LE SOUPER.

J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé

à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la

meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour

le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.

La voiture de M. Lugarto avança.

--Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,--dit la

princesse.

--Ils sont assez chers pour être magnifiques,--dit Gontran;--l'attelage

lui coûte quinze mille francs.

Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames

d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.

D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si

violentes de cette journée de _fête_.

La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna

tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de

gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu

que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le

tenter.

Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai...

Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en

assistant aux _joies_ de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.

Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant

beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran

n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux

comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant

les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant

toujours.

Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de

charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du

vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à

celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation

pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: _Ne faites pas

à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît._

Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la

princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur

la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.

Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait

d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une

réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un

regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche

où j'étais appuyée.

Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de

Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer

monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit

tout bas avec impatience:

--Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez

dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du

dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par

le silence le plus dédaigneux.

--Gontran, je vous assure que je souffre...

Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.

--Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous

achever,--dit-il en haussant les épaules.

Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes

larmes.

Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant

bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je

rencontrai les siens...

Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de

bonté qu'il me jeta.

Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la

pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta

l'empreinte d'un désespoir terrible.

Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.

La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.

Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté

habituelle; il me dit:

--Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser

votre joli pied.

L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui

devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de

Saint-Prix.

Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement

beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans

un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.

Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais

goût pour s'attirer plusieurs fois quelques _chut_ énergiques, tant ses

éclats de rire étaient désordonnés.

Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je

causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.

Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre

situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.

Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M.

de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses

d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix.

J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second;

ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper

très au sérieux et me répondit à peine.

--Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous

méconnaissez vos amis,--me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu

que de moi;--mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes

préventions...

Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:

--J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir...

J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est

ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.

Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:

--Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car

ce matin vous avez été plus que poli pour lui.

--Tiens!... vous le défendez!--dit-il en attachant sur moi un regard

fixe.

--Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis;

c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble

coeur.

--Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto

avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère

contrainte.

Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une

dernière explication au sujet de cet homme.

De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque

machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes.

En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté

les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je

ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès

de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il

m'avait jeté à la dérobée.

Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour

ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...

* * * * *

Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus

juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui

n'ait eu plus tard un cruel développement.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 104 / 355 题