L'humiliation d'Ursule fut profonde et cruelle; non-seulement elle avait
souffert de la vulgarité de son mari, mais aussi de la révélation des
expressions ridiculement familières qu'il avait employées à son égard
quelques jours après son mariage.
Mademoiselle de Maran avait été servie au delà de ses souhaits; sa
bonhomie perfide, en mettant d'abord le mari d'Ursule en confiance,
avait montré ce dernier sous un jour presque grotesque; le hasard avait
fait le reste.
Je pense maintenant que, sans trop anticiper sur les événements, je puis
vous faire remarquer que dès mon enfance mademoiselle de Maran n'avait
eu qu'une pensée, celle d'exciter la jalousie, l'envie d'Ursule contre
moi; elle voulait me faire tôt ou tard une ennemie implacable de celle
que j'aimais de la tendresse la plus sincère.
Lorsque j'étais enfant, elle avait mis mon intelligence, mon esprit
au-dessus de celui d'Ursule; jeune fille, c'était ma beauté, c'était ma
fortune qui devaient complétement éclipser ma cousine; enfin, elle
s'était efforcée de faire indirectement ressortir la distinction,
l'élégance, la position, la naissance de Gontran, que j'allais épouser,
en provoquant avec une infernale méchanceté les épanchements candides de
M. Sécherin, le mari d'Ursule.
Hélas! je le crois, sans l'incessante obsession de ma tante, ma cousine
n'eût pas si souvent comparé avec amertume ma position à la sienne; elle
ne m'eût pas envié quelques avantages, et nous aurions vécu sans
rivalité, sans jalousie. Je croirai toujours que le coeur d'Ursule
était primitivement bon et généreux; les insinuations de ma tante ont
causé le mal qu'elle m'a fait plus tard....
Je montai dans ma chambre avec Ursule. J'avais la plus entière, la plus
aveugle créance dans sa franchise; je voyais en elle une victime; je me
souvenais de la lettre si lugubre, si gémissante, qu'elle m'avait
écrite: aussi je cherchais en vain à m'expliquer la singulière
familiarité de ses expressions envers son mari, deux ou trois jours
après ce mariage désespérant qui lui avait donné des idées de suicide.
Si j'avais un seul instant soupçonné Ursule de fausseté, si je l'avais
crue capable d'avoir contracté une union, sinon avec plaisir du moins
par calcul, j'aurais compris l'étrange contradiction des paroles de la
lettre de ma cousine; mais, je le répète, j'avais une foi profonde en
elle, j'attendais avec anxiété l'explication de ce mystère.
En entrant chez moi, Ursule tomba dans un fauteuil; elle cacha sa tête
dans ses deux mains sans me dire un mot.
--Ursule, mon amie, ma soeur,--lui dis-je en me mettant à ses genoux,
en prenant ses deux mains dans les miennes.
--Laisse-moi... laisse-moi,--dit-elle en cherchant à se dégager et en
souriant avec amertume à travers ses larmes.--Pourquoi ces paroles de
tendresse? tu ne les penses pas... tu ne peux plus les penser.
--Ah! Ursule... c'est cruel... que t'ai-je fait? que t'ai-je dit?
pourquoi m'accueillir ainsi, mon Dieu! après une si longue absence?
--Mathilde, je n'accuse pas ton coeur; il est bon et généreux! mais
c'est parce qu'il est généreux, qu'il a en horreur tout ce qui est
mensonge et fausseté. Ainsi, laisse-moi... laisse-moi! ne te crois pas
obligée de paraître m'aimer encore.
--Ursule... que dis-tu?
--Est-ce que je ne sais pas que tu me méprises!...--ajouta la
malheureuse femme en fondant en larmes. Puis elle se leva et alla près
de la fenêtre essuyer ses pleurs.
J'étais restée stupéfaite, ne comprenant rien à ce que me disait Ursule.
Je courus à elle.
