L'ENTRETIEN.

Je fus si surprise, presque si effrayée, à l'aspect de madame de

Richeville, que je m'appuyai sur le dossier d'un fauteuil placé près de

moi.

Pourtant l'expression des traits de la duchesse n'avait rien de

menaçant. Elle me parut très-changée, très-maigrie; elle était fort

émue, et me regardait avec intérêt.

Elle se hâta de me dire, comme pour m'engager à l'entendre, et pour me

mettre en confiance avec elle:

--Quelque étrange que puisse vous paraître ma visite, mademoiselle,

rassurez-vous. Je viens au nom de nos amis communs, M. de Mortagne.

--Est-il donc ici, madame?

--Hélas! non; et, quoiqu'il soit attendu d'un moment à l'autre, je ne

puis rien encore vous dire de son mystérieux voyage... mais je sais tout

l'intérêt qu'il vous porte... Il y a huit ans... en sortant de sa

dernière entrevue avec mademoiselle de Maran, il m'a tout raconté... le

conseil de famille, la scène avec votre tante, lorsqu'il vous prenait

dans ses bras et vous apporta dans la chambre de mademoiselle de Maran,

malgré les aboiements de Félix. J'entre dans ces détails pour vous

prouver que cet homme, le plus généreux des hommes, avait en moi une

confiance absolue... C'est au nom de cette confiance... que je viens

vous demander la vôtre, mademoiselle...

--La mienne... madame?... _vous?_

J'accentuai tellement ce mot--_vous_,--que madame de Richeville sourit

amèrement et reprit:

--Pauvre enfant, si jeune encore! croiriez-vous déjà aux calomnies du

monde? auraient-elles altéré cette bonté charmante que M. de Mortagne

prévoyait en vous, et qui se révèle dans tous vos traits?... Pourquoi

accueillir si froidement... cette démarche dictée par votre seul

intérêt, cette démarche faite pour ainsi dire sous l'autorité d'un homme

qui fut l'un des meilleurs amis de votre mère... dites... pourquoi

m'accueillir ainsi?

Il est impossible de rendre le charme insinuant de la voix de madame de

Richeville, et de peindre le regard à la fois triste et affectueux dont

elle accompagna ces paroles. Malgré la sourde jalousie que je ressentais

contre elle, je fus émue, et je lui répondis avec moins de sécheresse.

--Il m'est permis de m'étonner d'une visite que je n'avais aucun droit

d'espérer, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, madame.

--Il y a à peu près un mois... à la sortie de l'Opéra... ne vous ai-je

pas dit ces mots... Pauvre enfant... prenez garde?

--J'ai entendu, en effet, ces mots, madame, mais j'ignorais dans quel

but ils m'étaient dits.

--Vous l'ignoriez?--me dit madame de Richeville en attachant sur moi un

regard perçant qui me fit rougir.

Ne voulant pas sans doute augmenter ma confusion, elle continua, en

rendant, si cela est possible, sa voix et son regard plus affectueux

encore.

--Écoutez-moi... Pour vous donner créance en mes paroles... pour que je

puisse aborder le sujet qui m'amène ici, sans être soupçonnée par vous

d'arrière-pensée, il faut que je vous donne quelques explications sur le

passé. De tout temps M. de Mortagne a été mon ami; il m'a autrefois

rendu un de ces services qu'une âme généreuse ne peut acquitter que par

une amitié de toute une vie; et quand je dis amitié... je parle des

devoirs sacrés qu'elle impose... Je ne sais de quelles noires couleurs

votre tante m'a peinte à vos yeux... mais vous saurez un jour, je

l'espère, que mes ennemis les plus mortels n'ont jamais osé contester

mon courage et mon dévouement à mes amis... Plus tard... vous connaîtrez

peut-être le motif de mon éternelle gratitude envers M. de Mortagne...

Je savais, je sais tout l'intérêt que vous lui inspirez... Oh, ce qu'il

aime, je l'aime...

