L'AVEU.

En voyant entrer M. Lugarto chez moi, je fus sur le point de me retirer;

mais, me rappelant les conseils de M. de Rochegune, je contins mon

indignation.

Il dut lire sur mon visage une partie des émotions violentes qui

m'agitaient et que je réprimais avec peine.

Assise près d'une croisée, je regardais dans le jardin en attendant que

M. Lugarto prît la parole.

Après un assez long silence, il s'assit à côté de moi et me dit

brusquement:

--Vous avez été très-malade; j'ai été bien inquiet de vous; cela m'a

fait une peine que vous ne sauriez croire.

--Je sais, monsieur, tout l'intérêt que vous me portez,--lui dis-je en

souriant avec amertume.

--Vous me haïssez donc toujours?

--Monsieur...

--Eh! mon Dieu! pourquoi le nier? Pourtant, que vous ai-je fait?

--Je n'ai pas à répondre à de pareilles questions, monsieur!

--Mais, enfin, on dit aux gens ce que l'on a contre eux. Depuis que vous

êtes à Paris, j'ai toujours tâché de vous être agréable.

--Cette peine était inutile, monsieur.

--Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes

soins, à mes prévenances, que par le mépris.

--Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces

prévenances ne pouvaient m'agréer.

--Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce

donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme

accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?

Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable

duplicité de cet homme.

M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner

à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:

--Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je

suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter

contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi

qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que

je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout.

C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je

n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais

vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un

écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie...

j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain,

que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette

figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.

Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si

écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais,

rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:

--Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous

n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles

sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh

bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 116 / 355 题