EXPLICATION.

Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir.

Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans

une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de

paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près

d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.

M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me

persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations

que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des

fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour

la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui

accorda.

A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:

«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une

très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste

qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui

prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi

la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le

devant le monde.»

J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était

inébranlable, je me résignai.

Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de

Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation

lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine

quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une

place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir

cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en

parler à Gontran; je n'osai pas.

Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force

d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de

la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon

chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et

serein.

D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de

savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en

était rien.

Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité

douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il

me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents

qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il

ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et

léger.

En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du

désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant

m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse

influence de M. Lugarto.

Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et

dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais

me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule

était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un

sacrilége toute récrimination contre Gontran.

Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles

ou pour faire montre de sa résignation.

J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que

je ne pouvais songer à en tirer vanité.

Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon coeur. A

mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation

singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu

l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme

déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en

suppliant Gontran de me prendre en pitié.

Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:

--Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans

notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il

me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.

--Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours

cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que

l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris

possession. C'est une affaire terminée.

J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je

fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:

--Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de

pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche,

notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.

--Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et

sacré pour moi.

--Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de

revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations

de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé

heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement

embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient

que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut

pour vivre d'autres revenus que ceux-là.

Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours

cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de

lui répondre en pleurant:

--Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites,

était unique.

--C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse

sans doute?

--Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux

jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.

--Puisque l'occasion se présente,--reprit M. de Lancry après un long

silence,--j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous

profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous

vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il

doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme

deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, _à une chaumière et

à un coeur_; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces

joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage

une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté

réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le

monde.

--Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le

mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de

Dieu?»--Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait

impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le

coeur n'a point de part?...»

--Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors

j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne

foi.

--Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas

une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la

passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce

serait... toujours ma vie, mon bonheur...

--Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis.

Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut

que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme

la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que

vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....

--Gontran, par pitié, ne blasphémez pas!

--Tout cela, ce sont des mots; il vaut mieux voir tout de suite clair

dans sa vie. On n'en est que plus heureux... La preuve de cela, c'est

que depuis quelque temps vous êtes horriblement maussade, tandis que moi

je suis du caractère le plus égal... Pensez comme moi, renoncez à des

idylles imaginaires, et vous acquerrez cette placidité, cette

indulgence, qui font du mariage un paradis au lieu d'un enfer.

--O mon Dieu! mon Dieu!... et entendre cela de vous?... de vous?--dis-je

en cachant ma tête dans mes mains pour étouffer mes sanglots.

--Allons... une scène à présent; ah! quel caractère!...

--Non!... non... Gontran, je ne vous ferai pas de scène.... Écoutez...

je vous parlerai franchement. Oui! j'ai besoin de vous dire ce que je

souffre depuis longtemps. Vous l'ignorez... car sans cela vous ne vous

feriez pas un jeu de mon chagrin. Vous êtes si bon, si généreux!...

Je pris la main de M. de Lancry dans les miennes.

--Allons, voyons, parlez, Mathilde... si je vous ai tourmentée, c'est

sans le savoir. Si vos reproches sont raisonnables je m'accuserai, vous

me pardonnerez, et à l'avenir cela ne m'arrivera plus, comme disent les

enfants...--ajouta-t-il en haussant les épaules.

--Je n'attendais pas moins de votre coeur, mon ami. Vous m'encouragez,

votre gaieté dissipe la pénible impression que m'avaient causée vos

paroles de tout à l'heure... Moquez-vous bien de votre pauvre

Mathilde,--ajoutai-je en m'efforçant de sourire après un moment de

silence:--elle est jalouse de la princesse Ksernika... Oui, vos

assiduités auprès d'elle me font un mal horrible; depuis que vous vous

occupez de cette femme, il me semble que vous m'oubliez.

--Sont-ce là tous vos reproches? et qu'en conclurez-vous?

--Que vous pourriez me rendre aussi heureuse que par le passé en

m'accordant une chose qui ne doit nullement vous coûter, mon ami.

--Eh bien! voyons, parlez,--dit-il avec impatience.

--Je voudrais que nous pussions rompre les relations presque intimes

dans lesquelles nous vivons avec la princesse... et cesser peu à peu de

la voir.

--Voilà ce que vous me demandez: ah çà, vous êtes folle!

--Gontran!

--Comment!--s'écria-t-il courroucé,--je ne pourrai pas être convenable,

poli avec une femme sans que vous me poursuiviez de vos jalousies!

comment! sous prétexte de calmer vos visions, vous venez me demander de

traiter avec impertinence une personne qui ne mérite que votre

considération, que votre respect! mais vous perdez la tête!

