--Mon Dieu! qu'avez-vous donc, madame?--lui dit-il.
--Rien, une folie; vous savez que je crois aux présages; madame de
Lancry partage mes superstitions, nous venions de nous effrayer pour
rien; mais en vous voyant, vous l'homme sage et raisonnable par
excellence, nos folles visions se sont bien vite évanouies.
Lorsque madame de Richeville m'eut nommée, M. de Rochegune s'inclina
respectueusement de mon côté. Je ne l'avais pas revu depuis la scène de
reconnaissance dont j'avais été témoin chez lui avec ma tante et
Gontran; il me semblait très-changé; un sourire douloureux donnait un
caractère singulièrement triste à sa figure, à la fois douce et grave.
--Vous n'êtes pas resté longtemps en voyage, monsieur; vos amis ont dû
être bien satisfaits de votre prompt retour?--dit M. Lugarto à M. de
Rochegune avec une excessive affabilité;--vous me permettrez, je
l'espère, d'aller vous chercher un de ces matins.
--Je regretterais que vous prissiez cette peine, monsieur, car on me
trouve rarement chez moi,--répondit M. de Rochegune d'un ton glacial.
--Si je ne suis pas heureux dans ma première visite,--reprit M.
Lugarto,--je le serai peut-être dans la seconde, monsieur. Je ne me
décourage pas facilement, lorsqu'il s'agit d'une chose à laquelle
j'attache beaucoup de prix.
--Vous êtes trop bon, monsieur, je crains que vous vous exagériez
beaucoup la valeur de mes relations; d'ailleurs, je n'ai ici qu'un
pied-à-terre tellement modeste, que je n'y puis absolument recevoir
_que mes amis_.
Ces dernières paroles, dites très-sèchement, terminèrent cette
conversation.
M. Lugarto dissimula son dépit, et, voulant sans doute se venger sur
quelqu'un, il dit à madame de Richeville:
--Vous n'oublierez pas le renseignement que je vous ai donné, madame la
duchesse; lorsque vous le désirerez, j'aurai l'honneur d'aller causer
avec vous.
A mon grand étonnement, à celui de M. de Rochegune, madame de Richeville
répondit d'une voix émue:
--Mais, demain, si vous le voulez, monsieur... De quatre à cinq heures
vous me trouverez.
--Je ne manquerai pas de profiter de cette bonne fortune, madame la
duchesse,--dit M. Lugarto en s'inclinant profondément. Puis s'adressant
à moi:
--Ah! madame, prenez garde... je vous dénonce M. de Lancry comme un
infidèle... Je l'aperçois là-bas en grande coquetterie avec la belle
princesse Ksernika, qui est fort expéditive, je vous en préviens... car
chez elle un caprice prend bien vite le caractère de la passion.
Tenez... voyez-vous ce monstre de Lancry! il est si absorbé, qu'il ne se
souvient pas seulement que vous êtes ici.
En effet, Gontran traversait un salon avec la princesse Ksernika; il lui
donnait le bras, et lui parlait bas en souriant.
Elle baissa les yeux, rougit légèrement, sourit aussi, et fit un petit
mouvement d'impatience.
Gontran sembla insister dans sa demande, elle leva les yeux sur lui,
rencontra son regard, et, au lieu de l'éviter, il me sembla qu'elle se
complaisait à le soutenir; puis, comme si M. de Lancry se fût seulement
alors souvenu ou aperçu de ma présence, il fit un brusque mouvement, dit
un mot à la princesse en regardant de mon côté, et l'expression de leurs
deux physionomies changea à l'instant.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire;
pour la première fois, je connus la jalousie.
Jamais je n'oublierai le coup douloureux, profond, que je ressentis au
coeur en voyant la princesse sourire ainsi à Gontran.
Étrange et cruel mystère! cette jalousie envahit soudainement,
complétement toutes mes facultés; il me sembla que depuis longtemps
j'avais _l'habitude de cette souffrance_.
En un instant, j'éprouvai ses haines, ses défiances, ses humiliations...
Je n'échappai à aucune de ses tortures variées.
Hélas! la jalousie est un de ces sentiments qui débutent par une
terrible maturité; comme Minerve, elle naît armée de toutes pièces.
