Je fus plusieurs jours très-souffrante, et pourtant, après notre
retraite de Chantilly, je comptai ces jours parmi les plus beaux de ma
vie.
Gontran resta près de moi, me prodigua les plus tendres soins. Mes
pensées étaient mélancoliques, tristes, mais d'une tristesse douce.
Quelquefois je me demandais à quoi bon la vie désormais. Je craignais
d'avoir épuisé toute la félicité que je pouvais espérer. Sincèrement,
sans exagération, je priais Dieu de me retirer de ce monde; alors la
mort m'eût paru presque belle.
Mon mari était redevenu affectueux, prévenant comme par le passé; il
regrettait le chagrin qu'il m'avait causé, il ne me quittait pas;
j'étais délivrée de la présence de M. Lugarto.
Mon bonheur était si grand que j'oubliais les chagrins qui avaient causé
ma maladie. Je redoutais presque le rétablissement de ma santé, dans la
crainte de voir cesser les précieuses attentions de Gontran, car, à
mesure que mes souffrances diminuaient, il devenait moins assidu.
Dans mon égoïsme pour le retenir près de moi, je désirais ardemment une
rechute. A l'insu de ma pauvre Blondeau, qui me veillait pourtant avec
une sollicitude maternelle, je commis de grandes imprudences; je tombai
assez gravement malade.
Je ne saurais dire ma joie en voyant que j'avais réussi. Gontran
redevint pendant quelques jours ce qu'il avait été d'abord. Mais le
bonheur d'être toujours près de lui avait sur moi une telle influence,
que je renaissais bientôt à la vie; alors de nouveau je craignais de le
perdre.
Au milieu de ces alternatives, je me traçai une ligne de conduite dont
je me promis bien de ne pas m'écarter; elle était en tout conforme à la
dernière résolution que j'avais prise. Il serait faux de dire que cette
détermination ne me coûtait pas beaucoup; mais il y a dans tout
sacrifice fait à l'amour une sorte de satisfaction profonde qui
augmente, pour ainsi dire, en raison de la grandeur même du sacrifice
qu'on s'impose.
Le lendemain de ma première sortie, Blondeau entra chez moi; elle
m'apportait la liste des personnes qui étaient venues savoir de mes
nouvelles et se faire écrire à ma porte pendant ma maladie.
La princesse de Ksernika, M. de Rochegune, M. Lugarto, s'y trouvaient;
mademoiselle de Maran avait aussi envoyé chez moi, mais elle n'était pas
venue me voir. Jamais elle n'approchait de la maison d'un malade, car
elle avait la manie de croire toutes les maladies contagieuses.
Je fus étonnée de ne pas trouver sur la liste le nom de madame de
Richeville; mes préventions contre elle avaient en partie disparu: non
que j'eusse en rien reconnu la vérité de ses préventions au sujet de
Gontran, car un des symptômes de l'amour est un aveuglement complet;
mais le charme qu'elle possédait m'attirait malgré moi, et je ne mettais
plus en doute l'intérêt qu'elle me portait.
--Madame la duchesse de Richeville n'a pas envoyé savoir de mes
nouvelles?--demandais-je à Blondeau.
--Non, madame... mais...
Je vis à la physionomie de Blondeau qu'elle avait quelque chose à me
dire au sujet de cette liste, et qu'elle hésitait.
--Qu'as-tu donc? tu parais embarrassée? (Quoique ce tutoiement fût assez
peu convenable, je n'avais pu renoncer à cette habitude de mon enfance.)
--C'est que j'ai peur de vous inquiéter, madame.
--S'agirait-il de M. de Lancry?--m'écriai-je.
--Non, non, madame; c'est une aventure extraordinaire qui s'est passée
pendant votre maladie. Je ne vous en aurais pas parlé s'il ne s'agissait
pas, indirectement il est vrai, de ce bon M. de Mortagne.
--Dis donc vite, alors...
--Eh bien! madame, le lendemain du jour où vous êtes tombée malade, le
soir, pendant que vous étiez assoupie, j'étais un moment descendue à
l'office; M. René, votre valet de chambre, venait de nous apprendre
qu'il quittait la maison.
--Il est vrai,--dis-je à Blondeau en me souvenant d'avoir vu le matin un
nouveau domestique dont la figure m'avait frappée, car il ne me
semblait pas inconnu;--sais-tu pourquoi René s'en est allé?
--Pour retourner dans son pays, en Lorraine,--a-t-il dit.
--Et celui qui le remplace,--d'où sort-il?--Il était chez des Anglais,
il est au fait du service, il paraît très-bon homme et assez
intelligent. Mais, madame, il ne s'agit pas de cela, ainsi que vous
allez le voir. Le soir donc, on vint me dire que quelqu'un me demandait
à la porte de l'hôtel, et on me remit un billet où étaient écrits ces
mots de l'écriture de M. de Mortagne, que je reconnaîtrais entre mille.
«_Ma bonne madame Blondeau, ayez toute confiance dans la personne qui
vous remettra ce billet; elle vous dira ce que j'attends de vous: j'ai
appris que Mathilde est malade, je tiens à avoir chaque jour de ses
nouvelles par vous._
«_Signé_ MORTAGNE.»
--Vous pensez bien, madame, que je n'hésitai pas un moment. Je descendis
à la porte, je vis un fiacre, la portière était entr'ouverte; dans cette
voiture était un homme dont je ne pouvais distinguer les traits à cause
de l'obscurité; il me dit d'une voix émue et que je ne reconnus pas:
--Madame Blondeau, je viens de la part de M. de Mortagne savoir des
nouvelles de madame la vicomtesse de Lancry...
