LA PRINCESSE KSERNIKA.

M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à

arriver chez mademoiselle de Maran; il semblait rêveur, abattu.

Lorsque la voiture s'arrêta devant la porte, le coeur me manqua. Je

suppliai Gontran de remettre au moins cette visite, il me répondit par

un geste d'impatience.

Je vis quelques voitures dans la cour de l'hôtel, je fus presque

contente; il me semblait qu'une première entrevue avec ma tante me

serait ainsi moins pénible.

Quelle fut ma surprise en entrant dans le salon de retrouver M. Lugarto!

J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représentation

de _Guillaume Tell_ lorsque j'étais allée à l'Opéra avec mademoiselle de

Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre.

--Bonjour enfin, ma chère enfant,--me dit ma tante de l'air du monde le

plus affectueux en se levant pour m'embrasser.

Je frissonnai; je fus sur le point de la repousser. A un regard de

Gontran, je me résignai.

--Mais c'est qu'elle est encore embellie,--dit mademoiselle de Maran en

m'examinant avec sollicitude.--C'est tout simple... le bonheur sied si

bien! Et Gontran sait mieux que personne prodiguer cette

parure-là.--Puis, s'adressant à madame Ksernika:--Ma chère princesse,

permettez-moi de vous présenter madame de Lancry, ma nièce, ma fille

adoptive.

La princesse se leva et me dit avec beaucoup de grâce:

--Nous commencions, madame, à trouver M. de Lancry bien égoïste; mais on

ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage....

Je saluai madame Ksernika, je m'assis près d'elle.

C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et

d'une tournure charmante; ses traits, d'une extrême régularité, avaient

presque toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée;

ordinairement elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu fatigués.

Cette habitude, jointe à un port de tête assez impérieux, lui donnait un

air plus dédaigneux que véritablement digne..... Polonaise, elle parlait

notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et

de lenteur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance,

elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne.

A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se

mettre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement:

--Eh bien! est-ce que vous êtes encore fâchée?... Vous voulez donc la

guerre?...--Et, s'adressant à madame de Ksernika en me montrant du

regard, il ajouta:

--Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut

mieux m'avoir pour ami que pour ennemi.

Je rougis de dépit; je n'osais, de peur de déplaire à Gontran, répondre

avec dureté; je gardai le silence.

La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hauteur

M. Lugarto par-dessus son épaule:

--Vous?... Il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour ennemi,

car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre

inimitié.

--Allons donc, princesse, vous êtes injuste.

--Non, vous savez que je ne vous gâte pas... moi... je suis peut-être la

seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir

gré... car je ne me donne pas la peine de les dire à tout le monde.

Est-ce que vous ne trouvez pas, madame,--dit la princesse en s'adressant

à moi,--qu'il faut faire une espèce de cas des gens pour leur dire ce

que le reste du monde n'ose pas leur dire?

--En cela, madame,--répondis-je,--il me semble que l'estime et le mépris

se traduisent de la même sorte.

--Expliquez-nous donc cela?--me dit M. Lugarto.

--Eh bien! je crois, monsieur, qu'on peut dire les plus dures vérités,

sans faire le moindre état de la personne à laquelle on les adresse.

--Est-ce que c'est pour moi que vous dites ça?--reprit M. Lugarto avec

son imperturbable assurance.

--Vous mériteriez bien qu'on vous répondît Oui,--dit la

princesse;--savez-vous que je ne comprends pas pourquoi hommes et femmes

tolèrent vos airs audacieux et familiers?

--C'est mon secret, et vous ne le saurez pas.

--Vous allez me faire croire à quelque pouvoir... surnaturel, n'est-ce

pas?

--Peut-être.

--Vous êtes fou!...

--Je suis fou? Eh bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir

jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le

voudrez?

--C'est bien usé cela...--répondit la princesse avec indolence.--Vous

allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas

seulement ce que c'est que le magnétisme; car vous n'êtes pas savant, vu

que la science ne s'achète pas avec de l'argent.

M. Lugarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et

convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes

l'expression d'une joie maligne; il dit lentement en attachant un long

regard sur la princesse:

--Je suis ignorant comme un sauvage, c'est vrai; mais il y a des choses

que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup

d'argent pour acheter cette science-là.

--Vraiment?--dit dédaigneusement la princesse.

--Vraiment... Et ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a

l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais

beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas idée des résultats que

j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de rue et un numéro.

Je regardai par hasard la princesse; elle devint pourpre.

--Ainsi le 12 décembre... rue de l'Ouest... n. 17... par exemple... cela

a l'air de ne rien signifier du tout,--reprit M. Lugarto,--et pourtant

il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous

avez rougi, comme je vous l'avais prédit...

