insignifiantes?

Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?

Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté

la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation

divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin

sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le

second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je

descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste

curiosité me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon coeur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses

battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Gontran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce

me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je

n'entendis que ces mots:

--_Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si..._

Le reste de la phrase fut perdu pour moi.

Ils s'éloignèrent encore.

Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me

donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient

adressés, ils me firent un mal affreux.

Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se

souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi,

que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma

tante presque chaque jour.

Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent

fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse

des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.

Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la

rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle

de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les

ridicules de M. Sécherin.

Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma

cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout

ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans

doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles

représailles?

Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la

jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se

développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens

de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de

l'autre...

Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.

Gontran parlait encore.

Cette fois, son accent était gai, railleur.

Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire

doux et frais.

Gontran reprit: _Vous verrez que j'ai raison... vous verrez. J'aimerais

tant à vous le prouver..._

--_Tenez, mon cousin_,--répondit Ursule d'un ton de coquet et gracieux

reproche,--_vous êtes fou, c'est une horreur de..._

Plus rien, plus rien.

Ils s'éloignèrent encore.

Que signifiaient ces mots?

A quoi Gontran faisait-il allusion en disant à ma cousine qu'_elle

verrait_, que voulait-il lui prouver?

Et elle, pourquoi lui disait-elle si coquettement qu'_il était fou_? Mon

Dieu! de quoi causaient-ils donc?

Hélas! je me souviens que je fus alors assez stupidement naïve pour

m'indigner de ce que ma cousine et mon mari ne parlaient pas de moi!

Oui... il y a tant de puéril égoïsme dans la douleur; dès qu'on souffre,

on se croit si intéressant, si digne de pitié, que, dans un désespoir

insensé, l'on demande des sentiments humains à ceux mêmes qui vous

blessent.

Ainsi, je me disais avec amertume:--«Comment Gontran et Ursule qui

m'aiment tant... ne pensent-ils pas à moi dans ce moment? Rien de plus

naturel cependant. Oui... et cela est si naturel qu'il faut qu'ils

soient nécessairement sous le charme d'une vive préoccupation pour

choisir un autre sujet d'entretien.»

Hélas! maintenant je rougis de ces sots raisonnements; mais je

commençais à reconnaître que le chagrin n'est jamais plus intense, plus

affreux, que lorsqu'il vous inspire des raisonnements absurdes et

touchant au grotesque.

Les pas se rapprochèrent.

Il me sembla cette fois qu'Ursule et Gontran marchaient plus lentement,

que de temps en temps ils s'arrêtaient.

Gontran disait d'une voix douce et suppliante:--_Je vous en prie...

cela, eh bien! cela._

Les pas s'arrêtèrent.

Ursule répondit avec un accent qui me parut très-ému:

--_Vous n'y pensez pas, ce ferait trop pénible. Vous ne savez pas toutes

les larmes que j'ai dévorées depuis que... Mais, tenez, je suis encore

plus folle que vous, vous me faites dire ce que je ne voudrais pas

dire... vous ne méritez pas..._--ajouta-t-elle, et en parlant d'une

voix précipitée en marchant si rapidement que la fin de cette phrase

m'échappa...

Je me sentais défaillir.

Cette position était horrible.

Les plus violents soupçons me bouleversaient, et cela pour quelques

lambeaux de conversation qui n'avaient d'autre sens que celui que ma

jalousie insensée leur donnait.

Après ces terreurs venait le doute; puis une lueur d'espoir. En

admettant qu'Ursule fût assez indigne pour tâcher de plaire à Gontran,

et je pouvais le penser sans la calomnier: n'avait-elle pas déjà oublié

ses devoirs pour un homme sot et vulgaire? en admettant, disais-je,

cette indignité, lui!... lui, Gontran, à qui j'avais voué ma vie, à qui

je n'avais donné jusqu'alors que de l'amour et du bonheur; Gontran pour

qui j'avais déjà tant et tant souffert, aurait-il jamais le courage, la

cruauté de m'oublier pour elle?...