--Eh bien! oui... je la perdrai, si mes souffrances se prolongent.

Gontran, croyez-moi, mon calme apparent cache bien des douleurs! Par la

mémoire de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi, je vous le jure...

ce que j'endure depuis quelque temps est au-dessus de mes forces.

--Eh! que voulez-vous donc que j'y fasse?--s'écria-t-il de plus en plus

en colère;--suis-je responsable des songes que vous forgez pour vous

tourmenter?

--Mais si ce sont de fausses apparences, dissipez-les en m'accordant ce

que je vous demande.

--Mais c'est justement parce qu'il s'agit d'apparences qui n'ont pas le

moindre fondement, qu'encore une fois je ne puis, de gaieté de coeur,

faire une grossièreté à une femme de mes amis et des vôtres.

--Mais il s'agit de mon bonheur, Gontran, de mon repos.

--Écoutez-moi, Mathilde,--dit Gontran en se contraignant avec

peine,--j'ai de la raison, de la volonté. Il est de mon devoir de ne

faire que ce que je trouve juste, convenable, ainsi que je vous l'ai

déjà dit au sujet de vos répugnances à revoir mademoiselle de Maran et à

recevoir mon ami intime. Vous me trouverez inflexible lorsqu'il s'agira

de me prêter à des caprices extravagants; c'est vous dire qu'il n'y aura

rien...--vous m'entendez!--rien de changé dans nos relations avec la

princesse.

--Ainsi, vous continuerez d'être assidu auprès d'elle? Ainsi, dans le

monde, vos regards, vos prévenances seront pour elle? Ainsi ce sera

toujours votre bras qu'elle prendra pour se promener? Ce sera elle, mon

Dieu! toujours elle!

--Ne voulez-vous pas que ce soit vous, vous! toujours vous! Et enfin que

vous et moi nous soyons couverts de ridicule? Eh! madame! si vous

n'aviez pas un abord si glacial, si dédaigneux, vous seriez assez

entourée pour trouver un bras à défaut du mien! il y a mille

coquetteries innocentes et parfaitement admises par le monde qui

permettent à une femme de chercher dans les hommes qui l'entourent ces

soins, ces prévenances que son mari ne peut lui consacrer sans se faire

montrer au doigt; mais non, vous êtes d'une morgue, d'une hauteur qui

éloigne tout le monde de vous... Et, après cela... vous venez vous

plaindre d'être isolée! Si je faisais comme vous, où en serais-je? je

serais un de ces maris maussades, jaloux, qui ne parlent à aucune femme,

ne bougent de l'embrasure des portes, et qui, lorsque minuit sonne,

viennent, comme les spectres de la ballade, enlever d'un air rébarbatif

leur femme à ses danseurs! Qu'arrive-t-il? que ces maris-là sont

bafoués. Or, ma chère, pour vous et pour moi, je suis décidé à toujours

éviter un pareil rôle.

--Ainsi,--m'écriai-je avec amertume, il faut que je me soumette sans me

plaindre à ces étranges lois du monde, qui regardent comme

souverainement inconvenant qu'un mari s'occupe de sa femme, et qu'il

l'entoure des soins qu'il prodigue à toute autre! Singulier usage qui

consacre pour ainsi dire les apparences de l'infidélité comme une

coutume de bonne compagnie! qui flétrit d'un ridicule impardonnable tout

empressement légitime et naturel!... Vous haussez les épaules,

Gontran... Ces réflexions d'un coeur ulcéré vous font pitié, n'est-ce

pas?

--Encore une fois, madame, puisque nous vivons dans le monde, pour

l'amour du ciel vivons en gens du monde... Quant à moi, je suis décidé à

ne rien changer à ma conduite... et je désire... je n'aimerais pas à

vous dire _je veux_, que vous modifiiez la vôtre... Il m'est déjà assez

pénible de vous voir si mal répondre aux prévenances de mon meilleur

ami. Mais j'ai renoncé à tout espoir de ce côté. Heureusement

l'affection de Lugarto pour moi n'est pas de celles qu'une fantaisie,

qu'une antipathie déraisonnable peut attiédir.

--Et je vous dis, moi, que vous n'avez pas de plus mortel ennemi que cet

homme,--m'écriai-je;--et je vous dis qu'il est la seule cause de tous

mes chagrins et des vôtres. L'instinct de mon coeur ne me trompe pas:

il exerce sur vous je ne sais quelle mystérieuse influence; j'en ignore

les causes, mais elle existe, entendez-vous, Gontran, elle existe. Bien

des fois, malgré votre apparente sérénité, j'ai surpris sur vos traits

l'expression d'un sombre désespoir; ce ne sont plus des soupçons,

maintenant, ce sont des certitudes. Cet homme, je le hais... Et

vous-même, au fond de votre coeur... vous me savez gré de cette

haine... vous la partagez!...

