M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus
triste que d'habitude.
--Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,--me dit-il,--je me
suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une
commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait
très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.
--De qui voulez-vous parler, monsieur?
--De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement
Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre
maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses voeux pour
votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que
d'apprendre votre rétablissement.
--Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident
fâcheux?
--Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un
malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas
encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me
laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier
d'être son interprète auprès de vous.
Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M.
Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que
cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de
Paris.
--Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif
intérêt,--dis-je à M. de Rochegune,--et qui est aussi de vos amis, M. de
Mortagne.
--Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti
encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa
santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.
--Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?
--Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que
je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps
peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir
prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque
commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.
--Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de
votre extrême obligeance.
M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé.
Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa;
enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave,
solennel:
--Madame, me croyez-vous un honnête homme?
Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.
--Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,--lui dis-je,--et le hasard m'a
permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié.
Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été
témoin...
--Par grâce, madame,--dit M. de Rochegune en
m'interrompant,--permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop
d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me
croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre
confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus
peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.
--Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.
--Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement...
Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse
de coeur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne
connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la
démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible.
Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.
--Je vous écoute, monsieur.
M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure
douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement
altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son
émotion.
--Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir
votre main pour moi, madame.
--Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...
--Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous
intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire,
c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son
funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance
était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous.
Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de
Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père.
J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre
position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de
ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les
yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne
raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois
de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand
je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet;
vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la
résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en
songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la
pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme
impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a
toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai
toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous
étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous
m'inspiriez déjà.
--Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...
--A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous
apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite
de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la
tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de
projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en
Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout
tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire
à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par
quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans
les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu
pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à
votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de
remplacer M. de Mortagne auprès de vous.
--Que voulez-vous dire, monsieur?
--Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de
Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule
influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre
tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec
elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses
regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un
langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.
--J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je
comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur
votre père.
--Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.--M. de Rochegune
garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme
et reprit:--En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui
nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui
méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais
réduit à faire des voeux stériles pour votre bonheur. Je voulus en
vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un
motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez
alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte
de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur
votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de
tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me
pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre
vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un
legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient
fait à mon coeur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je
m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et
jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques
personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la
moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle
de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de
répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de
Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à
corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter
à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès
de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant,
mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que
madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir
jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez
belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de
joie brilla dans son regard mourant.
--Excellent ami!--m'écriai-je.
--Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je
ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances
peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une
inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle
amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne
fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre
sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la
joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un
moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le
droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux
dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long
entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il
voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire,
madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier
une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de
Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris
partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles
foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté
avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en
route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque
de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira
tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un
mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à
Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à
un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis
cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi,
madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.
--Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que
madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?
M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le
plus sincère:
--Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.
--Veuillez continuer, monsieur,--dis-je à M. de Rochegune.
Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran
dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la
conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de
mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre
M. de Lancry.