En voyant M. de Lancry, je ne pus m'empêcher de rougir encore
d'indignation en songeant aux calomnies dont je le croyais la victime.
--Je vous fais descendre, Mathilde,--me dit ma tante, parce que voilà
Gontran qui m'obsède de questions à propos de la corbeille. Il me
demande quel est votre goût, quelles sont les parures que vous désirez.
Il vaut beaucoup mieux que vous lui disiez cela que moi... Arrangez-vous
ensemble... faites ce beau travail. Voilà de quoi écrire.
Et elle me montra son bureau, car nous étions dans sa bibliothèque.
Servien entra au même instant, et dit à sa maîtresse:--Mademoiselle, M.
Bisson est dans le salon.
--Et vous le laissez seul! il va tout briser!--s'écria mademoiselle de
Maran en sortant précipitamment pour s'opposer aux nouveaux méfaits du
savant, qui, après quelque temps d'exil, était rentré en grâce auprès
d'elle.
Je me trouvai seule avec Gontran. Hésitant à lui raconter la visite de
madame de Richeville, je gardais le silence.
Gontran me dit:--Je suis très-content du départ de mademoiselle de
Maran, car j'ai à vous parler bien sérieusement.
--De la corbeille?--lui dis-je en souriant.
--Non,--reprit-il d'un air grave, presque triste, qui me serra le
coeur.--Hier, je vous ai parlé de l'avenir, de mes projets, de mes
sentiments... Vous m'avez cru, vous avez bien voulu me confier le soin
de votre bonheur, vous m'avez généreusement donné votre parole. Hier,
tout au ravissement que me causait ce succès inespéré, je n'avais pas
songé à vous parler du passé... et toujours le passé... est une bonne ou
mauvaise garantie pour l'avenir. Tout à l'heure un scrupule m'est venu.
Vous êtes orpheline; votre tante est amie intime de mon oncle M. de
Versac; elle est remplie des préventions les plus favorables à mon
égard. Si j'avais quelques défauts, quelques vices, ce n'est pas elle,
ce n'est pas M. de Versac qui vous en avertiraient, n'est-ce pas? Vous
vous êtes montrée envers moi si loyale, si confiante... que la noblesse
de votre conduite m'impose des devoirs... Vous êtes seule... vous êtes
entourée de personnes qui m'aiment, qui m'ont sans doute présenté à vos
yeux sous le jour le plus avantageux possible. C'est donc à moi de vous
éclairer avec franchise sur mes défauts, sur ce qu'il peut y avoir eu de
blâmable, de coupable même dans ma vie passée. Je le ferai sans
exagérer le mal, mais avec une sévère sincérité... Après cela vous
jugerez si je suis toujours digne de vous... Au moins, si le malheur
veut que ces révélations me soient défavorables... si je perds le plus
cher espoir de ma vie... j'aurai la consolation d'avoir agi en honnête
homme.
A mesure que M. de Lancry parlait, je me sentais émue de surprise et
d'attendrissement. Gontran, par un hasard presque prodigieux, venait
au-devant des pensées que l'entretien de madame de Richeville avait
soulevées en moi.
L'instinct de son coeur le poussait à se justifier, comme s'il avait
pu prévoir qu'on l'avait attaqué.
Sa franchise me charmait; j'attendais ses aveux avec plus de curiosité
que d'inquiétude.
Je me sentais si complétement rassurée, que je lui dis en souriant:
--Je vous écoute: mais si c'est une confession, prenez garde, je ne puis
pas tout entendre.
--Je vous jure que rien n'est plus sérieux,--reprit Gontran.--Maintenant
que je jette un regard sur le passé, maintenant que je vous ai vue,
maintenant surtout que j'ai pu comparer mes impressions d'autrefois et
mes impressions d'aujourd'hui, ma vie m'apparaît sous un tout autre
jour; oui, certaines pensées jusqu'ici confuses s'expliquent
très-clairement à cette heure. Je comprends l'espèce de malaise,
d'impatience chagrine qui venait toujours flétrir ou briser ces liaisons
passagères qui me paraissaient d'abord si séduisantes...
