M. Lugarto, qui avait un moment contenu sa colère, perdit toute mesure.

Il devint hideux, ses yeux s'injectèrent, tout son corps trembla

convulsivement; ses lèvres décolorées se contractèrent par un

tressaillement nerveux.

Je ne pouvais faire un pas, j'attendais avec anxiété quelque révélation

horrible.

--Ah! vous voulez lutter avec moi! s'écria-t-il;--mais vous ne savez

donc pas ce que je puis, moi?... Vous avez pourtant vu que d'un mot j'ai

maté cette insolente princesse! Quant à cette belle duchesse, vous ne

savez pas les larmes de sang que lui coûte à cette heure son

impertinence à mon égard; vous ne savez pas que si je voulais...

entendez-vous, que si je voulais, je n'aurais qu'un mot à dire, un seul,

pour vous faire tomber évanouie de terreur... Ah! vous croyez que

lorsqu'un homme comme moi veut quelque chose... qu'il le veut en vain!

ah! vous croyez que je ne sais pas me venger de qui m'outrage! ah! vous

croyez que pendant que vous m'abreuviez de mépris et d'insultes, je ne

vous rendais pas mépris pour mépris, insulte pour insulte! J'aurais été

bien niais. Mais apprenez donc que, grâce à moi et à votre tante, que

j'ai su mettre de mon parti, vous êtes déjà perdue dans l'opinion

publique. Quoi que vous fassiez désormais, c'est une blessure incurable

faite à votre réputation! Le monde juge, condamne et frappe d'une honte

éternelle pour mille fois moins que cela! Mais apprenez donc que pour

compléter, que pour achever de rendre mes calomnies vraisemblables; la

princesse, par ma volonté, a fait des avances à votre mari; que

celui-ci, encore par ma volonté, vous est infidèle: c'est un fait avéré

pour tous... le monde dit que vous vous vengez de votre mari en le

trompant avec moi... Maintenant, je vous défie de détruire ces bruits,

ces apparences. Que vous le vouliez ou non, je serai là, toujours là,

toujours auprès de vous. Je vous épouvante, je vous fais horreur, tant

mieux! vous n'aurez qu'un moyen de vous délivrer de mon obsession. Je

suis blasé sur les succès trop faciles: j'aime mieux triompher, comme on

dit, par la terreur que par l'amour. Je vous vois d'ici suppliante...

éplorée... épouvantée... vos beaux yeux noyés de larmes... tant mieux!

vous en serez plus ravissante encore!

En prononçant ces exécrables paroles, les yeux vitreux de cet homme

semblaient briller d'une férocité sauvage.

Depuis quelques moments je l'écoutais machinalement, comme si j'avais

été le jouet d'un rêve affreux; tout à coup j'entendis du bruit dans

l'appartement de mon mari.

C'étaient ses pas, il allait entrer dans le salon.

Je joignis les mains en m'écriant:--Béni soyez-vous, mon Dieu!... le

voici.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 120 / 355 题