--Mais, au nom du ciel, explique-toi; que veux-tu dire? pourquoi veux-tu
donc que je te méprise?
--Pourquoi, Mathilde? peux-tu me le demander? Comment! il y a quinze
jours, je t'écris une lettre désolée, une lettre qui te peignait
l'affreux bouleversement de mon coeur. Tu t'émeus de mon désespoir, tu
plains ton amie... tu pleures sur son sacrifice, sur ses illusions
perdues, et tout à l'heure tu entends dire que cette femme, qui, un
moment, n'avait vu d'autre refuge que la mort pour échapper à cet odieux
avenir; que cette femme, trois jours après ce mariage détesté, prodigue
à son mari les noms les plus ridiculement familiers... Encore une fois,
Mathilde, je te dis que tu me méprises... ou bien tu caches ce sentiment
et je te fais pitié... Mais la pitié... je n'en veux pas... j'aime mieux
le dédain... j'aime mieux la haine... j'aime mieux l'indifférence; mais
la pitié... oh! jamais, jamais!
Et mettant son mouchoir sur sa bouche, Ursule étouffa les sanglots
qu'elle ne pouvait contenir.
--Mais tu es folle, Ursule! tu ne penses pas ce que tu dis...
Souviens-toi donc de ma lettre? Est-ce que je ne sens pas tes larmes
couler sur mes joues?--lui dis-je en l'embrassant,--est-ce que je ne
vois pas, hélas! que tu es bien malheureuse? Que me fait, après tout, un
mensonge de ton mari?
--Un mensonge?... non, ce n'est pas un mensonge, Mathilde... non. Ces
mots, si ridiculement familiers, je les ai dits... entends-tu... je les
ai dits...
--Tu les as dits... Ursule?...
--Oui, oui... Ainsi laisse-moi... tu le vois bien... je suis la plus
dissimulée... la plus fausse des créatures... Je feins le désespoir pour
me faire plaindre, tandis qu'au fond je suis ravie de ce mariage... Mon
mari est si riche... après tout! O honte! ô infamie!
Et Ursule appuya avec force ses deux mains sur son front....
--Non... il n'y a pas de honte, il n'y a pas
d'infamie,--m'écriai-je.--Il y a là un mystère que je ne comprends pas.
Eh! que m'importe après tout quelques paroles passées? tu souffres, tu
pleures: eh bien! je veux souffrir, je veux pleurer avec toi... Vois mes
larmes... ma soeur, sens mon coeur comme il bat... Dis...
maintenant, dis... crois-tu que ce soit là du mépris... de la pitié?
--Eh bien! non, non; je te crois, Mathilde. Pardon! oh! pardon d'avoir
un instant pu douter de ton coeur... Mais c'est qu'aussi j'avais... je
dois avoir tant de préventions à détruire dans ton esprit!
--Mais aucune,--te dis-je.
--Alors, écoute-moi, ma soeur, ma tendre soeur. Tes larmes, ton
affliction, m'arrachent mon secret. Tout à l'heure je ne voulais rien te
dire... Je voulais ne plus te revoir, car vivre près de toi, soupçonnée
par toi de fausseté, oh! cela me semblait impossible.
--Pauvre Ursule! eh bien! voyons... ne méritai-je pas ta confiance?
--Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me
causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je
crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces
condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce
pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce
impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en
moi!
--Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû
souffrir, mon Dieu!
--J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de
consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se
fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux
alternatives... la mort...
--Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.
--La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai
accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me
désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que
m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses
manières, son éducation commune, car son coeur est bon, je crois....
--Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est
bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de
M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au
monde.
--Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces
familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais,
doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes
mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout
autre... Du courage... tout est fini, tout!!!--et les larmes couvrirent
la voix d'Ursule.