Plus j'avançais dans la vie, plus je reconnaissais le néant, l'amertume
de ces affections. Je cherchais le bonheur, le calme, le repos du
coeur, je ne trouvais qu'agitations douloureuses. Les femmes qui
m'avaient sacrifié leurs devoirs, après une longue lutte, éprouvaient
des remords qui me faisaient souvent maudire mon bonheur... tandis que
je me révoltais bientôt de l'assurance de celles qui ne rougissaient
plus... Et pourtant; me disais-je, il y a d'autres félicités que
celles-ci. Dans mon désespoir d'atteindre le but impérieux vers lequel
tendaient toutes les facultés de mon âme, je brisais bientôt l'idole que
j'avais encensée; j'éprouvais une sorte de joie méchante à lui faire
partager l'amertume dont mon âme était abreuvée; je poussais ce
sentiment jusqu'à la cruauté peut-être; faut-il m'accuser? je ne sais...
Il faudrait peut-être plutôt accuser l'idéal que je rêvais. Oui... car
c'était lui qui me rendait si injuste, si sévère pour tout ce qui ne lui
ressemblait pas. Si vous interrogiez le monde sur moi, Mathilde, il vous
dirait que dans quelques ruptures, je me suis montré égoïste, dédaigneux
et dur... Cela est encore vrai... J'étais mécontent de moi; j'étais
impatient d'échapper aux liens d'un faux bonheur; je cherchais une
félicité qui me fuyait toujours... Les idées les plus simples sont
celles qui ne nous viennent jamais à la pensée: j'étais bien loin de
songer que ce but inconnu que je poursuivais avec une si ardente
inquiétude était _l'amour dans le mariage_. On m'eût alors expliqué
ainsi ces aspirations qui m'entraînaient à mon insu, que j'aurais souri
d'un air de doute... Lorsque je vous ai vue, Mathilde, un bandeau est
tombé de mes yeux; oui, le présent m'a révélé le passé, lorsque je vous
ai vue enfin... ce que j'avais vaguement désiré m'a distinctement
apparu! en dédaignant tant de sentiments coupables, je rendais pour
ainsi dire hommage au sentiment pur et sacré que mon coeur appelait de
tous mes instincts et que vous seule deviez me faire connaître...
Je restai stupéfaite d'admiration en entendant Gontran m'expliquer ainsi
le passé.
Par une coïncidence singulière, il se défendait à l'aide des mêmes
sophismes que j'avais opposés aux dénonciations de madame de Richeville.
Les raisonnements de Gontran devaient m'impressionner profondément.
Quelle femme aimant déjà avec passion ne croirait pas aveuglément
l'homme qui lui dit: «Je vous aime, je vous aimerai d'autant plus que
j'ai dédaigné, que j'ai outragé davantage tout ce qui n'était pas vous?»
Dites, mon ami, est-il un paradoxe plus dangereux? N'est-ce pas avec une
fatale adresse, ou plutôt avec une profonde connaissance du coeur
humain, faire une sorte de piédestal de toutes les trahisons dont on
s'est rendu coupable, pour y placer la nouvelle divinité qu'on adore?
Le paradoxe enfin n'est-il pas plus dangereux encore lorsque la femme
qu'on exalte ainsi a la conscience de ne ressembler en rien aux femmes
qu'on lui a sacrifiées? N'étais-je pas dans cette position à l'égard de
Gontran?
Hélas! était-ce un si méchant orgueil que de croire mon dévouement, mon
amour pour lui, supérieurs à tous les autres amours, à tous les
dévouements qu'il avait rencontrés?
Gontran me paraissait si complétement disculpé des accusations de madame
de Richeville, que je ne crus pas devoir parler de mon entrevue avec la
duchesse. Je pensai qu'elle pouvait d'ailleurs être venue à moi guidée
par un véritable intérêt; elle était l'amie de M. de Mortagne; cette
dernière raison seule eût suffi pour m'engager à garder le silence.
Gontran me regardait d'un air inquiet, ne sachant pas l'effet que ses
paroles avaient produit sur moi.
Je lui tendis la main en souriant:--Parlons maintenant de _nos_ projets
d'avenir.
Il secoua tristement la tête et me dit:--Que vous êtes généreuse et
bonne!--Mais je ne puis encore dire _nous_, en parlant de vous et de
moi; il me reste d'autres aveux à vous faire.
