LA LETTRE.

Le jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon habitude

par Blondeau, qui m'apporta la corbeille d'héliotrope et de jasmin que

depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque matin.

J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle

vulgairement _les petites choses_. Des attentions délicates, quand elles

sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée; les

occasions où l'on peut montrer son dévouement par quelque acte éclatant

sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la

_monnaie_ courante de ce dévouement.

Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires

semblent vous dire: _Noyez-vous... jetez-vous au milieu des flammes_, et

alors vous saurez ce que je vaux.

Fataliste de coeur, comme je l'étais, cette corbeille de fleurs de

chaque matin avait pour moi une grande signification. Le souvenir du

premier aveu de Gontran s'y rattachait, et je songeais avec un indicible

bonheur que désormais chaque jour commencerait pour moi par une pensée

de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédilection.

De très-bonne heure j'allai à l'église avec madame Blondeau. En voyant

arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais

j'éprouvais l'irrésistible besoin de prier, de bénir Dieu, et de mettre

cet avenir de bonheur sous la protection du ciel et de ma mère.

Je ressentais une joie sereine, confiante et grave; bien souvent, dans

la journée, mes yeux se mouillèrent de douces larmes, cela sans raison.

C'étaient des attendrissements vagues, involontaires, toujours terminés

par des élans de reconnaissance ineffable et religieuse.

Vers les quatre heures, mademoiselle de Maran me fit venir dans sa

chambre, où je n'étais pas entrée depuis fort longtemps. Je ne puis vous

dire, mon ami, ce que j'éprouvai en me retrouvant dans cet appartement,

qui me rappelait les scènes cruelles de mon enfance. Rien n'y était

changé: c'était toujours le crucifix, les vitraux coloriés, le

secrétaire de laque rouge, les chimères vertes sur la cheminée, et sous

les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt

les rejoindre.

Mademoiselle de Maran était assise devant son secrétaire; je vis sur la

tablette un écrin, un portefeuille, un paquet cacheté, et un médaillon

que ma tante considérait avec tant d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas

de mon entrée chez elle.

Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de tristesse

sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus

contractées par le sourire d'implacable ironie qui la rendait si

redoutable. Elle semblait soucieuse et accablée.

J'hésitais à lui parler. En m'appuyant sur la cheminée, je remuai un

flambeau. Mademoiselle de Maran retourna vivement la tête.

--Qui est là?--s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon

qu'elle tenait à la main et resta quelques moments rêveuse.

--Nous allons nous séparer, Mathilde,--me dit-elle avec un accent de

douceur qui me rendit muette de surprise.--Votre première jeunesse n'a

pas été heureuse, n'est-ce pas? Ce sera toujours avec amertume que vous

vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi.

--Madame...

--Oh! ça doit être... je le sais bien,--reprit-elle d'une voix lente, et

comme si elle se fût parlé à elle-même.--Vous m'avez souvent trouvée

dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que

j'aurais dû être.... Non, je le sais bien.... C'est sans doute pour cela

que j'éprouve une sorte de chagrin de vous quitter. Au moins votre jolie

et jeune figure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille...

et à cet âge il est triste de rester toute seule, d'attendre son dernier

jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans

être plainte, sans être regrettée.

Après quelques moments de sombre silence, elle reprit avec

douceur:--Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec

un mauvais ressentiment de moi, cela rendrait ma solitude plus pénible

encore!

Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi. Les

caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours

sur eux-mêmes. D'ailleurs l'expression de ses traits, de sa voix,

trahissait son émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie

devant moi.

Je fus profondément sensible à cette preuve d'intérêt, la seule que ma

tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son

consentement à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur

j'aurais pu me passer de son adhésion; et, sans exagération de vanité,

je sentais que ma tante devait être satisfaite, tout en assurant mon

bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes;

mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait

mademoiselle de Maran m'émurent profondément.

Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai cette fois

avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que

son front. Tout à coup elle se releva vivement en m'ouvrant ses bras.

A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aie jamais vu

répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières.

Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains

sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt:

--Jamais tu ne t'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une

caresse maternelle... jusqu'à présent; ou je t'ai abominablement

tourmentée... ou bien je t'ai louée avec une funeste exagération...

j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de

plus? Je le regretterai jusqu'à la fin de mes jours, qui, hélas! n'est

pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus; ce sera un

reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en reste bien assez comme

ça.... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée que, s'il en était

encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... non... et

pourtant...

