Longtemps et douloureusement contenue, mon indignation éclata enfin
contre cette femme, qui avait osé calomnier ma mère d'une manière si
atroce.
--Voilà une leçon que cet impertinent n'oubliera pas de sitôt,--me dit
mademoiselle de Maran.--Il sera d'autant plus furieux que je la lui ai
donnée, et ma foi fort à dessein, cette leçon, devant les deux
comtesses d'Aubeterre, qui sont les plus mauvaises langues que je
connaisse. Ce soir, tout Paris saura l'histoire des étoiles d'or en
champ d'argent.
--Madame,--dis-je à mademoiselle de Maran,--vous devez être étonnée de
me voir chez vous?
--Étonnée! Et pourquoi cela, ma chère petite?
Cet excès d'audace augmenta mon indignation.
--Écoutez-moi, madame: il n'y avait au monde que la volonté de M. de
Lancry qui pût m'obliger à vous revoir après les affreuses paroles que
vous avez osé prononcer contre ma mère. Tout à l'heure j'avais peur de
me trouver seule avec vous; maintenant j'en ai moins de regret: je puis
vous exprimer toute l'horreur que vous m'inspirez.
--Mathilde... vous oubliez...
--Je me souviens, madame, de vos cruautés, je me souviens des chagrins
dont vous avez abreuvé mon enfance et ma jeunesse. Pourtant j'aurais pu
vous les pardonner en faveur du bonheur dont je jouis depuis mon
mariage, bonheur auquel vous avez sans doute involontairement
contribué...
--Involontairement, non, ma chère petite, je savais bien ce que je
faisais; c'est justement pour cela que votre ingratitude...
--Mon ingratitude? Cette raillerie est cruelle, madame!
--Eh... oui... oui... votre ingratitude,--s'écria mademoiselle de Maran
en m'interrompant avec colère.--Oui, vous êtes une ingrate de ne pas
avoir apprécié ce que je faisais pour vous... en empêchant votre mari
de se couper la gorge avec ce misérable M. de Mortagne.
--Fallait-il, madame, recourir à une épouvantable calomnie pour empêcher
ce malheur? D'ailleurs, Gontran m'avait promis...
--Belle promesse qu'il n'aurait pas tenue!... au lieu que maintenant il
respectera celui qu'il croit votre père...
--Maintenant,--m'écriai-je,--osez-vous croire M. de Lancry capable
d'ajouter foi à un si abominable mensonge? Ah! madame, j'aime bien mon
mari, je sens mon amour assez puissant pour résister à toutes les
épreuves, à son abandon même... il n'est au monde qu'une occasion où mon
coeur trouverait la force de l'accuser... ce serait le jour où...
Mais, non... non... c'est impossible, impossible! Tout à l'heure encore
il m'a répété que cette affreuse calomnie était détruite par son
exagération même.
--Eh bien! alors de quoi vous plaignez-vous? Si Gontran n'y croit pas,
si M. de Mortagne n'y croit pas, quel mal vous ai-je fait? J'ai
peut-être empêché un événement sinistre, voilà tout; laissez-moi donc
tranquille.
--Voilà tout, madame? Et pourtant vous l'avez vu, je n'ai pu résister à
la violence de cet horrible coup.
Je ne pus retenir mes larmes en prononçant ces derniers mots.
Mademoiselle de Maran se leva, vint à moi, et prit un accent presque
affectueux:
--Allons, allons, calmez-vous; sans doute j'ai eu tort, chère petite;
j'ai voulu faire le bien à ma façon... je m'y suis mal pris, parce que
je n'en ai pas l'habitude. Que voulez-vous? dans cette occasion j'ai
peut-être agi comme une vipère qui se serait crue une sangsue... mais il
faut pourtant tenir compte à cette pauvre vipère de sa bonne volonté.
Cette hideuse plaisanterie me révolta.
--Je vous connais trop, madame, pour croire à un bon sentiment de votre
part; votre méchanceté même ne se contente pas du présent, elle embrasse
l'avenir et le passé; ces paroles, vous ne les avez pas dites sans en
calculer le résultat; elles cachent quelque odieuse arrière-pensée qui
ne se révélera que trop tôt peut-être.
--Eh bien! après?--s'écria mademoiselle de Maran avec
impatience.--Qu'est-ce que vous voulez conclure de tout ça? Ce qui est
fait est fait, n'est-ce pas? Gontran veut que vous continuiez à me voir,
vous lui obéirez. A quoi bon récriminer sur ma méchanceté? Je suis comme
cela, et trop vieille pour changer... De deux choses l'une, ou mon
aversion contre vous n'est pas éteinte, ou elle l'est... Si elle l'est,
vous n'avez rien à craindre de moi, et vos reproches sont inutiles; si
elle ne l'est pas, tout ce que vous me dites ou rien c'est la même
chose. Vous ne pouvez pas me nuire, et moi je puis vous nuire; ne tentez
pas de lutter. Je peux, je sais bien des choses... Vous avez vu comme je
l'ai arrangé ce Lugarto, à qui son opulence colossale et la platitude du
monde semblent donner un brevet d'audace et d'insolence!... maintenant
il sait que quand je mords, je mords bien, et que la cicatrice reste...
