LA RETRAITE

Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sortant de la

chapelle du Luxembourg, quel fut mon étonnement de voir une voiture

attelée de chevaux de poste! madame Blondeau était assise sur le siége

de derrière. Le valet du chambre de M. de Lancry ouvrit la portière.

--Où allons-nous donc?--demandai-je à Gontran.

--Voulez-vous vous confier à moi?--me répondit-il en souriant.

Je montai, heureuse de penser que, sans doute, je ne reverrais plus

mademoiselle de Maran; sa calomnie atroce et insensée contre ma mère

avait mis le comble à mon aversion pour elle.

En vain Gontran m'avait fait observer que ce n'était plus de la

méchanceté, mais de la folie, que de si odieux soupçons tombaient

d'eux-mêmes; je sentais qu'il me serait désormais impossible de me

rencontrer avec mademoiselle de Maran.

La voiture partit rapidement.

Pendant trois heures que dura le voyage, Gontran fut pour moi rempli

d'attentions, de gracieuses prévenances, il me parla peu; ses paroles

furent d'une bonté touchante, presque grave et recueillie.

Il sentait comme moi, sans doute, qu'on ne peut s'initier aux grandes

félicités que par une sorte de méditation rêveuse et mélancolique.

Il n'y a rien de plus sérieux, de plus pensif que le bonheur, lorsqu'il

arrive à l'idéal.

Je fus émue jusqu'aux larmes de l'expression de tendresse protectrice

avec laquelle Gontran me regarda souvent. Jamais, je crois, je ne me

sentis l'âme plus élevée; jamais je n'eus d'aspirations plus généreuses.

Je songeais avec enchantement à tous les grands, à tous les pieux

devoirs que j'allais remplir. Je contemplais l'avenir avec une sérénité

calme et fière; j'attendais avec une religieuse impatience le moment de

prouver à M. de Lancry tout ce que valait mon coeur.

En pensant enfin que peut-être, à force d'amour, je deviendrais

indispensable au bonheur de la vie de Gontran, un moment j'éprouvai la

folle ardeur, le glorieux enivrement, le magnifique orgueil que

l'ambition doit causer aux hommes....

* * * * *

Nous arrivâmes à Chantilly.

Nous étions à la fin d'avril. Le soleil à demi voilé répandait une

lumière douce et tiède. A mon grand étonnement, notre voiture entra dans

la forêt, côtoya les étangs si pittoresques de la Reine Blanche, et

atteignit la lisière des bois qui bordent le _désert_.

M. de Lancry me fit descendre de voiture, il la renvoya avec son valet

de chambre; madame Blondeau restait seule près de nous.

Gontran, souriant de ma surprise, m'offrit son bras.

Nous suivîmes un petit sentier déjà tout parfumé de violettes et de

primevères. Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes devant une

haie d'aubépine fleurie, très-haute, très-épaisse, au milieu de laquelle

était une porte de bois rustique.

Blondeau l'ouvrit, nous entrâmes.

Je vis une maisonnette et un jardin qui auraient tenu dans le grand

salon de l'hôtel de Maran.

Jamais chalet ne fut plus coquettement orné que cette maisonnette; son

toit disposé en gradins était couvert de pots de fleurs cachés dans la

mousse; les massifs du jardin étaient tellement encombrés de rosiers,

d'héliotropes, de jasmins, de gérofliers, de petits lilas de Perse, que

ce parterre ressemblait à une immense jardinière ou à un gigantesque

bouquet.

Notre maisonnette se composait d'un rez-de-chaussée; en entrant, un

petit salon où je vis, avec une douce surprise, mon piano, ma harpe, mes

livres, que j'avais laissés la veille à l'hôtel de Maran. Cela tenait du

prodige.

A droite, deux petites chambres pour moi; à gauche, celle de Gontran;

au fond du jardin, une chaumière en bois rustique renfermant la chambre

de Blondeau et la cuisine.

Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Éden, serait

aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers Gontran, ou ma

folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant

quelque temps.

M. de Lancry demanda en riant à Blondeau si elle serait capable de nous

faire chaque jour à dîner.

Ma gouvernante répondit très-fièrement qu'elle nous étonnerait par son

savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour

dans ce chalet.

Ai-je besoin de vous dire combien j'appréciai cette délicate attention

de Gontran?

Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire

une longue promenade dans la forêt.

Le soleil avait peu a peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air

était embaumé, saturé des mille floraisons du printemps; les feuilles,

encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souffle de la brise; des

oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans

ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux

le profond silence de la forêt.

Mon coeur se dilatait avec force. J'aspirais avec une ineffable

avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature.

Je m'appuyai davantage sur le bras du Gontran... nous marchions

lentement... A peine nous échangions de temps à autre quelques rares et

distraites paroles.