--Elle est bien souffrante,--dis-je à cet inconnu.--Les médecins
craignent une mauvaise nuit.
--Vous ne vous étonnerez pas du mystère avec lequel M. de Mortagne s'informe
par moi, son ami, de l'état de madame de Lancry,--ajouta-t-il,--quand
vous saurez que dans l'intérêt de votre maîtresse le nom de M. de
Mortagne ne doit pas être prononcé chez elle.--Vous ne m'aviez pas
caché, madame,--ajouta Blondeau,--la scène cruelle de votre contrat de
mariage; il me parut très-simple que M. de Mortagne s'informât de vos
nouvelles par un moyen détourné, d'autant plus qu'il n'était pas alors à
Paris.
--Où est-il donc? dis-je à Blondeau.
--Cette même personne inconnue ajouta que M. de Mortagne était absent de
Paris par suites d'affaires très-importantes qui vous concernaient, et
qu'il lui fallait s'entourer du plus grand mystère pour les amener à
bien.
--Qu'est-ce que cela signifie?
--Je ne sais pas, madame. Toujours est-il que cet inconnu me dit qu'il
ne pouvait me faire ainsi désormais demander à la porte sans provoquer
les remarques de vos gens, ce qui eût été fâcheux; que, pour avoir des
détails fréquents et précis sur votre santé, il me priait, au nom de M.
de Mortagne, de mettre chaque jour une espèce de bulletin sous une
grosse pierre à la grille du jardin, du côté des Champs-Élysées, et
qu'il viendrait le prendre le soir, cet endroit étant, la nuit, tout à
fait désert; que si je pouvais quelquefois venir moi-même, il m'en
serait bien reconnaissant au nom de M. de Mortagne, car il pourrait
ainsi avoir des nouvelles encore plus détaillées; il ajouta que M. de
Mortagne avait bien pensé à envoyer un domestique s'informer de votre
santé, ainsi que cela se fait, mais que ce renseignement incomplet ne
pouvait satisfaire son inquiétude; il me dit enfin qu'il avait aussi
songé à me demander de lui écrire, par la poste, sous un nom supposé,
mais que ce moyen était de tous le plus dangereux.
--Et pourquoi si dangereux?
--Je ne sais, madame, il ne s'est pas expliqué davantage; il m'a bien
recommandé de vous dire, une fois pour toutes, que si vous aviez, dans
un cas grave, à écrire à M. de Mortagne, vous ne remettiez votre lettre
qu'à madame de Richeville elle-même, qui la lui ferait parvenir.
--C'est étrange! dis-je à Blondeau.--Et qu'as-tu fait?
--Ainsi que me l'avait demandé M. de Mortagne, j'ai écrit un bulletin de
votre santé; sous le prétexte de me promener dans le jardin avant de
revenir veiller, chaque soir je mettais ma lettre sous la grille, et cet
inconnu venait la prendre. Le jour où vous avez été si mal, j'écrivis un
mot à la hâte et je le portai comme d'habitude. Le lendemain je ne pus
sortir de chez vous que très-tard, lorsque vous étiez un peu assoupie;
il y avait du mieux; j'étais tout heureuse; j'écrivis deux mots pour M.
de Mortagne, je courus à la grille; la nuit était noire. L'inconnu
m'entendit sans doute, car il me dit à voix basse:
--Madame Blondeau,--c'est vous?
--Oui, monsieur,--lui dis-je.--Au nom du ciel, comment va-t-elle?
s'écria-t-il d'une voix qui me parut bien altérée.--Mieux, bien mieux,
dites-le à M. de Mortagne,--lui répondis-je;--je sors seulement depuis
hier de la chambre de cette pauvre madame, et j'apportais un petit
mot.--Je crois qu'en apprenant cette bonne nouvelle, la personne
inconnue tomba à genoux, car la voix s'abaissa pour ainsi dire, et
j'entendis ces mots prononcés comme par quelqu'un qui prie: «Mon Dieu!
mon Dieu! soyez béni, elle vit, elle vivra.»--Je retourne bien vite
auprès de madame,--dis-je à l'inconnu;--rassurez bien M. de
Mortagne.--Soyez tranquille, ma bonne madame Blondeau, il ne sera pas
longtemps sans apprendre cette heureuse nouvelle.--Je revenais à la
maison, lorsqu'il me sembla entendre, du côté de la grille, comme des
cris étouffés, un bruit de lutte, et un bruit sourd comme un corps
pesant qui serait tombé.
--Tu m'effraies! Et ensuite?
--J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien
vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix
basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.
--Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.
--Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place
accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai
que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je
rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet
avait été retiré comme d'habitude.
--Eh bien?
--Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu
le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce
qui me donne des craintes...
--Mais dis donc!--m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.
--Ah! madame,--reprit-elle en joignant les mains,--jugez de mon effroi
lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.
-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?
--Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut
en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours
que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu
retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager
de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.
--Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre
d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?--dis-je à Blondeau.
--Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne
m'étais pas trompée.
--Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il
faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas,
demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis
cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai
tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste
mystère.
--Madame,--dit Blondeau en m'interrompant,--permettez-moi de vous faire
observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à
monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet
inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui
vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,--ajouta
cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de
larmes...--mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez
besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne
parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose,
d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier
peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir
s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après
tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore,
quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le
seul qui vous ait véritablement aimée?
Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran,
je me rendis aux observations de Blondeau.
Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon
mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait
toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran,
nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de
Mortagne.
J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour
but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous
ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait
mes craintes.
Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.
Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à
Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de
me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de
Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.