--Je trouve aussi que la conduite de M. de Rochegune est admirable,
monsieur; et l'hospice est-il toujours entretenu?
--Toujours, monsieur, et M. le marquis de Rochegune maintenant fait
comme faisait son père. Au retour de ses voyages, il est venu passer six
mois à son château, et il a été une fois par semaine dîner et coucher à
l'hospice tout comme son père; aussi est-il adoré dans le pays tout
comme son père...
--Et il le mérite bien, assurément... _tout comme son père_...--dit
mademoiselle de Maran avec aigreur.--Est-ce qu'il met aussi le bonnet et
la casaque ces beaux jours-là?
--Non, madame; il reste habillé comme il est. Oh! il fait cela comme
tout ce qu'il fait, simplement, sans ostentation. C'est naturel chez
lui. Il tient ça de son père. C'est comme le courage; il est brave
comme un lion. Tenez, il y a sept ou huit ans, il n'avait alors que
vingt ans, lui et un drôle d'homme, M. le comte de Mortagne, qui était
l'ami intime de son père, ont fait un coup devant lequel les plus
intrépides auraient peut-être reculé.
En entendant le nom de M. de Mortagne, la mauvaise humeur de
mademoiselle de Maran augmenta.
--Vous avez connu M. de Mortagne?--dis-je vivement à M. Sécherin.
--Oui, mademoiselle; c'était un original qui avait été au bout du monde,
un ancien troupier de la grande armée, une barbe comme un sapeur; il
venait bien souvent nous voir à la fabrique; mon pauvre père l'aimait
bien aussi. Pour en revenir à mon histoire, un jour, lui et le jeune M.
de Rochegune chassaient un lièvre à cheval et aux chiens courants; ils
n'avaient donc pas de fusils, et ne possédaient pour toute arme qu'un
fouet; le lièvre débouche de la forêt de Rochegune et prend la plaine.
C'était en plein hiver; ils trouvent dans un champ un berger couvert de
sang et à moitié mort.
--Bon... bon... je vois d'ici ce que c'est,--dit mademoiselle de Maran
avec impatience,--quelque chien... quelque loup enragé qui aura mordu
les moutons et le berger, et que ces deux paladins auront mis à mort.
Allons, c'est superbe... N'en parlons plus.
--Non, madame, c'était...
--Bien, bien, mon cher monsieur Sécherin, faites-nous grâce de ces
histoires-là, elles doivent être d'une terrible beauté, et cette nuit
leur ressouvenir me donnerait le cauchemar. Mais tenez, je vois dans les
yeux d'Ursule qu'elle meurt d'envie d'aller causer avec Mathilde.
Je me levai, je pris ma cousine par la main, et je l'emmenai chez moi,
laissant M. Sécherin avec ma tante et Gontran.