Non, non, cela est impossible, m'écriai-je; je ne sors pas d'un abîme de

chagrin et de désespoir pour retomber à l'instant dans un abîme plus

profond encore.

Non, non, cela est impossible, Gontran est arrivé hier, il repart ce

matin; il est impossible que dans un entretien d'une heure il ait voulu

plaire, il ait plu à cette femme, et que déjà il songe à me tromper.

Ursule est bien audacieuse; mais la femme la plus éhontée garde des

dehors. Et puis à ces lueurs d'espérances succédaient des doutes

accablants. Tout ce que m'avait dit madame de Richeville du caractère

égoïste et léger de Gontran me revenait à la pensée.

Ursule me paraissait du plus en plus séduisante et dangereuse. Si mon

mari la rencontrait à Paris, sous le prétexte de notre amitié, ne

pourrait-elle pas venir souvent chez moi?

Cette idée et les émotions que je contraignais depuis quelques moments

me bouleversèrent tellement, que, sans penser que je dévoilais mon

espionnage en sortant brusquement de la cachette où j'étais jusqu'alors

restée, j'entrai dans l'allée.

Ursule et Gontran étaient très loin, à l'autre extrémité.

Je vis M. Sécherin venir à eux et les accompagner du côté de la maison.

Je respirai plus librement, je restai quelque temps encore dans le

jardin.

Par une bizarre, une inexplicable mobilité d'impression, une fois

qu'Ursule eut disparu, peu à peu le calme rentra dans mon coeur; j'eus

honte de ma faiblesse, je me reprochai de flétrir, de gaieté de coeur,

le bonheur que la Providence m'envoyait; n'allais-je pas être seule à

Maran avec Gontran? les beaux jours du chalet de Chantilly

n'allaient-ils pas renaître? L'hiver était bien loin encore, si je

redoutais la coquetterie d'Ursule envers mon mari, je trouverais mille

moyens de l'éloigner; enfin, s'il fallait arriver à ces extrémités, je

raconterais à Gontran l'aventure de M. Chopinelle, et il n'éprouverait

alors pour Ursule que du mépris.

Par quel étrange contraste cet accès de folle confiance succéda-t-il au

plus douloureux accablement? C'est ce que je ne puis dire.

Avant de quitter Rouvray, je voulus aller faire mes adieux à madame

Sécherin.

Je la trouvai calme, digne et forte; elle me tendit la main, je la

baisai pieusement.

--Ce soir,--me dit-elle,--mon fils et cette femme quitteront cette

maison, j'y vivrai désormais solitaire en attendant mon fils.

Oui,--reprit-elle en voyant mon air étonné,--un jour mon fils me

reviendra, le bon Dieu me le dit... Il me laissera sur la terre assez

longtemps encore pour voir mon enfant bien malheureux, mais aussi pour

le consoler.

Je fus frappée de l'accent presqu'inspiré avec lequel madame Sécherin

prononça ces dernières paroles.

Elle ajouta en me regardant avec compassion:

--Vous êtes bonne et généreuse, vous êtes convaincue comme moi, j'en

suis sûre, que _cette femme_ est une indigne, mais vous n'avez pas eu le

courage de l'accuser... Si vous vous étiez jointe à moi, elle était

perdue. Je ne vous fais pas un reproche de votre clémence; au contraire,

je prierai le Seigneur pour que celle que vous avez épargnée ne vous

cause pas un jour bien des chagrins.

--Que dites-vous, madame?--m'écriai-je en sentant mes craintes renaître.

--Je vous dis ce que le bon Dieu m'inspire... rien de plus.........

Hélas! ces paroles n'étaient que trop prophétiques, surtout si je les

rapprochais de la scène de l'allée.

Le moment de partir arriva.

Ursule m'embrassa avec son effusion ordinaire, mon cousin nous fit des

adieux remplis de cordialité.

Rien dans les paroles ou dans l'expression des traits de Gontran ne put

me faire soupçonner qu'il quittait Ursule avec regret.

Nous abandonnâmes cette maison si paisible à mon arrivée, et qui avait

été depuis le théâtre de si pénibles divisions.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 183 / 355 题