Voilà déjà un motif pour que vous m'intéressiez vivement... n'est-ce

pas? J'ai des haines bien acharnées soulevées contre moi... mais il n'en

est pas de plus violente, de plus implacable que celle de mademoiselle

de Maran... Je sais que votre tante a tout fait pour rendre votre

enfance malheureuse... maintenant elle fait tout pour vous rendre la

plus malheureuse des femmes... vous devez la haïr au moins autant que je

la hais... Voilà encore un motif pour que vous m'intéressiez... Vous

arracher à ses méchants desseins, vous dévoiler de nouvelles

perfidies... prouver enfin mon amitié, ma gratitude à M. de Mortagne, en

agissant pour vous comme il aurait agi lui-même... voilà des motifs

assez puissants pour exprimer l'intérêt que je vous porte, il me

semble...

--Madame, j'ai pu avoir à me plaindre de mademoiselle de Maran; mais

depuis quelques jours elle a tant fait pour moi que je dois oublier

quelques contrariétés de jeune fille.

J'appuyai à dessein sur ces mots, _elle a tant fait pour moi_, afin de

bien donner à entendre à madame de Richeville que je voulais parler de

mon mariage avec Gontran.

La duchesse secoua tristement la tête, et me dit:--Elle a tant fait pour

vous!... Oui, vous dites vrai... elle n'a jamais tant fait pour votre

malheur.

De ce moment, je crus deviner le sujet de la visite de madame de

Richeville. Elle aimait Gontran, son mariage avec moi la rendait

furieuse de jalousie, elle était aussi adroite que dissimulée, elle

venait sans doute calomnier M. de Lancry, afin de rompre une union

qu'elle abhorrait.

En partant de cette pensée, d'abord Gontran me devint encore plus cher,

en voyant combien on me disputait son coeur. Je fus presque fière de

voir une femme comme madame de Richeville, si belle, si hautaine, si

dédaigneuse du monde, avoir recours à un déguisement, aux faussetés les

plus habiles et les plus compliquées, pour venir jouer humblement auprès

de moi un rôle odieux.

Bien décidée à envisager la conduite de la duchesse sous ce point de

vue, je répondis très-sèchement à madame de Richeville:

--Je vous répète, madame, que _maintenant_ je ne puis qu'être

profondément reconnaissante et touchée de tout ce que mademoiselle de

Maran fait pour moi.

--Cela doit être ainsi,--dit madame de Richeville, et c'est parce que

cela est ainsi, et c'est parce que vous pouvez aveuglément tomber dans

le piége qu'on vous tend... malheureuse enfant, que je viens à vous.

Vous êtes abandonnée de tous, isolée de tous! Regardez autour de vous,

depuis que votre ami... votre seul protecteur est parti... à qui

demander conseil? à qui vous fier?

--A personne... vous avez raison madame.

--A personne? pas même à moi, voulez-vous dire?... Cela est cruel,

Mathilde... Oh! ne vous offensez pas de cette familiarité. J'ai presque

le double de votre âge, et puis je ne sais que faire, je ne sais que

dire pour rompre cette froideur de glace qui vous éloigne de moi.

Pardonnez si je me sers en vous parlant de termes trop affectueux

peut-être... Mais, mon Dieu! dans ce moment est-ce que je puis faire

attention à ce que dit mon coeur?...

Il fallait ma prévention, ma jalousie contre madame de Richeville, pour

ne pas être désarmée par la grâce enchanteresse avec laquelle la

duchesse dit ces derniers mots.

Ainsi que cela arrive toujours, dans la disposition d'esprit où je me

trouvais, certaines paroles émeuvent profondément, ou bien elles

révoltent d'autant plus qu'elles ressemblent davantage à un cri de

l'âme. Je répondis donc à madame de Richeville:

--Je désirerais, madame, savoir le but de cet entretien; s'il n'en a pas

d'autre que de réveiller mes anciens griefs contre mademoiselle de

Maran, tout en vous remerciant de l'intérêt que vous me portez au nom de

M. de Mortagne, je ne puis que vous répéter, madame, que _maintenant_ je

n'ai qu'à me louer de mademoiselle de Maran.