--Eh bien!... vite, avouez-moi tout... Voyons, de quoi s'agit-il? Vous
avez été joueur, prodigue, votre fortune est obérée? Sont-ce bien là les
terribles aveux que vous avez à me faire?--Puis j'ajoutai en
souriant:--Voyez si je ne vous parle pas comme un grand parent
indulgent?
--De grâce, ne plaisantez pas, Mathilde,--répondit Gontran.--Eh bien,
oui! j'ai joué!... j'ai joué pendant quelque temps avec fureur; oui!...
là j'ai cherché des émotions que je ne trouvais plus ailleurs... Indigné
de l'effronterie de certains amours, effrayé des remords dont j'étais
cause... n'ayant rien qui m'attachât à la vie... n'ayant d'autre avenir
que le lendemain, sentant mon coeur engourdi, rougissant de moi et
des autres, désespérant de jamais rencontrer le bonheur que je rêvais,
n'aimant rien, ne regrettant rien, je me jetai dans le gouffre du
hasard... Mais les agitations stériles du jeu, ses angoisses et ses
espérances sordides me lassèrent bientôt... Jouant pour m'étourdir, et
non pas pour gagner, je perdis beaucoup... et ma fortune s'en
ressentit... elle était déjà obérée par d'assez grandes dépenses que
j'avais été obligé de faire pour tenir dignement mon rang à l'ambassade
où j'avais été attaché; néanmoins je possède encore à cette heure...
--Ah! pas un mot de plus!--m'écriai-je d'un ton de
reproche.--Pouvez-vous parler ainsi? Croyez-vous que je me sois un
instant préoccupée de ce que vous pouviez on non posséder? Vous-même,
avez-vous un instant pensé que la donation que je voulais faire à ma
cousine, et que son sacrifice rend maintenant inutile, réduisait ma
fortune de moitié?
--Mais enfin, Mathilde...
--Parlons de la corbeille,--dis-je en souriant,--ou plutôt de choses
plus graves; parlons de nos projets d'avenir. En sortant de chez ma
tante, où irons-nous? Voyons, monsieur, avez-vous seulement songé à me
demander le quartier que je voudrais habiter? à vous informer de mon
goût pour l'arrangement de notre demeure?
--Mathilde, je voudrais vous voir plus sérieuse pour les affaires
d'intérêt.
--Vous voulez me voir sérieuse! Eh bien!--lui dis-je avec l'expression
de la touchante gratitude que je ressentais,--eh bien! laissez-moi vous
dire combien j'ai été _sérieusement_ heureuse, en voyant hier, chez
moi, cette corbeille de jasmins et d'héliotropes... Oh! tenez, cela est
plus sérieux, croyez-moi, que les affaires d'intérêt... il y a là plus
que des chiffres... il y a là un sentiment, un présage, que dis-je, un
présage? une certitude de bonheur pour l'avenir... Oui... le coeur se
révèle dans les plus petites choses... et l'homme qui a montré tant de
prévenances, tant de délicatesse dans une occasion, ne saurait jamais se
démentir... Ces fleurs, qui ont été la première marque de vos
sentiments, resteront toujours pour moi le symbole de mon bonheur. Oh!
d'abord, je serai très-exigeante! Chaque matin je veux avoir une
corbeille de ces fleurs; mais je vous préviens que mon coeur s'éveille
de très-bonne heure, et qu'une pensée pour vous aura déjà prévenu
l'arrivée de ce beau bouquet!
--C'est à genoux, à genoux qu'il faut vous adorer... Mathilde. Comment
ne pas vouer sa vie entière à votre bonheur? Il faudrait être le plus
misérable des hommes pour ne pas répondre devant Dieu de vous rendre la
plus heureuse des femmes.
--Oh! je vous crois, Gontran! J'ai trop de confiance dans mon amour pour
ne pas avoir une croyance aveugle dans le vôtre.
Pourquoi me tromperiez-vous? Doué comme vous l'êtes, ne trouveriez-vous
pas mille autres jeunes filles qui ne vous aimeraient pas mieux que moi
sans doute... je les en défierais... mais qui, plus que moi, auraient de
quoi vous charmer? Je crois donc ce que vous me dites, Gontran, parce
que je vous sais loyal et généreux. Tout ce que vous venez de
m'apprendre de votre vie passée, au risque de me déplaire, de me perdre
peut-être, m'est une preuve de plus de votre sincérité.