Il me haïra, ça, j'y compte bien; mais en même temps il me craindra
comme le feu; car, si je m'acharne après lui, je le traquerai de salon
en salon et je ne le ménagerai pas... Aussi maintenant je le tiens dans
la main... ce vilain homme! Or, rappelez-vous bien, chère petite, qu'il
aimera toujours mieux prendre pour ennemis mes ennemis que de m'avoir à
ses trousses. Vous m'entendez, n'est-ce pas?--ajouta ma tante en me
lançant un regard d'ironie cruelle;--aussi je ne dis rien de plus.
Seulement ne me poussez pas à bout et soyez gentille.
Je restai accablée d'effroi... Je ne pouvais prononcer une parole. Ce
que me disait mademoiselle de Maran n'était que trop vrai: elle seule
pouvait se mettre assez au-dessus des convenances pour attaquer si
impitoyablement M. Lugarto dans son orgueil, et le dominer ainsi par la
frayeur.
Je frémis en songeant à la possibilité de je ne sais quel monstrueux
accord conclu entre cet homme et mademoiselle de Maran, accord basé sur
leur méchanceté commune.
Un invincible pressentiment me disait que Gontran subissait malgré lui
l'influence de M. Lugarto. A quelle cause fallait-il attribuer cette
influence; c'est ce que j'ignorais. Assaillie par ces soupçons, je
reconnaissais que les menaces de mademoiselle de Maran n'étaient pas
vaines.
Oh! ce fut un moment affreux que celui où je me sentis forcée de
contenir mes ressentiments devant cette femme qui avait outragé la
mémoire de ma mère!
--Allons, allons, je vois que nous nous entendons, n'est-ce pas?--me dit
mademoiselle de Maran avec son sourire sardonique.--Vous irez à ce bal
du matin de madame l'ambassadrice d'Angleterre; j'irai peut-être aussi
pour _méduser_ ce Lugarto, et le tenir dans ma dépendance. Dites donc,
chère petite, est-ce que vous ne trouvez pas que je lui ai donné un joli
échantillon de mon savoir-faire? Examinez bien demain son visage de cire
jaune quand il m'apercevra... ça vous amusera et moi aussi... Peut-être
je vous l'immolerai... cet archimillionnaire... peut-être, au
contraire... Mais je ne dis rien... Qui vivra verra.
Je quittai ma tante dans un état d'inquiétude inexprimable; je me
rappelai son entretien avec une sorte de terreur sourde. De tous côtés
je ne voyais que haine, que périls, que perfidies cachées. J'aurais
préféré de franches menaces aux sinistres réticences de mademoiselle de
Maran.
Je rentrai chez moi absorbée par ces tristes pensées. Dans un moment de
désespoir, je songeai à M. de Mortagne; mais, grâce à ma tante, je ne
pouvais même penser à mon unique protecteur sans un souvenir douloureux,
sans me rappeler les scènes cruelles qui avaient précédé et suivi mon
mariage.
Ma voiture s'arrêta un moment avant que d'entrer dans la cour.
Machinalement je jetai les yeux sur la maison qui était en face de la
nôtre.
Au second étage, à travers un rideau à demi soulevé, je reconnus M. de
Mortagne, assis dans un grand fauteuil; il me parut très-pâle,
très-souffrant; il me fit rapidement un signe de la main, comme pour me
dire qu'il veillait sur moi, puis le rideau retomba.
J'eus un moment d'espérance ineffable; je me sentis plus forte, moins
effrayée, en sachant cet ami près de moi; je ne doutai pas de son appui
dans un cas extrême. Je remerciai la Providence des secours imprévus
qu'elle semblait ainsi m'offrir.
M. de Lancry n'était pas encore rentré; je m'habillai pour dîner, me
rappelant avec des regrets pleins d'amertume que, dans notre charmante
retraite de Chantilly, je me faisais belle aussi, et que j'arrivais près
de Gontran radieuse et fière de mon bonheur.
Hélas! deux jours à peine me séparaient de ce passé si enchanteur, déjà
il me semblait que des mois s'étaient écoulés depuis ce temps heureux!
Sept heures sonnèrent, Gontran ne vint pas.
Je ne commençai à m'inquiéter sérieusement que vers les huit heures; je
fis demander par Blondeau au valet de chambre de M. de Lancry s'il avait
donné quelque ordre; il n'en avait donné aucun; on l'attendait pour
dîner.