Puis il reprit de manière à n'être entendu que d'elle et de moi:

--Faites donc attention, princesse, on vous remarque; ne me regardez pas

ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus

jolis lorsqu'ils sont à demi fermés,--ajouta-t-il avec une cruelle

ironie.

Madame Ksernika était en effet d'une pâleur extrême, elle semblait

fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lugarto.

A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de

Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Ksernika, elle lui dit:

--Est-ce que vous êtes souffrante, chère princesse?

--Oui, madame, j'ai eu toute la journée une migraine affreuse,--dit la

pauvre femme, en balbutiant et en se remettant avec peine.

--Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi,--me

dit tout bas M. Lugarto.

Il se leva.

Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus

facilement son trouble...

Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarto.

Gontran me fit un signe, en me montrant un fauteuil vide auprès de

mademoiselle de Maran; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas:

--Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle

princesse _Micomicon_... Je parie que ce _nègre blanc_,--et elle me

montra M. Lugarto,--lui a dit quelque infamie, qu'elle mérite bien,

d'ailleurs, car, quoique son mari la batte comme plâtre, et qu'il lui

ait déjà cassé un bras, elle est loin d'être quitte envers lui; elle lui

redoit au moins son autre bras et ses deux jambes, s'il est disposé à

lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'impudence

de ce M. Lugarto m'a révoltée. Je n'ai consenti à recevoir cette espèce

archimillionnaire que pour me donner le régal de le flageller

d'importance.

Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirait, je ne pus

m'empêcher de lui savoir gré de cette résolution.

Les deux femmes nouvellement arrivées causèrent quelques instants avec

mademoiselle de Maran, Gontran et M. Lugarto.

--Dites donc, monsieur Lugarto,--s'écria tout à coup mademoiselle de

Maran, tout en travaillant à son tricot, et en interrompant l'un de ces

silences qui coupent souvent les conversations;--est-ce que c'est à

vous cette voiture où je vous ai rencontré l'autre jour?

--Pour quelle raison me demandez-vous cela?--dit négligemment M.

Lugarto.

Mademoiselle de Maran, au lieu de répondre à cette question, en fit une

autre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et

plus dédaigneux que ce procédé.

--Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'te voiture, si

elle est à vous?

--Ce sont les miennes, madame,--dit M. Lugarto en rougissant de dépit;

car son imperturbable audace était en défaut lorsqu'on attaquait ses

ridicules prétentions nobiliaires.

--Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là?--dit

mademoiselle de Maran.

Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les

lèvres l'une contre l'autre en fronçant le sourcil. Je regardai Gontran.

Il ne put s'empêcher d'abord de sourire amèrement; puis, à un regard à

la fois colère et suppliant de M. Lugarto, il dit vivement à

mademoiselle de Maran:

--A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me

prêter votre d'Hozier; j'aurais quelques recherches à faire sur une de

nos branches collatérales. Mais j'y songe, ne pourriez-vous pas?...

--Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales,--reprit

mademoiselle de Maran;--vous venez vous jeter à la traverse d'une

conversation intéressante! Dites donc, monsieur Lugarto, on vous a

joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que

c'est une imagination de votre carrossier... Alors, permettez-moi de

vous le dire, ça n'a pas de sens commun. Est ce qu'il faut jamais s'en

rapporter à ces gens-là pour composer un blason? Puisque vous vouliez

vous passer cette fantaisie, il fallait vous adresser mieux.

--Mais, madame,--dit M. Lugarto, en devenant pâle de colère contenue....

--Mais, monsieur, je vous répète que votre carrossier ou son peintre

sont des imbéciles. Est-ce qu'on a jamais vu mettre en blason métal sur

métal? Figurez-vous donc, mon pauvre monsieur, qu'ils se sont

outrageusement moqués de vous avec leurs _étoiles d'or en champ

d'argent_; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement,

et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux du piastres et de

doublons... Sans compter les deux lions rampants dont ces imbéciles ont

affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraient un effet

superbe, vos deux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient

d'appartenir à la maison royale d'Aragon?

--Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont

celles de ma famille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en

lançant un coup d'oeil furieux sur Gontran.

Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de

Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie.