Le reste de notre conversation avec M. de Lancry fut employé à faire des
projets charmants. Notre mariage devait être célébré aussitôt que les
formalités nécessaires seraient remplies. Le roi devait y signer.
Gontran devait prendre les ordres de Sa Majesté à ce sujet.
Nous causâmes avec un plaisir extrême de nos arrangements futurs, de
notre maison, des saisons que nous passerions à Paris, en voyage ou dans
nos terres. Gontran me parla pour notre établissement d'un charmant
hôtel situé dans le faubourg Saint Honoré, et donnant sur les
Champs-Élysées. Nous convînmes de l'aller voir avec mademoiselle de
Maran.
Il me pria aussi d'apprendre à monter à cheval, afin que nous pussions
plus tard faire de longues promenades à la campagne, et que je fusse en
état de l'accompagner à la chasse, qu'il aimait passionnément. Nous
réglâmes approximativement nos dépenses. Gontran, qui avait toujours été
prodigue, me parla très-sérieusement d'une économie raisonnable. Tant
qu'il avait été garçon, jamais ces idées d'ordre ne lui étaient venues;
mais maintenant il en comprenait, disait-il, toute la nécessité. Il n'y
avait rien de plus charmant que ces projets, que ces pensées d'avenir à
la fois riantes et sérieuses. Ma première jeunesse s'était si tristement
écoulée chez mademoiselle de Maran, j'avais vécu jusqu'alors tellement
en petite fille, que je ne pouvais croire au bonheur qui m'attendait.
* * * * *
Deux ou trois jours après cet entretien, Gontran vint un matin nous
chercher, mademoiselle de Maran et moi, afin de nous faire voir l'hôtel
du faubourg Saint-Honoré dont il nous avait parlé.
Après quelques moments de conversation, mademoiselle de Maran dit en
parlant de la maison dont M. de Lancry avait envie:
--Mais attendez donc, est-ce que ce ne serait pas l'hôtel de Rochegune
dont il serait question?
--Oui, madame,--dit Gontran, c'est une occasion magnifique. Le vieux
marquis de Rochegune est mort l'an passé. Son fils, Abel de Rochegune,
au retour de ses voyages, y avait fait faire de très-grands
embellissements, comptant l'habiter; mais comme il est très-fantasque,
il a tout à coup changé d'avis, et maintenant il désire s'en défaire.
--Il chasse de race,--dit mademoiselle de Maran,--car il n'y avait pas
d'homme plus original et plus insupportable que monsieur son père.
--Mais on ne parlait de lui qu'avec vénération, madame!--dit Gontran
d'un air étonné.
--Allons donc,--s'écria mademoiselle de Maran en riant d'un air
sardonique,--c'était une espèce de vieil imbécile, une manière de
philosophe, un rêvasseur, par-dessus cela philanthrope enragé, et
toujours fourré dans les prisons et dans les bagnes, où il se faisait
dévaliser par _messieurs_ les voleurs et _messieurs_ les assassins,
qu'il embrassait de toutes ses forces, et les appelait _ses frères_,
s'il vous plaît! ce qui était bien agréable pour sa famille. Joignez à
cela que ce vilain homme, en sortant de ces baisers de Judas, avait
l'inconvénient de vouloir toujours vous embrasser sous le moindre
prétexte d'amitié ou de parenté, ni plus ni moins que si vous aviez été
un de ses _chers frères_ les galériens.
--Mais, madame, il a fondé, dit-on, dans l'une de ses terres, un hospice
pour les pauvres!
--Eh! je le sais bien; c'était une abomination de plus!
--Comment cela, madame?--dit Gontran.
--Il avait fondé cela pour avoir le droit de tyranniser un tas de vieux
vagabonds qui ainsi dépendaient complétement de lui. On n'a pas l'idée
des imaginations de ce vilain homme pour torturer ces pauvres gens. Pour
se divertir, il leur faisait manger des loups, des rats et des
chauves-souris; il les battait comme plâtre et les faisait travailler
dix-huit heures par jour à toutes sortes d'ouvrages, dont il tirait
profit, bien entendu; de façon que ce soi-disant hospice était une
manière de ferme qui lui rapportait beaucoup, sans compter la réputation
de charité qui lui servait de manteau pour cacher toutes sortes
d'actions véreuses.