--Il faut que vous ayez déjà bien souffert, que vous ayez été bien

contrainte, pour vous posséder ainsi à dix-sept ans,--me dit madame de

Richeville, me regardant avec une expression de pitié douloureuse, ou il

faut que vos préventions contre moi soient bien invincibles...

Alors elle dit en se parlant à elle-même:

--A quoi bon tenter... Qu'importe?... C'est un devoir;--et s'adressant à

moi, elle me dit vivement...--Oui, c'est un devoir et je

l'accomplirai... On veut vous marier à M. de Lancry!

--Mademoiselle de Maran et M. le duc de Versac ont confirmé une

résolution que M. de Lancry et moi nous avions prise, madame. Et ce

mariage est assuré, répondis-je, tout orgueilleuse, triomphante de

pouvoir écraser ma rivale par ces mots, peut-être messéants dans la

bouche d'une jeune fille.

--Savez-vous ce que c'est que M. de Lancry?

--Madame...

--Eh bien! je vais vous le dire, moi. M. de Lancry est un homme

charmant, rempli de grâces, d'esprit et de bravoure, de formes

parfaites, d'une élégance achevée; vous savez cela, n'est-ce pas,

malheureuse enfant? Ces brillants dehors vous ont séduite, je ne vous en

fais pas un reproche; mais sous ces brillants dehors se cachent un

coeur desséché, un égoïsme intraitable, une insatiable avidité qui

cherche à se satisfaire par un jeu effréné. Depuis longtemps il a

presque entièrement dissipé sa fortune; il a des dettes considérables.

Croyez-moi, Mathilde, mademoiselle de Maran a facilité, a protégé ce

mariage, parce qu'il doit vous précipiter dans un abîme de malheurs

incalculables: aussi je vous en conjure, au nom de votre ami M. de

Mortagne, attendez son retour, qui doit être prochain, pour conclure

cette union; vous ne savez pas quel est l'homme que vous avez choisi!

encore une fois, je vous en supplie, attendez M. de Mortagne;

attendez-le au nom de votre mère.

--Assez, madame!--m'écriai-je indignée;--je ne souffrirai pas que le nom

de ma mère soit invoqué à propos d'une calomnie à laquelle vous ne

craignez pas de descendre, vous... vous, madame la duchesse... Ah!

madame, quel mal vous ai-je donc fait pour tenter d'empoisonner ce que

je regardais, ce que je regarde encore, Dieu m'entend... comme le seul

bonheur, comme le seul espoir de ma vie. Ah! je frémis d'épouvante en

songeant que ces odieuses paroles prononcées par toute autre que par

vous, madame, auraient peut-être altéré la confiance, l'admiration,

l'amour que j'ai pour M. de Lancry.

--Vous auriez peut-être cru à ces paroles si toute autre que moi vous

les eût dites,--répéta madame de Richeville en me regardant

attentivement et en semblant chercher le sens de ma pensée.--Pourquoi

m'accordez-vous moins de confiance qu'à toute autre?

--Pourquoi? Vous me le demandez! Mais il s'agit de M. de Lancry,

madame... Mais tout isolée que je sois, certains bruits.

--Ah! la malheureuse enfant! elle me croit jalouse de M. de

Lancry!--s'écria madame de Richeville avec un accent de surprise,

presque d'effroi.--Alors tout est perdu, Mathilde! vous croyez cela...

Mon Dieu! mon Dieu! j'ai donc été bien calomniée auprès de vous, pour

que vous me supposiez coupable d'une telle infamie. Éprise de M. de

Lancry, je viens le calomnier auprès de vous pour rendre impossible un

mariage qui me mettrait au désespoir! Dites, dites! n'est-ce pas cela

que vous croyez?

--Dispensez-moi de vous répondre, madame!

--Eh bien! moi, je vais vous faire un aveu. Il est pénible, oh! il est

bien cruel; mais que m'importe? il peut vous sauver.