Sans achever sa phrase, ma tante baissa de nouveau la tête, comme si une

lutte se fût engagée en elle entre son désir de parler et une autre

influence.

Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que

ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir

dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de

tendresse, me dit:

--Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas?

--Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oublié;--et je

serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion.

--Cela est pourtant bon; bien bon, de s'entendre dire cela... et si je

te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ta

vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de ta douce

voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands

yeux étonnés?... Enfin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou

détestée, excepté par ton père, mon excellent frère. Ah! celui-là

m'aimait! Mais aussi pour celui-là seul j'avais été bonne et dévouée...

oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le

monde; et puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande

dose de bonté; moi, j'en ai très-peu et je l'avais toute concentrée sur

ton père... Je ne sais pourquoi, à cette heure, ta voix... ton accent me

touchent et éveillent en moi, sinon de la bonté, au moins de la pitié.

Aussi répète-moi que tu m'aimerais bien, que tu aimerais de toutes les

forces de ton coeur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice

où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu

lui dévouerais ta vie à cette amie?

Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte

d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait

en elle.

Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras

tout effrayée.--Ayez pitié de moi!--m'écriai-je; je ne sais pas quel

malheur me menace... mais s'il en est un, oh! parlez... parlez! Vous

êtes la soeur de mon père! Je suis seule... seule... je n'ai que vous

au monde! Qui m'éclairera si ce n'est vous?... Oh! parlez... parlez, par

pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gontran m'aime, je

l'aime autant que je puis l'aimer: j'ai la plus tendre des amies dans

Ursule, puis-je entrer dans le monde sous de plus heureux présages?

Vous-même, à cette heure, vous me parlez avec tendresse; quelques mots

de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfance.

Si quelque malheur caché menace ma destinée, oh! dites-le... par

pitié... dites-le.

--Malheureuse enfant! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un

crime affreux de te laisser dans cette erreur... et que tôt ou tard la

vengeance divine ou humaine me saurait atteindre,--s'écria ma tante.

Le sentiment auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si

noblement émue, qu'un moment sa figure eut presque un caractère de

beauté touchante.

Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la

porte et entra apportant une lettre sur un plateau d'argent.

J'eus un affreux serrement de coeur; un sinistre pressentiment me dit

que le hasard fatal qui interrompait mademoiselle de Maran allait à tout

jamais cacher à mes yeux le mystère qu'elle était sur le point de me

dévoiler.

--Qu'est-ce que c'est?--s'écria ma tante avec une impatience presque

douloureuse.

--Une lettre, madame,--dit Servien en avançant son plateau.

Mademoiselle de Maran la prit brusquement et dit:

--Sortez!...

Je respirai, je crus que ma tante allait continuer notre entretien, car

sa physionomie n'avait pas changé d'expression; elle semblait même si

préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La

fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma tante;

l'écriture la frappa; elle la prit et l'ouvrit vivement.

Tout espoir disparut; cette lettre parut faire sur elle un effet

foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et

de dureté habituelles; ses sourcils froncés lui donnèrent une expression

plus méchante que jamais.... Un moment elle resta comme frappée de

stupeur, et dit d'une voix sourde, en froissant la lettre avec rage:

--Et moi... qui justement allais... Ah çà! mais qu'est-ce que j'avais

donc? j'étais folle, je crois... cette petite fille m'avait

ensorcelée... Je faisais des _bonasseries_ stupides, pendant que

_lui_.... Ah! que l'enfer le confonde!... heureusement j'ai le temps.

Ces paroles de ma tante, entrecoupées de longs silences réfléchis,

m'effrayèrent.

--Madame,--lui dis-je en tremblant,--tout à l'heure vous étiez sur le

point de me faire un aveu bien important...

--Tout à l'heure j'étais une sotte, une bête,

entendez-vous?--reprit-elle d'un ton aigre et emporté...--Je crois, Dieu

me pardonne, que je m'étais attendrie... Ah!... ah!... ah!... et cette

petite qui a cru cela... qui ne voyait pas que je me moquais d'elle...

avec mes sensibleries... Je suis si sensible, en effet!

--J'ai cru à votre émotion, madame; oui, vous étiez émue. Vous le nierez

en vain... J'ai vu vos larmes couler... Ah! madame, au nom de ces larmes

que le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas

dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au généreux sentiment qui vous

a fait m'ouvrir vos bras... Cela serait trop cruel, madame, de m'avoir

mis au coeur cette défiance, ce doute, d'autant plus cruel qu'il peut

s'attaquer à tout et me faire vaguement soupçonner ceux que j'aime le

plus au monde.