Un moment, je voulus me rappeler quelques impressions de ma première

jeunesse: chose étrange! cela me fut presque impossible.

Le passé m'apparaissait comme vague, voilé; mes souvenirs m'échappaient.

Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Était-ce donc que

le bonheur présent envahissait, absorbait assez mes facultés pour m'ôter

même la mémoire des anciens jours?

Bientôt ces ressentiments devinrent si vifs, que je fermai à demi les

yeux, je ne pus faire un pas; malgré moi, ma tête appesantie s'appuya

sur l'épaule de Gontran, et je joignis mes deux mains sur son bras...

Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet

accablement ineffable.

--Pardon,--lui dis-je, après quelques minutes de silence;--je suis bien

faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de

bonheur est au-dessus de mes forces... Oh! que vous devez être heureux

d'inspirer autant d'amour!...

--Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer, c'est le ressentir! C'est

à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non... car

c'est aussi un langage que le silence... il exprime tant de choses que

la parole est impuissante à rendre!... Dites, Mathilde, quels mots

pourraient peindre ce que nous éprouvons?

--Oh! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire

lorsque la pensée s'entretient avec l'âme... Mais, mon Dieu!--ajoutai-je

en souriant,--vous allez trouver cela bien métaphysique, bien ridicule.

Voyez combien vous avez raison... Je veux expliquer ces adorables

impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et

laissons nos deux coeurs s'entretenir silencieusement.

Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà

presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui

l'environnaient étaient touffus.

Nous trouvâmes avec plaisir, dans le salon, un feu de pommes de pin bien

pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du

printemps étaient encore froides. Un charmant petit couvert était mis

près de la cheminée.

Gontran m'avoua naïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au

talent de ma gouvernante: elle s'était surpassée. Notre dîner fut

très-gai; nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs

de Gontran, lui les miens; de là, de folles discussions dans lesquelles

il finissait toujours par céder.

Après dîner, il ouvrit la porte du salon; il y avança un grand fauteuil

où je m'assis.

--Voyez donc quelle belle soirée,--me dit-il.

Un clair de lune admirable jetait des flots de lumière argentée sur

notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entouraient.

Le silence le plus solennel régnait dans la forêt... Au-dessus de nous

les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament; autour de nous

les fleurs épandaient leurs parfums.

Gontran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers

moi; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses

cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait

avec une sorte d'extase...

Étrange contraste de notre nature! A ce moment, je crois, j'atteignis

l'apogée du bonheur: l'homme que j'aimais de toutes les forces de mon

âme était à mes pieds. Le calme mystérieux d'une belle nuit ajoutait

encore à mes ravissements. A ce moment pourtant, une indéfinissable

tristesse s'empara de mon coeur... je pleurai.

Gontran vit mes larmes; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je

penchai mon front accablé sur le sien, et nos pleurs se confondirent.

Hélas! hélas!... pourquoi ces larmes? Sommes-nous donc si

malheureusement doués, que la grandeur de certaines félicités nous

écrase? ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent

est-elle un pressentiment de leur peu de durée?......

* * * * *

Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides, de cette vie

d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de toutes ses

splendeurs, car le temps fut toujours admirable?

Un crayon de notre journée fera comprendre l'amertume de mes regrets

lorsqu'il fallut abandonner cette existence enchanteresse.

Chaque matin, après avoir admiré ma corbeille de jasmin et

d'héliotropes, qui ne m'avait jamais manqué à mon réveil, et que Gontran

se plaisait à cueillir lui-même dans notre parterre, chaque matin nous

allions de très-bonne heure nous promener à pied dans la forêt, fouler

avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des

plantes aromatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans

l'épaisseur des taillis.

Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner; puis,

après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fraîcheur

et de l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du matin en

faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour.

Ensuite, je me mettais souvent au piano; je chantais avec Gontran

certains duos, certains airs auxquels nous attachions de tendres

souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran

était charmant; c'était pour moi un bonheur toujours nouveau que de lui

entendre lire un de mes poëtes favoris. Ces douces occupations étaient

mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, de doux regards déjà

jetés sur le passé. Puis, à l'heure du dîner, nous allions nous habiller

avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité

un château rempli de monde.

J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran; je

prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous

les succès que je voulais obtenir auprès de lui.

Malgré l'essai des talents de madame Blondeau, M. de Lancry, qui avouait

franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier

à Chantilly; au moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée,

notre dîner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits;

Blondeau n'avait qu'à nous servir.

Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après dîner, notre calèche

venait nous prendre, et nous partions pour de longues promenades dans

les magnifiques allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit

au clair de lune, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous

rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé.

Oh! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon

ouverte, et nous... jouissant de toutes les beautés de ces nuits de

printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger

bruissement du feuillage!

Oh! que d'heures ainsi passées, pendant lesquelles j'écoutais Gontran me

raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des

héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la

Bretagne pour sa foi, pour son roi!

Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre

qu'il avait faite, lui, sur les dangers qu'il avait courus! Plus je

pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus je reconnaissais la

vanité, l'injustice des accusations de madame de Richeville et de M. de

Mortagne.

Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal,

égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les

délicatesses d'un amour élevé...

Quels étaient ma joie, mon orgueil! je trouvais au contraire Gontran

rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact

le plus parfait, le plus exquis.

* * * * *

Ce bonheur durait depuis trois semaines.

Un soir, en prenant le thé, Gontran me dit en souriant:

--Mathilde, j'ai une grave proposition à vous faire.

--Oh! dites... dites, mon ami.

--C'est de prolonger encore quelque temps notre séjour ici... si cette

solitude ne vous déplaît pas.

--Gontran... Gontran.

--Vous acceptez donc?...

--Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse!... Mais vous me gâtez

ainsi la vie, Gontran; une fois rentrée dans le monde... que de

regrets!... quels sacrifices!... Et pour qui? et pourquoi? mon Dieu!

--Vous avez raison, Mathilde,--dit Gontran en soupirant.--Pourquoi? pour

qui? Il y a tant de charmes dans cette existence! et il faut la quitter

pour aller se rejeter dans ce gouffre étincelant qu'on appelle le monde.

--Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à

vivre librement à sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour

moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant pour renoncer

au monde...

--Pauvre enfant,--dit Gontran en souriant doucement,--c'est vous au

contraire qui êtes trop jeune pour vous priver des plaisirs que vous

connaissez à peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez

charmante, vous semblerait monotone.

--Ah! Gontran, vous dites que je suis belle... vous vous lasserez donc

de ma beauté?

--Mathilde, quelle différence!

Un bruit de pas et de voix inaccoutumé interrompit Gontran.

On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt à la porte du

jardin.

Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta.

--Je vais ouvrir,--me dit Gontran.

--Grand Dieu! mon ami, prenez garde.

--Il n'y a rien à craindre: cette forêt est toute la nuit parcourue par

les gardes de M. le duc de Bourbon.

--Qui est là?--dit Gontran.

--Moi, Germain, monsieur le vicomte.

C'était un palefrenier de M. de Lancry. Mon mari ouvrit la porte.

--Que veux-tu?

--C'est le chasseur de M. le comte de Lugarto qui apporte une lettre à

M. le vicomte; il est venu en courrier. Il savait où nous étions logés

avec les chevaux à Chantilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de

le conduire à monsieur, ayant une lettre pressée à lui remettre.

--Où est cet homme?

--Là, derrière la porte, monsieur le vicomte.

--Fais-le entrer.

A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande

taille vêtu en courrier. Je ne sais pourquoi sa physionomie me sembla

sinistre...

Il ôta sa casquette et remit une lettre à Gontran.

M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement

contrarié... presque abattu.

Il s'approcha de la lampe, prit la lettre et la lut rapidement.

Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un

mouvement d'impatience ou de colère.

Après avoir lu, il déchira la lettre et dit au courrier:

--C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris.

Puis, s'adressant à son palefrenier, M. de Lancry ajouta:--Tu donneras

l'ordre à Pierre d'amener demain matin ici la voiture de voyage. Vous

autres, vous partirez ce soir pour Paris avec les chevaux et la calèche.

En arrivant à l'hôtel, vous direz que tout soit prêt, car j'arriverai

dans la journée.

Les deux domestiques partis, je dis à Gontran avec inquiétude:

--Vous semblez contrarié, mon ami... Qu'avez-vous?...

--Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me

demande un de mes amis qui arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de me

rendre à Paris plutôt que je ne le pensais.

--Quel dommage de quitter cette retraite!--dis-je à Gontran, sans

pouvoir retenir mes larmes.

--Allons... allons...--me dit-il doucement,--Mathilde, vous êtes une

enfant.

--Mais nous y reviendrons. Oh! n'est-ce pas? Cette petite maison sera

pour nous un souvenir vivant et sacré!

--Sans doute, sans doute, Mathilde; mais je vous laisse. Il faudra que

nous partions demain de très-bonne heure; j'ai hâte d'arriver à Paris...

Vous devez avoir quelques ordres à donner à madame Blondeau. Je vais me

promener; j'ai un peu de migraine.

--Mon ami, permettez-moi de vous accompagner.

--Non, non, restez.

--Je vous en prie, Gontran, puisque vous souffrez.

--Encore une fois, je préfère être seul...--dit M. de Lancry avec une

légère impatience.--Et il se dirigea vers la porte du jardin.

--Je versai des larmes... larmes amères cette fois...

Retirée chez moi, j'attendis le retour de Gontran.

Il revint une heure après, se promena longtemps encore dans le jardin

d'un air agité, et rentra chez lui.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 85 / 355 题