--Mais c'est intolérable! Eh! pourquoi, madame, voulez-vous que je

m'abaisse à feindre une amitié que je ne ressens pas?

--Là est le mystère, Gontran... Et si je ne craignais pas... Eh!

d'ailleurs, pourquoi craindrais-je de tout vous dire? ne s'agit-il pas

de votre bonheur, du mien?... Eh bien! oui... cet homme vous domine

malgré vous, et vous n'osez pas m'avouer la cause de cette domination;

pourtant me méconnaîtriez-vous au point de croire que je ne puis tout

vous pardonner?... auriez-vous envers moi une fausse honte? En

m'unissant à vous, n'ai-je pas voulu partager non-seulement votre vie à

venir, mais, si cela se peut dire, votre vie passée? Mon ami, je suis

courageuse, je trouverai des forces, des ressources immenses dans mon

amour... Autant vous me voyez faible et abattue, autant vous me

trouveriez vaillante et résolue s'il s'agissait de vous sauver.

--De me sauver? Et de quoi voulez-vous me sauver?... C'est à en perdre

la tête!

--Mon Dieu! puis-je vous le dire positivement? Cet homme vous domine:

c'est un fait. Il a peut-être surpris un de vos secrets, ainsi qu'il a

surpris ceux de la princesse et de madame de Richeville, que sais-je?...

Vous avez été prodigue: cet homme a une fortune royale; peut-être

avez-vous contracté envers lui des obligations?

--Et vous osez croire que pour un si misérable motif je consentirais à

montrer pour lui une amitié que je ne ressentirais pas!...--s'écria M.

de Lancry en courroux.

--Je crois, mon ami, que, soumis comme vous l'êtes à l'opinion du monde,

vous êtes capable de vous imposer les plus grands sacrifices pour y

paraître.

--Madame! madame!...--dit Gontran avec une rage contenue.

--Vous vous résignez bien à me causer le plus cruel chagrin, plutôt que

de passer aux yeux de ce monde pour un homme amoureux de sa femme?

Pourquoi donc ne vous résigneriez-vous pas à passer pour l'ami de M.

Lugarto, à subir sa pernicieuse influence, plutôt que de renoncer

peut-être à une partie du faste qui nous environne?

--Madame... madame... prenez garde!...

--Mon ami... ne voyez pas là un reproche. Depuis bien longtemps vous

avez l'habitude de mettre le bonheur dans ces brillants dehors... vous

croyez peut-être que moi-même je n'y renoncerais qu'avec peine: combien

vous vous trompez! Que m'importe ce luxe? je le hais s'il vous cause le

moindre chagrin... Ce luxe n'était pour rien dans ce bonheur divin qui a

duré si peu pour nous, qui durerait peut-être encore sans l'arrivée de

cet homme! Que faut-il pour vivre obscurément dans quelque coin ignoré,

vous, moi, et ma pauvre Blondeau? Cette vie ne serait-elle pas mon rêve

idéal? Jusqu'à notre mariage n'ai-je pas vécu dans la solitude, loin de

ces plaisirs qui sont pour moi une fatigue, car mon coeur n'y prend

pas de part? Mon ami, vous êtes ému, je le vois... Oh!... par grâce,

écoutez celle qui ne songe qu'à votre bonheur, qui l'achèterait au prix

de sa vie entière... Gontran, c'est à genoux, à genoux que je vous en

supplie, ne me cachez rien, comptez sur moi... Mettez mon amour à

l'épreuve, cherchez-y un refuge, une consolation, vous verrez s'il vous

manque.

Je me mis aux genoux de Gontran. La tête baissée sur sa poitrine, les

yeux fixes, il semblait profondément absorbé; sans me répondre, il

poussa un long soupir et cacha sa tête dans ses deux mains.

--Oh! je le vois... je le vois,--m'écriai-je presque avec joie,--je ne

me suis pas trompée: courage! mon ami, courage! Tenez, j'admets

l'impossible... Supposons que, pour vous libérer envers cet homme, nous

soyons ruinés tout à fait; ne nous restera-t-il pas Ursule, mon amie?

Mon Dieu! je viendrais à elle aussi confiante, aussi heureuse qu'elle

l'aurait été elle-même en venant à moi. Quand on s'aime comme nous nous

aimons, car vous m'aimez... malgré vos coquetteries avec cette belle

princesse, est-ce qu'il y a des jours mauvais? Mais souvenez-vous donc

de cette histoire si touchante que vous me racontiez à l'Opéra avec tant

de charmes. Eh bien! nous ferons comme ces deux jeunes gens si nobles,

si courageux...