--Vraiment! ça vous paraît ainsi? Eh bien! tant mieux, ça vous occupera,

de chercher le mot de cette énigme. C'est un jeu très-divertissant que

celui-là... je vous promets de vous dire si vous divenez juste.

--Madame,--m'écriai-je, indignée de la froide méchanceté de ma tante,

vous l'avez dit vous-même, la justice humaine ou la justice divine vous

atteindrait si...

--Ah!... ah!... ah!...--s'écria ma tante, en m'interrompant par un éclat

de rire sardonique.--Ah çà! est-ce que vous voulez me menacer des gens

du roi ou des foudres du Vatican, avec votre justice humaine et

divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisantais.... C'est tout

simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous

allez me parler de mes deux larmes... Eh bien! ma chère petite, je vais

vous faire une confidence qui pourra vous servir un jour pour attendrir

Gontran dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à

l'abri... Voyez-vous, un petit grain de tabac dans chaque oeil, et

vous pleurerez comme une madeleine. Or, de beaux yeux comme les vôtres

sont irrésistibles lorsqu'ils pleurent.

--Mais... madame...

--Ah! j'oubliais, j'ai là quelques objets que, par son testament, votre

mère a recommandé de vous remettre le jour de votre mariage,

c'est-à-dire quand votre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner

tout à l'heure... je me ravise... je vous les donnerai ce soir, après

la mairie,--dit-elle en se levant et en fermant son secrétaire à clef.

--Ah! madame, accordez-moi au moins cela,--lui dis-je;--vous allez me

laisser bien triste, bien effrayée de vos cruelles réticences... Ces

dernières preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins.

--C'est impossible,--dit mademoiselle de Maran;--la clause du testament

est formelle. Une fois mariée, je vous remettrai tout cela... Mais,

comment!... cinq heures déjà... et je ne suis pas habillée!

laissez-moi... chère petite.

En disant ces mots, ma tante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit

qu'on venait d'apporter au salon un meuble pour moi de la part de M. le

vicomte de Lancry.

--Allez vite... c'est sans doute votre corbeille,--me dit ma tante; si

j'en juge par le goût de Gontran, ça doit être charmant et magnifique à

la fois.

Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.

En songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois,

je me rappelai malgré moi ce que m'avait dit la duchesse de

Richeville... Et pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de

Gontran; lui-même n'avait-il pas été au-devant de mes soupçons en

m'avouant les torts qu'on pouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je

l'aimais passionnément. J'avais en lui une foi profonde.

Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir que parce qu'il en

était chargé. Il en était de même de l'amitié d'Ursule; je la croyais

aussi dévouée, aussi sincère que celle que j'éprouvais moi-même pour

elle.

La cruelle inquiétude que mademoiselle de Maran m'avait jetée au coeur

planait donc au-dessus des deux seules affections que j'eusse, et

semblait les menacer toutes deux sans en attaquer aucune.

Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. de Lancry. Ainsi

que l'avait prévu ma tante, il était impossible de rien voir de plus

élégant et de plus riche: diamants bijoux, dentelles, châles de

cachemire, étoffes, etc., tout était en profusion et d'un goût exquis.

Mais j'étais trop triste pour jouir de ces merveilles. Je les aurais à

peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gontran.

Pourtant, à force de vouloir deviner le mystère que mademoiselle de

Maran me cachait, je finis par croire que son attendrissement, qui

m'avait paru très-sincère, ne l'avait pas été, que son seul but avait

été de me tourmenter et de me faire de _cruels adieux_.

La vue Gontran, qui vint un peu avant l'heure fixée pour la signature du

contrat, ses tendres paroles, finirent par me rassurer tout à fait.

A neuf heures, ma famille et celle de Gontran étaient rassemblées dans

le grand salon de l'hôtel de Maran.

J'étais à côté de ma tante et de M. le duc de Versac. Le notaire arriva.

Presque au même instant, on entendit le claquement des fouets et le

bruit retentissant d'une voiture qui entrait dans la cour au galop de

plusieurs chevaux.

Je regardai ma tante, elle devint livide.

Un moment après, M. de Mortagne parut à la porte du salon.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 73 / 355 题