A huit heures et demie, ne pouvant vaincre mes craintes, je me décidai à
envoyer un de nos gens à cheval chez M. Lugarto, afin de savoir si M. de
Lancry n'y était pas resté; j'écrivis un mot à mon mari, en le suppliant
de me rassurer.
M. Lugarto demeurait rue de Varennes; je recommandai la plus grande
promptitude; j'attendis le retour de mon messager avec une pénible
impatience.
Une demi-heure après, Blondeau entra.
--Eh bien?--m'écriai-je.
--M. le vicomte est chez M. Lugarto, madame; monsieur a fait répondre à
Jean que c'était bon, et qu'on prévienne madame qu'il ne reviendrait
que très-tard.
Je ne fus rassurée qu'à demi. Pour que Gontran m'eût ainsi oubliée, il
fallait sans doute qu'il eût de graves préoccupations; je l'attendis.
Hélas! pour la première fois je connus cette anxiété dévorante avec
laquelle on compte les minutes, les heures; ces tressaillements d'espoir
que cause le moindre bruit, et les mornes abattements qui leur
succèdent.
J'avais envoyé ma pauvre Blondeau chez le portier, en lui recommandant
de guetter le retour de M. de Lancry et de venir tout de suite m'en
faire part. Sans les événements de la journée, de telles angoisses
eussent été puériles, mais tout ce qui s'était passé les excusait
peut-être.
A minuit, Gontran n'avait pas paru; alors les frayeurs les plus folles,
les plus exagérées, s'emparèrent de moi. Je me souvins des sinistres
regards que M. Lugarto avait jetés sur Gontran. Sans réfléchir au peu de
vraisemblance de mes craintes, je crus M. de Lancry en danger, je
demandai ma voiture, je dis à Blondeau de m'accompagner.
--Mon Dieu! où voulez-vous aller, madame?
--A la porte de M. Lugarto. Tu monteras chercher M. de Lancry, tu lui
diras que je suis en bas à l'attendre. Je ne puis supporter un moment de
plus cette incertitude.
--Mais, madame, rassurez-vous.
A cet instant, un bruit presque imperceptible arriva à mon oreille,
c'était la grande porte qui se refermait; un instinct inexplicable me
dit que Gontran venait de rentrer.
Sans songer à ce que je faisais, je sortis de ma chambre, je courus
au-devant de mon mari; je le trouvai dans le salon qui précédait sa
chambre à coucher.
--Vous voilà, mon Dieu! vous voilà! Ne vous est-il rien
arrivé?--m'écriai-je d'une voix défaillante, en lui prenant les mains.
--Rien, rien; mais passons chez vous,--me dit M. de Lancry, en me
montrant son valet de chambre d'un coup d'oeil irrité.
Je compris le peu de convenance de cette scène devant nos gens; mais mon
premier mouvement avait été tout irréfléchi.
Je craignis d'avoir contrarié Gontran; mon coeur se serra lorsque je
fus seule avec lui. Alors seulement je remarquai qu'il était très-pâle,
très-défait.
--Mon Dieu! Gontran, que vous est-il arrivé?--m'écriai-je.
--Et que vouliez-vous qu'il m'arrivât? Êtes-vous folle! Tout cela
n'est-il pas naturel, très-naturel?--ajouta-t-il d'un air qui me parut
presque égaré, et en riant d'un rire sardonique qui m'épouvanta.--Quoi
de plus simple? J'ai retrouvé le meilleur de mes amis, le tigre que j'ai
dompté, vous savez... Je vous présente ce cher Lugarto; il vous trouve
charmante; vous le traitez avec le dernier mépris... Il va chez votre
tante, qui l'accable des plus sanglantes épigrammes... Lui qui a le
caractère le meilleur, le plus inoffensif, le plus généreux, prend ces
malices en très-bonne part; il en rit comme j'en ris moi-même
maintenant, fort gaiement... C'est qu'en effet il n'y avait rien de plus
piquant, de plus gai que vos épigrammes et que celles de votre tante;
elles étaient avec cela d'un à-propos inouï.
La voix de M. de Lancry était saccadée, interrompue par des éclats de
rire brusques, nerveux; il me parlait presque sans me voir, et en
marchant avec agitation, comme s'il eût été en délire.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... Gontran, vous m'épouvantez... Par pitié...
dites... qu'avez-vous?
Mon mari s'arrêta brusquement devant moi, passa ses deux mains sur son
visage, me parut revenir à lui, et me dit d'une voix terrible:
--Ce que j'ai?... ce que j'ai?... Vous ne savez donc pas quel est
l'homme que vous et votre tante avez impitoyablement raillé? Votre
infernale tante a fini tantôt ce que vous avez si bien commencé ce
matin. Ah! Mathilde!... Mathilde!... qu'avez-vous fait?... Malheureuse
femme! que les suites de votre imprudence n'atteignent que moi! ajouta
Gontran d'un accent douloureux en quittant ma chambre...
Je voulus le suivre... D'un geste impérieux il me commanda de rester.