--C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,--reprit-elle,--de mes
penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas
élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce
langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font
frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela,
je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai
feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions
ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation
et de honte... Oh! ma soeur, ma soeur... tu ne sauras jamais ce que
j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais
imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette
profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le coeur se
révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais
cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis
plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à
m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.
L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré,
ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.
Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il
lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.
--Rassure-toi, rassure-toi, ma soeur,--lui dis-je,--écoute seulement
mes conseils. Tu te trompes, je pense, en croyant nécessaire de
t'abaisser au niveau de ton mari. Son coeur est généreux, il t'aime
avec idolâtrie; essaye au contraire de l'élever jusqu'à toi... Tout à
l'heure, n'as-tu pas vu avec quel empressement il accueillait les
observations de mademoiselle de Maran? Juge donc de quelle autorité
seraient les tiennes sur lui? Ursule, ma soeur, songe à cela... Sans
doute, je t'aurais désiré une autre union; mais enfin celle-ci est
accomplie. Ne repousse donc pas les chances de bonheur qu'elle t'offre.
--Du bonheur, Mathilde? à moi du bonheur?... oh! jamais.
--Si, si, du bonheur... Ton mari est bon, franc, loyal... Il est riche,
il t'aime. Il n'est pas d'une très-jolie figure; ses manières, son
langage manquent d'élégance; soit; mais cela est-il donc irréparable?
Mon Dieu! cela s'apprend si vite, l'exemple est tout! Et tu seras pour
lui un si charmant exemple à étudier! Et puis, enfin, veux-tu que nous
t'aidions?... Oui, pour te rendre cette éducation plus facile,--lui
dis-je en souriant,--veux-tu que moi et Gontran nous allions passer cet
été quelque temps chez toi? Si tu ne veux pas encore prendre de maison à
Paris, tu viendras chez nous. Aujourd'hui nous avons vu une maison assez
grande pour que nous puissions t'offrir un appartement. Eh bien! mon
projet, qu'en dis-tu?
--Je dis que tu es toujours la meilleure des amies, la plus tendre des
soeurs!--me dit Ursule en m'embrassant avec effusion.--Je dis que près
de toi j'oublie mon malheur, et que tu as toujours le don de me faire
espérer. Mais, hélas! maintenant, Mathilde, il me sera difficile de me
faire illusion.
--Je ne te demande pas de te faire illusion: je ne te demande que de
croire aux réalités... Tu verras ton mari dans un an! Combien ton amour
pour lui l'aura transformé!
--Mais vois combien le chagrin rend égoïste!--me dit Ursule;--je ne te
parle pas de ton bonheur; tu dois être si heureuse, toi!
--Oh! oui, maintenant surtout que tu es là pour partager ce bonheur...
Tiens, Ursule, si je te savais sans chagrin, je ne connaîtrais pas de
félicité égale à la mienne: Gontran est si bon, si dévoué! c'est un si
noble coeur, un caractère si élevé! et puis, il me comprend si bien!
Oh! je le sens là... à la sécurité de mon coeur, c'est un bonheur de
toute la vie. Il m'inspire une confiance inaltérable; la mort seule
pourrait la troubler. Et encore! Non, non, quand on s'aime ainsi, quand
on est aussi heureuse que je le suis, l'on ne survit pas; on meurt la
première... Non, rien au monde ne pourrait m'ôter cette conviction, que
je serai la plus heureuse des femmes, et que ce bonheur durera toute ma
vie, ou plutôt toute la vie de Gontran!
* * * * *
Maintenant encore, quoique ces prévisions de mon coeur aient été bien
cruellement déçues, mon ami, je me souviens que cette créance à un
avenir heureux était absolue, aveugle.
* * * * *
Huit jours après l'arrivée d'Ursule, toute notre famille devait se
rassembler le soir pour la signature de mon contrat de mariage avec M.
de Lancry.
Mademoiselle de Maran avait obtenu du maire de notre arrondissement de
nous marier le soir après cette cérémonie, afin d'éviter les curieux.