M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel
Rochegune; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison
fût splendide, je ne pus vaincre un sentiment de tristesse en y entrant.
Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu
m'a toujours glacée.
Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à
Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses
occupations ne lui permettant pas une longue absence.
Le lendemain du jour de notre arrivée, je m'éveillai de bonne heure; je
sonnai Blondeau, elle entra.
--Eh bien!... et mes fleurs?--lui dis-je en ne lui voyant pas la
corbeille de jasmin et d'héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée
chaque matin depuis mes fiançailles avec Gontran.
--On n'en a pas apporté, madame.
--C'est impossible!
--Je puis vous assurer, madame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de
l'antichambre.
--C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, retournes-y, ma bonne
Blondeau.
Elle revint sans fleurs.
Ce fut un enfantillage, sans doute, mais les larmes me vinrent aux yeux.
Blondeau s'en aperçut et me dit:
--Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être
qu'un oubli.
Hélas! oui, ce n'était qu'un _oubli_, et cet oubli me faisait mal.
Dans ma superstition de coeur, j'attachais une importance, une
signification extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Gontran.
C'était très-simple en soi-même, il ne s'agissait que de donner un ordre
et d'en surveiller l'exécution; c'est par cela même que je ressentais
plus vivement encore cette privation qu'on aurait pu si facilement
m'épargner.
Blondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les
craintes qu'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient
évanouies; que M. de Lancry paraissait rempli de soins, de bontés pour
moi, et que je n'étais pas raisonnable de m'affecter si profondément
pour si peu....
Jamais je n'aurais accusé Gontran. Je contins mon chagrin; je dis à
Blondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, qu'il ne fallait plus
songer à cela.
Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos
gens... J'attendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille
encore...
Pour en finir avec les fleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent
plus.
Pour rien au monde je n'en aurais parlé à M. de Lancry. Après le chagrin
que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus
douloureux, de plus humiliant pour le coeur que de réclamer contre
cet oubli.
Quoique j'aie cruellement et longtemps souffert d'une puérilité si
insignifiante en apparence, j'excusai Gontran aux dépens de ma
susceptibilité, sans doute exagérée, déraisonnable.
Je lui sus gré d'avoir du moins mis une sorte de transition à cet oubli
si cruel pour moi.
Combien d'hommes, le lendemain de leur mariage, substituent tout à coup
une sorte de laisser-aller insoucieux et égoïste aux prévenances, aux
recherches de la veille!
Les insensés! pour échapper à quelques douces contraintes, pour vivre ce
qu'ils appellent _sans gêne_, ils ne savent pas de quelles ravissantes
douceurs ils se privent à jamais! ils ne comprennent pas que le mariage
devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de
cette continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de
délicatesses charmantes et mystérieuses!
Ils ne comprennent pas que de ces attentions si futiles en apparences
dépendent souvent le bonheur, le repos de la vie!
Ils ne sentent pas enfin à quelle humiliation navrante ils réduisent une
femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre
d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne
sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit
douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards
attentifs de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui
doit être tout pour elle!...
Hélas! je sais qu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces
nuances, d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites
choses, à des _misères_; et pourtant ces misères suffisent presque
toujours au bonheur des femmes!
Pour ces _misères_, elles se dévouent aveuglement, avec orgueil, avec
joie!
Pour ces _misères_, elles oublient souvent les privations, les chagrins,
les grands malheurs qui les frappent; car ces _misères_ leur prouvent
qu'elles sont précieusement aimées, et il est une chose qui les blesse
toujours d'une manière incurable, c'est l'indifférence et le dédain.
Et puis enfin, puisque les hommes, dans leur glorieuse suffisance,
traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux
de leur part, à eux si sages, à eux si forts, à eux si puissants, de
nous refuser quelques soins qui leur coûteraient si peu, et qui nous
seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration?
Cette longue digression était peut-être nécessaire pour faire sentir
combien je devais souffrir de l'oubli de Gontran. Ce fut le premier
chagrin qu'il me causa.......
Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'être
pénible.
Après le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces
qu'il avait fait dresser, et me dit:
--Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est
tout simple que nous commencions notre tournée par elle.
Je regardai M. de Lancry avec stupeur.
--Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami.
--Comment cela?
--Aller chez elle, moi! moi!
--Mais en vérité, Mathilde, je ne vous comprends pas.
--Vous ne me comprenez pas... Ah! Gontran!
