--Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques
orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les
suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est
vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais
j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs
plus souvent.
Nous rentrâmes dans le salon.
Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de
Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un
peintre moderne, et lui dit:
--Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?
--Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?
--Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.
--C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille
d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur
valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand
_j'étais jeune_, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il
arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon
tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne
s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les
paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et
refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus
volé.
Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:
--Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du
génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?
--Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent
de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes
conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont
l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce
qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille
francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.
Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que
m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni
naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.
--Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien
touchante histoire de _grand artiste_ et de _grand seigneur_, que M. le
duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait
de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?
--Non, je ne me le rappelle pas du moins,--me dit M. de Lancry.
--Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça
m'intéressera,--dit M. de Lugarto.
--Voici, mon ami,--répondis-je en m'adressant à Gontran,--ce que m'a
raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait
passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de
comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent,
en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que
Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient
acquérir ni remplacer....--Je regardai M. Lugarto; il rougit de
dépit;--je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la
plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet
excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et
d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que
Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale,
il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes
aristocraties:
--«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une
grâce à vous demander.
--«Monseigneur, je suis à vos ordres.
--«Eh bien!--dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme
s'il eût demandé une faveur,--eh bien!.... je voudrais que vous missiez
de votre main, au bas de ces tableaux: DONNÉ _par Greuse à son_ AMI _M.
le duc de Penthièvre_.--La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un
grand peintre!...»
--Avouez,--dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait
porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,--avouez
qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du
prince.
--Oui, en effet... c'est charmant,--dit M. de Lancry avec embarras en me
faisant un signe d'impatience et en me montrant du regard M. Lugarto,
qui, les yeux baissés, mordait la pomme de sa canne.
Malgré mon désir de plaire à Gontran, je continuai.
--N'est-ce pas, mon ami, que cela rehausse à la fois le grand artiste
capable d'inspirer un tel sentiment, et le véritable grand seigneur
capable de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?
Gontran avait tâché de m'interrompre par quelques signes; j'avais été
trop outrée contre M. Lugarto pour résister au plaisir de le mortifier.
J'y parvins; je le vis à la pâleur de cet homme et à un autre regard de
haine, regard morne et froid qui m'alla au coeur, pesant comme du
plomb.
M. Lugarto, néanmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec une
imperturbable assurance:
--Je ne connaissais pas cette histoire du duc de Penthièvre; elle est
fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je préfère ne pas passer pour
un niais aux yeux des artistes et ne pas me donner la peine de faire de
la délicatesse avec eux. Mais j'y pense, j'ai justement une vue de
Naples, de Bonnington, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de
Venise, mon cher Lancry; je vous l'enverrai avec ces fleurs que j'ai
promises à votre femme.
--Mon cher Lugarto, je vous en prie...
--Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux
tableau... Qu'est-ce que cela?
--Eh bien! je suis de votre avis, on ne doit pas faire de façons entre
amis pour un tableau. Permettez-moi donc de vous envoyer ma vue de
Venise, qui fera tout aussi bien pendant à votre vue de Naples.
--Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres filets; j'accepte avec
d'autant plus de plaisir que ce tableau vient de l'appartement de
madame de Lancry. A ce soir, mon cher; je vous verrai un moment au club,
n'est-ce pas?
--Je ne sais, j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry.
--Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr... Vous savez pourquoi.
--Ah! oui... j'oubliais, vous avez raison. Ainsi donc ce soir, mais un
peu tard, répondit M. de Lancry avec un certain embarras.
--Sans rancune,--me dit M. Lugarto en me tendant la main.
Quoique cette habitude anglaise fût alors à peine répandue dans le
monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lugarto.
Au lieu de prendre la main qu'il m'offrait, je répondis par un salut
très-froid.
--Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, votre
femme me déchire la guerre,--dit M. Lugarto à M. de Lancry.--Eh bien!
elle a tort, car elle finira par reconnaître que je vaux mieux que ma
réputation. C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher; je serai
peut-être forcé de faire ma cour à votre femme pour la faire revenir de
ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître,
Lancry, je vous préviens.
--Vous serez toujours le plus grand fou que je connaisse,--lui dit
Gontran en l'emmenant et en le prenant par le bras.
Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de
l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le
secret de l'influence qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci
rentra.
Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de
colère qui les défigurait.
--Mon Dieu! madame,--s'écria-t-il en fermant la porte avec violence,--je
ne vous avais pas encore vu exercer cette méchanceté d'esprit dont
j'avais entendu parler dans le monde! Mais vous auriez pu, ce me semble,
ne pas choisir pour victime mon meilleur ami! Chacune de vos paroles
aurait été longuement, perfidement calculée, qu'elle n'aurait pas pu le
blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en confidence que Lugarto
regrettait amèrement de n'être pas grand seigneur, et de n'avoir d'autre
valeur que celle de ses millions, et vous vous étendez complaisamment
sur les avantages de l'aristocratie de naissance et de talent!... Malgré
son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est
furieux, vous dis-je.
--Comment, mon ami, vous le défendez!... C'est vous... vous! qui me
reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières
avaient d'inconvenant?
--Eh! mon Dieu! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons
peut-être trop familières, et que vous m'obligeriez de les excuser en
faveur de l'amitié qui m'attache à lui. Je vois avec peine que, malgré
mes recommandations, vous faites tout ce qu'il faut pour l'irriter, car,
je vous le répète, il est très-irrité.
--Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M. Lugarto?
--Il m'importe de ne pas m'aliéner un ami... un ami intime que j'aime,
auquel je suis sincèrement attaché... Vous m'entendez, madame?
--Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire,
et je ne puis... Il n'y a aucun rapport entre la noblesse de vos
sentiments et la grossièreté de M. Lugarto... Et puis, enfin, je ne
sais... mais, quand vous parlez de l'amitié que vous ressentez pour
lui... vos traits se contractent... votre parole est amère... et l'on
dirait qu'il s'agit d'un sentiment tout contraire.
Ces mots, que je dis presque au hasard, semblèrent produire un effet
terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pied avec violence; il s'écria,
les lèvres tremblantes de colère:
--Qu'entendez-vous par là, madame? qu'entendez-vous par là?
Effrayée, le coeur me manqua; je fondis en larmes, et je dis à
Gontran:
--Pardon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant;
seulement je ne puis comprendre...
--Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agit de m'obéir sans interpréter
mes paroles, sans scruter mes sentiments secrets. Si je vous dis que M.
Lugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter comme tel, vous
devez me croire et m'obéir sans raisonner ni réfléchir.
--Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai; seulement laissez-moi
vous dire qu'il m'en coûte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez
demandé deux bien cruels sacrifices: revoir mademoiselle de Maran, et
admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières
doivent inspirer une profonde aversion à tous ceux qui comme vous
n'excusent pas M. Lugarto par une indulgente amitié... Encore une fois,
mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas
que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que
vous me demandez sont grandes, plus elles me seront douloureuses, plus,
je l'espère, elles vous attesteront de la vivacité de mon amour...
Pardonnez-moi donc, mon ami... l'hésitation que j'ai montrée.
Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.
La figure de M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de
douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et
me dit avec bonté:
--C'est à mon tour, Mathilde, à vous demander pardon de ma violence...
Mais, une fois pour toutes, croyez... oh! croyez bien que je ne demande
rien qui ne soit indispensable à votre bonheur... je n'ose dire au mien.
--Ah! mon ami! cette raison est la seule qu'il faille invoquer; elle
suffira toujours à me décider.
On vint annoncer à Gontran que la voiture l'attendait. Nous partîmes
pour aller rendre visite à mademoiselle de Maran.