Mon âme se brisa, mes joues se colorèrent d'une rougeur fébrile; Gontran
s'avança, il donnait le bras à la princesse. Celle-ci vint à moi d'un
air riant et ouvert; je sentis mes larmes prêtes à couler: je ne pus que
m'incliner, sans répondre à quelques paroles aimables qu'elle me dit.
--Monsieur de Rochegune, voulez-vous me donner votre bras?--dit madame
de Richeville;--vous aurez la bonté de demander ma voiture.
--Vous ici, monsieur de Rochegune? dit Gontran en tendant la main à ce
dernier;--je vous croyais en voyage. J'espère que vous n'aurez pas
complétement oublié le chemin de votre ancienne maison, et que madame de
Lancry et moi nous aurons le plaisir de vous voir souvent.
--Je crois rester très-peu à Paris,--dit M. de Rochegune; mais je
n'oublierai pas votre bien aimable proposition; et j'aurai au moins
l'honneur d'aller dire mes adieux à madame de Lancry, si elle m'accorde
cette faveur.
Je répondis machinalement; madame de Richeville et M. de Rochegune
quittèrent la galerie.
--Je désirerais m'en aller, je suis un peu souffrante,--dis-je à M. de
Lancry.
--Pas encore, ma chère Mathilde; la princesse a traversé toute la foule
pour venir vous trouver.
M. Lugarto s'approcha de madame de Ksernika; il me parut qu'ils
échangeaient un regard d'intelligence.
La princesse, si hautaine la veille, lui dit avec une sorte d'affabilité
craintive:
--Je vous pardonne vos méchancetés, vous êtes un homme terrible au
moins!--Elle se retourna vers moi, et ajouta en s'asseyant à mes
côtés:--Je prends la place de la duchesse de Richeville, dont j'étais
vraiment jalouse.
--Vous êtes bien bonne, madame, mais...
--Je vais faire un tour dans le bal avec Lugarto,--me dit
Gontran.--Tout à l'heure, si vous le désirez, je reviendrai vous
chercher.
M. de Lancry prit le bras de M. Lugarto, et tous deux s'éloignèrent. Je
restai près de la princesse.
--Savez-vous me dit-elle très-gaiement,--que vous avez un mari charmant?
Je ne le connaissais que de réputation; car, depuis que je suis entrée
dans le monde, le hasard a fait que lui ou moi nous avons toujours été
en voyage; mais je compte bien me dédommager cette saison. D'abord je
commence par vous prévenir que nous sommes déjà fort en coquetterie; et
j'ai presque envie d'en être aux regrets, car il me semble
très-dangereux. Ah çà, que diriez-vous donc si j'allais vous l'enlever?
La princesse aurait pu parler longtemps encore, sans que je songeasse à
lui répondre. Ce qu'elle venait de me dire pouvait passer pour une de
ces plaisanteries que le monde tolère. Pourtant, chacune de ces paroles
me portait un coup cruel.
Mon amour pour Gontran était si dévoué, si sérieux, si fervent; cet
amour, enfin, sur lequel reposait ma vie, ma destinée tout entière,
était pour moi l'objet d'un culte si religieux, que, lors même que la
jalousie n'eût pas été douloureusement excitée, j'aurais été blessée de
la légèreté du langage de la princesse.
Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa _vaillance_
une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur
sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon
isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à
l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on
comprendra peut-être mes ressentiments.
La princesse, étonnée de mon silence, me dit:
--Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?
Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de
la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour
Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai.
Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour
l'expression d'une douleur légitime et ingénue.
Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume
me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de
mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque
repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'_esprit_.
Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne
pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:
--Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.
--Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!--reprit
madame de Ksernika en riant aux éclats.--Est-ce que vous seriez jalouse,
par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait
très-piquant.
--Madame...
--Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en
serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous
ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez
donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous,
avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!
J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins,
habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour
m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.
Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit
d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à
cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse;
et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:
--Parlez-vous sérieusement, madame?
La princesse recommença de rire aux éclats.
--Comment, si je parle sérieusement!--reprit-elle;--vous me faites là
une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous
dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi
une rivale déclarée, prête à vous disputer ce coeur par tous les
moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête
à une adversaire redoutable!
Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de
sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était
mobile et changeante.
Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion,
je tâchai de prendre un air riant et léger.
--Mais, madame,--répondis-je,--savez-vous que vous risquez beaucoup en
entrant en lice contre moi?
--Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes
bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,--dit la
princesse avec un accent moqueur.
--Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est
que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...
--Comment cela, madame?--dit la princesse en me regardant avec
surprise;--votre réputation...
--Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de
toutes les sortes.
Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.
Je me hâtai de continuer.
--La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de
brillants et surtout par de _nombreux_ succès. Si dans notre lutte vous
triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup
votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce
sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre
dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous
l'aimez mieux, son bonheur...
La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:
--Vous êtes piquée, madame?
Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une
joie amère.
--Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.
Gontran revint avec M. Lugarto.
--Princesse,--dit M. de Lancry,--mesdames d'Aubeterre et M. de
Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un
souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec
madame de Lancry, moi et Lugarto?
--Sans doute, avec le plus grand plaisir,--reprit-elle.
--Voici ce qu'on propose encore,--ajouta M. de Lancry.--Il est bientôt
six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de
Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal
au Vaudeville.
--C'est à merveille!--répéta la princesse;--adopté à l'unanimité;
n'est-il pas vrai, madame de Lancry?
--Je me sens assez souffrante,--dis-je à Gontran,--pour vous prier de me
dispenser de ce plaisir.
--Y pensez-vous?--répondit M. de Lancry;--au contraire, cela vous
distraira.
--Arnal est ravissant d'abord,--ajouta M. Lugarto.
--Je vous en prie...--dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.
--Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,--dit la princesse;--faites le
tyran, ordonnez.
--Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,--répondit
Gontran en souriant,--pour que je ne suive pas le barbare conseil de la
princesse. Ainsi donc,--ajouta-t-il avec une emphase comique,--madame de
Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une
charmante soirée.
--Si vous l'exigez...--dis-je à Gontran.
--Sans doute, nous l'exigeons tous,--ajouta M. Lugarto.
--C'est convenu,--reprit Gontran.--Je vais aller prévenir Saint-Prix et
madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes
au Vaudeville et commander le souper chez Véry.
--Mais, j'y pense,--dit la princesse,--madame de Sérigny m'a amenée, et
je n'ai pas demandé mes gens!
--Rien de plus simple, princesse,--reprit M. Lugarto.--Lancry dispose de
sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi
qu'à madame de Lancry et à Gontran.
--C'est on ne peut mieux,--dit mon mari en offrant son bras à madame de
Ksernika.--Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.
M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était
impossible de le refuser malgré ma répugnance.
Il me dit tout bas:--Cela vous désole d'être parée de _mes_ fleurs,
d'accepter _mon_ bras, de venir dans _ma_ voiture. J'en suis désolé,
c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes
prévenances tournent pour vous en contrariétés?
Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et
gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses
trésors de fleurs et de verdure.
En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre,
j'avais la mort dans le coeur: ce contraste m'était insupportable. On
me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M.
Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour
lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement
avec cet homme.
Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec
lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes
lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes
dans l'embrasure d'une porte.
La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de
M. de Lugarto et lui dit:
--Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies
femmes.
--Voyons, de quoi s'agit-il?--demanda M. Lugarto.
--D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce
printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une
fête! ce serait délicieux.
--Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,--reprirent
quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.
M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité
choquante:
--Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne
quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...
Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je
remarquai quelques méchants sourires; mon coeur se serra, je ne
trouvai pas un mot.
--Lancry, répondez donc pour votre femme,--dit Lugarto à mon mari, qui
était devant nous;--je lui demande si elle veut que je donne des bals;
elle ne dit ni oui ni non.
--Donnez-les toujours,--dit Gontran;--je suis sûr que la discrétion
empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.
--Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je
donnerai quatre bals.
--Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre
magnifique jardin, ce sera ravissant!--dit madame de Sérigny.
--Peut-être bien...--répondit M. Lugarto.--Il faudra que je demande le
goût d'une personne de mes amies,--et il me jeta de nouveau un regard
expressif,--et en qui j'ai toute confiance.
--Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,--dirent
plusieurs femmes.
--Sans doute, quand je vous donne des bals,--répondit-il insolemment.
Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.