--Bon... j'y suis... vous songez encore à cette calomnie insensée contre
votre mère? mais nous sommes convenus que c'était de la folie. Il faut
prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier
personne, votre tante médirait d'elle-même; c'est une infirmité morale
dont il faut avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous
me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est plus simple...
Ajouteriez-vous la moindre importance aux propos d'un fou?... Non, sans
sans doute, n'est-ce pas? Eh bien, faites comme moi... Oubliez de folles
paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de votre
mère est au-dessus de pareilles médisances.
Mon coeur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot,
puis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les
étouffais:
--Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de
Maran!... Je vous en supplie, n'insistez pas... cela me serait
impossible.
--Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous
demande rien que du juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous
voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez
quelquefois.
--Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait
horreur.
--Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Réfléchissez à une
chose: le monde ne pourra s'expliquer votre brusque rupture avec une
parente qui vous a élevée... et qui a presque fait mon mariage. Vous
comprenez cela, Mathilde... On fera des commentaires... des suppositions
à perte de vue... On interrogera votre tante... Celle-ci, choquée de ce
manque de procédés de votre part, sera capable de l'expliquer à sa
façon... Vous, moi... et... M. de Mortagne,--ajouta Gontran en
prononçant ce nom avec effort,--nous avons seuls entendu les folles et
méchantes paroles de mademoiselle de Maran; craignez de la pousser à
bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeurera un secret pour
nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère...
--Et c'est vous... vous, Gontran, qui me proposez cela!... Eh! que
m'importe le monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de
mademoiselle de Maran?..... Croyez-vous donc que si l'on m'interroge je
laisserai ignorer la raison qui m'a fait à jamais rompre avec elle? Non,
non... Il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des
calomniateurs que de proclamer leurs calomnies, et de les écraser ainsi
sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Gontran, la noble mémoire
de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran.
Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne
veux pas remettre les pieds chez cette horrible femme.
--Mathilde, vous parlez en fille tendre et dévouée, c'est tout simple,
mais vous ne connaissez pas le monde... Croyez-moi, maintenant la
mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la
conserver pure de toute souillure que, malgré votre répugnance,
j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à
mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire,
indispensable... vous m'entendez.
En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là
douce et affectueuse, prit une expression plus ferme; il contracta
légèrement ses sourcils.
Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée;
mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus
de mes forces.
--Pardon, pardon, mon ami,--lui dis-je;--ayez pitié de ma faiblesse...
Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne
reverrai cette femme... Au nom de notre amour, Gontran... n'exigez pas
cela de moi... Je ne le pourrais pas.
--Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice,
un grand sacrifice... soit... je vous le demande.
--Gontran, par pitié!
--Je vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez.
--Mais, mon Dieu! mon Dieu! vous ne savez donc pas ce que c'est que...?
M. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et
s'écria en frappant du pied:
--Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux
reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que
c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de
la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon
désir de vengeance; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard
pour vous, consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction,
quoiqu'il se retranche derrière la protection qu'il vous porte! Eh bien!
c'est parce que je sais combien tout cela m'a coûté... qu'en retour je
vous demande de faire ce que je crois de votre rigoureux devoir... Une
fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à
tous ceux de vos désirs qui ne vous seront pas fâcheux, autant vous me
trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice.
--Un caprice!... Gontran... mon Dieu!... un caprice!!!
--L'exagération d'un sentiment très-louable vous empêche de juger
nettement cette question.
--Mais mon coeur se révolte... malgré moi; que puis-je faire?
--Eh bien! puisque les raisons, puisque les prières ne peuvent rien sur
vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne
consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je
découvrirai la demeure de M. de Mortagne; je connais sa bravoure, je
sais que malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des outrages
qu'il ne souffrira pas... et si vous m'y forcez par votre refus, je...
--Ah! c'est affreux... Gontran... j'irai chez mademoiselle de
Maran,--dis-je en pleurant et en prenant la main de mon mari entre les
miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.
On frappa à la porte du salon où nous étions, je rentrai en essuyant mes
larmes dans ma chambre à coucher.
J'entendis un valet de chambre annoncer à mon mari que M. le comte de
Lugarto l'attendait chez lui.
Gontran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et me
dit de le faire avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarto, qu'il
voulait me présenter.
--Mais je suis en larmes,--lui dis-je;--de grâce, remettez cette visite.
--Vite, vite, séchez ces beaux yeux,--me dit Gontran avec une apparente
gaieté,--ou je vous amène tout de suite mon tigre dompté. Pendant que
vous allez vous remettre, je vais lui faire admirer notre maison, et
j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.