Gontran se leva brusquement, et me dit avec une ironie amère:

--En vérité, vous peignez là une existence bien digne d'envie, et bien

faite pour compenser la perte d'une grande fortune! Belle vie que

celle-là! Je suis fou d'écouter vos rêveries; une fois pour toutes, vous

m'obligerez de ne plus revenir sur ce chapitre. Vos suppositions n'ont

pas de sens; aucune obligation ne me lie à Lugarto: il m'a rendu

autrefois quelques services, mais ce ne sont nullement des services

d'argent. Je m'étonne qu'avec l'exaltation romanesque de vos idées, vous

ne compreniez pas que la reconnaissance suffise pour former des liens

indissolubles d'une fervente amitié. En résumé, je vous dirai que votre

jalousie est dérisoire, que vos soupçons sur Lugarto sont absurdes, que

je suis d'âge à savoir me conduire dans le monde, et que vous ferez

bien, dans l'intérêt de notre tranquillité commune, de prendre la vie

comme elle doit être prise... Vous m'entendez?...

Ce qui se passa en moi fut étrange, je fis rapidement ce raisonnement:

Ce que je veux, c'est le bonheur de Gontran. Mon bonheur à moi doit être

considéré comme un moyen de parvenir à ce but. Si en me sacrifiant

j'assure son repos, sa félicité, je ne dois pas hésiter; quoiqu'il m'en

coûte, je ferai ce qu'il désire.

Je suis encore à comprendre comment je me résignai brusquement à ce

parti extrême, qui contrastait tant avec les plaintes que je venais

d'exprimer à Gontran. Maintenant il me semble que ce revirement subit

participa de ces résolutions désespérées que l'on prend avec la rapidité

de la pensée dans les dangers de mort.

--Je vous entends, Gontran,--lui dis-je,--je vous obéirai. Mes plaintes

vous importunent, je ne me plaindrai plus; il vous coûterait de vous

occuper de moi dans le monde... je ne vous le demanderai plus... Vous

trouvez une distraction dans les soins que vous rendez à la princesse,

je ne vous ferai plus de reproches à ce sujet. Vous me voyez avec peine

ne pas comprendre le sentiment qui vous lie à M. Lugarto, je ferai tout

mon possible pour vaincre l'aversion que cet homme m'inspire.

Seulement,--ajoutai-je en ne pouvant retenir mes larmes,--il est une

grâce que j'implore de vous, permettez-moi d'aller dans le monde le

moins possible. Je ne pourrais vaincre cette froideur que vous me

reprochez; malgré moi... ma pensée se révolte à l'idée de recevoir

d'autres soins que les vôtres, s'agît-il même des soins les plus

insignifiants. C'est une faiblesse, c'est un enfantillage... je

l'avoue... mais soyez généreux... pardonnez-le-moi... Pour le reste, je

ferai ce que vous voudrez... Eh bien! êtes-vous content? me

pardonnez-vous l'impatience que je vous ai causée?--lui dis-je en

tachant de sourire à travers mes larmes.

--Pauvre Mathilde!--dit Gontran avec un attendrissement qu'il ne put

vaincre;--il faudrait être de bronze pour résister à tant de douceur et

de bonté... J'ai peut-être eu tort?

--Non! non!--dis-je en l'interrompant,--ce qui me manque, voyez-vous,

c'était l'expérience de ce qui vous plaisait ou non... Vous avez raison,

j'étais folle; mais il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous, j'ignorais

vos désirs; mais rassurez-vous, mon ami... cette leçon ne sera pas

perdue, croyez-le. Maintenant et toujours, dites-moi bien franchement,

bien nettement votre volonté, je m'y résignerai; mais aussi, n'est-ce

pas? si, malgré tous mes efforts, je ne pouvais quelquefois, oh! mais

bien rarement... parvenir à vous obéir... lorsque vous aurez la preuve

que cela a été au-dessus de mes forces, vous serez bon, indulgent,

n'est-ce pas? vous ne me gronderez plus?

Gontran me regarda avec étonnement, presque avec inquiétude; il me prit

vivement la main, il la trouva glacée.

En effet, je me sentais défaillir. Je venais de tenter une résolution

désespérée. Ce n'était pas la volonté de tenir ma promesse qui me

manquait, c'était la force physique de soutenir cette scène cruelle.

Sans mon mari, qui me soutint dans ses bras, je serais tombée; j'eus une

sorte de douloureux vertige; le soir une fièvre ardente se déclara, et

durant quelques jours je fus gravement malade.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 106 / 355 题