Quoique je n'eusse aucune raison pour m'intéresser à la mémoire de M. de
Rochegune, je fus indignée de la méchanceté de ma tante. D'un regard je
le fis comprendre à Gontran, qui me semblait aussi choqué que moi.
--Je crois, madame,--dit-il à ma tante,--que vous avez été mal informée,
et que...
--Pas du tout, je sais ce que je dis. C'était un homme désagréable,
quand je ne devrais en juger que par ses amitiés; il avait pour disciple
un de nos parents du côté de ma belle-soeur... Dieu merci... qui ne
valait pas mieux que lui, un M. de Mortagne.
--M. de Mortagne! cet ancien soldat de l'empire! ce voyageur aussi
original qu'infatigable!--dit Gontran!--mais je ne savais pas qu'il eût
l'honneur de vous appartenir.
--Si vraiment, nous avons cet honneur-là... du moins nous l'avions...
--Comment! madame, est-ce que M. de Mortagne serait mort?--demanda
Gontran.
--Mort! grand Dieu!--m'écriai-je en prenant avec anxiété la main de
mademoiselle de Maran.
Celle-ci me regarda d'un air dur et ironique, et dit en riant de son
rire aigu et strident:
--Ah!... ah!... ah!... voyez donc l'émotion de Mathilde. Eh bien! oui,
il est mort... on en doutait il y a quelques jours, mais maintenant il
paraît que c'est certain.
--Ah! madame, puissiez-vous vous tromper!--dis-je avec amertume.
--Me tromper! eh bien! où serait donc le grand mal qu'il fût mort, ce
beau héros de caserne? un jacobin! un de ces brouillons dangereux qui,
pour faire marcher l'humanité, comme ils disent, s'inquiètent peu
qu'elle marche dans le sang jusqu'aux genoux!
--Madame,--m'écriai-je,--je ne suis qu'une femme, je tiens peu compte
des opinions politiques; mais tant que je n'aurai pas la preuve du
malheur dont vous parlez, ce sera toujours avec l'impatience d'un
coeur reconnaissant que j'attendrai M. de Mortagne; il fut l'ami de ma
mère, madame... Quand malheureusement je ne pourrai plus douter de sa
mort, je conserverai de sa mémoire un pieux respect.
--Eh bien! ma chère, vous pouvez commencer cette belle
conservation-là,--vous dis-je;--mais ne parlons plus de cet homme-là;
mort ou vif, je l'exècre, dit mademoiselle de Maran d'un ton impérieux;
et s'adressant à Gontran:
--Et le fils du vieux Rochegune, qu'est-ce que c'est?
--C'est un homme dont on ne sait trop que dire, madame; il est arrivé
depuis peu; il a parlé une fois à la chambre des pairs d'une manière
fort remarquable, dit-on, quoique dans un assez mauvais esprit. Je l'ai
rencontré quelquefois dans le monde, où il va rarement. Il a eu en
Espagne une très-grande aventure à la fois terrible et romanesque, qui a
fait beaucoup de bruit, et dans laquelle il s'est, à la vérité, conduit
avec la discrétion chevaleresque et l'héroïque dévouement des anciens
Maures de Grenade; il a été laissé pour mort, percé de je ne sais
combien de coups de poignard. Il s'agissait pour lui de sauver la
réputation d'une femme; et... mais,--dit Gontran en souriant;--je ne
puis vous conter cela devant mademoiselle Mathilde; je le conterai plus
tard à madame de Lancry.
--Ah! mon Dieu! reprit mademoiselle de Maran;--c'est donc un héros de
roman que nous allons voir?
--A peu près, mademoiselle; mais je doute que nous le voyions... il
s'était d'abord offert avec beaucoup d'empressement à se mettre à nos
ordres pour nous montrer sa maison; puis tout à coup il s'est ravisé,
disant que peut-être il ne pourrait nous en faire lui-même les honneurs;
il m'a donc prié de l'excuser auprès de vous.