--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Vraiment... ce sont les armoiries de

votre famille?--s'écria ma tante en ôtant ses lunettes, et en joignant

les mains avec une apparente bonhomie.--Pourquoi donc que vous ne me

l'avez pas dit tout de suite? Après cela, il n'y a rien que de

très-naturel là dedans. Il est probable, voyez-vous, qu'un Lugarto, pour

quelque beau fait d'armes contre les Morisques d'Espagne, aura obtenu

d'un roi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions rampants dans

ses armes, de même que nos rois ont octroyé les fleurs de lis à

certaines maisons de France.... C'est comme vos _étoiles d'or en champ

d'argent_: c'est, bien sûr, quelque glorieux mystère héraldique enseveli

dans vos archives de famille. Et moi qui m'en moquais! mais c'est-à-dire

que maintenant je les admire sur parole, vos _étoiles d'or en champ

d'argent_! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique,

aussi particulier que la croix de Lorraine, que le _créquier_ de Créquy,

que lus _mâcles_ de Rohan, ou que les _alérions_ de Montmorency. Ça doit

être furieusement curieux l'origine de vos _étoiles d'or en champ

d'argent_! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur.

--Madame, si c'est une raillerie, franchement je la trouve de mauvais

goût,--dit M. Lugarto en tâchant de reprendre son sang-froid.

--Mais pas du tout, mon cher monsieur, rien n'est plus sérieux; or, j'y

songe, vous êtes originaire du Brésil, le Brésil appartient au Portugal,

le Portugal a appartenu à l'Espagne, vous voyez bien qu'en remontant

nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien! oui; mais voilà une toute

petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé.

--Eh! mon Dieu, madame! ne vous en occupez pas; je vous rends grâce de

toute votre sollicitude,--s'écria M. Lugarto.

Mademoiselle de Maran ne fit pas semblant de l'avoir entendu, et reprit:

--Oui, il n'y a que cette petite difficulté-là, c'est qu'on dit que

monsieur votre grand-père était quelque chose comme un esclave nègre, ou

approchant.

--Madame... vous abusez...

--C'est là ce qui fait, reprit mademoiselle de Maran, sans abandonner

son tricot,--c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à bout de me

figurer monsieur votre grand-père avec une couronne de comte sur la

tête. Coiffé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à

ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix

de Saint-Louis passée dans le bout de leur nez. Est-ce que vous ne

trouvez pas?

Je frémis de l'expression presque féroce que prit un moment la

physionomie de M. Lugarto; cette expression me frappa d'autant plus,

qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et forcé.

--N'est-ce pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là?--dit

mademoiselle de Maran en s'adressant à M. Lugarto.

--Très-drôle, madame, très-drôle; mais avouez que j'ai le caractère bien

fait.

--Comment donc! mais le meilleur du monde; et je suis bien sûre que vous

ne garderez pas contre moi la moindre rancune. Et après tout, vous avez

raison; il n'y a rien de plus innocent que mes plaisanteries.

--De la rancune, moi! dit M. Lugarto;--ah! pouvez-vous le croire?

Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui

à notre aise de mes étoiles d'or en champ d'argent.

--Pendant que vous y serez, riez donc en même temps de vos lions

rampants,--ajouta mademoiselle de Maran.--C'est ce qu'il y a de plus

pharamineux dans votre blason. Mais tout cela,--reprit-elle,--ce sont

des folies; gardez vos armoiries mon cher monsieur, gardez-les; ça jette

de la poudre aux yeux des passants. C'est tout ce qu'il faut pour des

yeux bourgeois; car vos innocentes prétentions nobiliaires ne dépassent

pas nos antichambres. Quant à nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour

nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des _étoiles d'or en

champ d'argent_; vous réunissez toutes sortes de qualités de coeur et

d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues;

aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas

moins un homme joliment intéressant et furieusement compté, c'est moi

qui vous le dis.

--Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de

m'acquitter envers vous, et d'étendre, si je le puis, ma reconnaissance

aux personnes de votre famille et à celles qui vous intéressent,--répondit

M. Lugarto avec amertume et en me jetant aussi un regard furieux.

--Et j'y compte bien, car je ne suis pas égoïste,--répondit mademoiselle

de Maran avec un étrange sourire.

--Venez-vous, Lancry?--dit M. Lugarto à mon mari.

--Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes convenus,--répondit

Gontran avec embarras.

--Oui, mais j'avais oublié une chose: notre homme de Londres nous attend

à trois heures,--dit M. Lugarto d'un air impérieux.

A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à

mademoiselle de Maran:

--Madame, je vous laisse Mathilde; M. Lugarto me rappelle un engagement

que j'avais oublié.

Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita:

--Lugarto me mène,--ajouta-t-il,--gardez la voiture, je vous reverrai à

dîner.

Les deux femmes qui avaient été comme moi spectatrices muettes de cette

scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugarto, s'en allèrent quelques

instants après.

Je restai seule avec mademoiselle de Maran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 95 / 355 题