Après avoir longtemps hésité, madame de Richeville dit enfin d'une voix

altérée en rougissant beaucoup, et avec toutes les marques d'une

profonde confusion:

--Apprenez donc que, comme vous... j'ai aimé M. de Lancry; oui, comme

vous j'ai été séduite par ses brillants dehors... Mais j'ai bientôt

découvert tout ce qu'il y avait en lui d'égoïsme, d'indifférence, de

dureté, de cruauté même, lorsque sa vanité était satisfaite. Aussi

maintenant, je ne sais pas qui l'emporte dans mon âme, de ma haine ou de

mon mépris pour lui...

Ces derniers mots de madame de Richeville me semblaient si odieux, que,

perdant toute mesure, je m'écriai:

--Pourtant lors de ce bal de l'ambassade... madame, vous ne pensiez pas

ainsi!

Madame de Richeville haussa les épaules avec un mouvement d'impatience

douloureuse:

--Écoutez-moi donc... vous saurez pourquoi j'ai agi ainsi à ce bal, et

vous connaîtrez M. de Lancry. Il y a près d'une année, je venais

d'éprouver un grand malheur; j'étais la plus désolée des femmes...

Puissiez-vous, Mathilde, ne jamais sentir combien la souffrance nous

rend faibles; puissiez-vous n'être jamais malheureuse pour ne pas

connaître le charme dangereux d'une voix amie qui nous console et qui

nous plaint. Je crus aux protestations de M. de Lancry, je l'aimai avec

sincérité, avec dévouement; j'étais pour lui la meilleure, la plus

tendre des amies, je vivais presque dans la retraite, cherchant à

prévenir toutes ses pensées, tous ses désirs. Un jour je ne le vois pas

venir chez moi, je m'inquiète, j'envoie chez lui... Il était parti le

matin pour Londres sans m'écrire un mot, et laissant au monde le soin de

m'apprendre qu'il allait rejoindre en Angleterre je ne sais quelle fille

de théâtre qu'il m'avait donnée depuis quelques jours pour rivale. Cette

conduite était si brutale, si lâche, que ma colère tomba sur moi-même.

Je m'indignai d'avoir été la dupe de cet homme. A mon grand étonnement,

l'indifférence la plus absolue, la plus dédaigneuse, succéda à un

sentiment que la veille je croyais indestructible. Il est des outrages

si méprisables, qu'ils n'inspirent pas la colère, mais la pitié. Lorsque

je rencontrai M. de Lancry à l'ambassade, je le revoyais pour la

première fois depuis qu'il m'avait si bassement sacrifiée. Malgré son

assurance, il fut embarrassé... Je n'éprouvai rien... rien que le désir

de lui prouver mon mépris en l'accueillant avec autant d'apparente

affabilité que si je me trouvais avec lui dans les termes de familiarité

autorisée par une ancienne amitié... ma vengeance n'allait pas au delà.

Mais pour un homme du caractère de M. de Lancry, et en général pour tous

les hommes... rien n'est plus blessant, plus cruel, que de voir sourire

indifféremment la victime qu'ils ont voulu frapper à mort... Je vous ai

dit avec quel intérêt M. de Mortagne m'avait parlé de vous, je vous

regardais avec une affectueuse curiosité lorsque mademoiselle de Maran

m'interpella pour me dire quelques paroles sanglantes dont vous n'avez

pu comprendre le sens détourné. J'eus assez d'empire sur moi pour ne lui

répondre que par un fait qui devait la frapper presque de frayeur...

l'arrivée de M. de Mortagne, que je savais d'une manière certaine; il a

été la victime d'une abominable machination. Avant peu vous le verrez.

--Mon Dieu, madame,--m'écriai-je,--qu'est-ce que cela signifie?

--Je ne puis encore vous le dire,--reprit madame de Richeville;--mais

bientôt il sera ici. C'est pour cela que je vous supplie de l'attendre

avant de contracter ce fatal mariage... Encore quelques mots, ajouta la

duchesse en voyant mon impatience, et je vous laisse. Le soir même, à

l'ambassade, les projets de votre tante et de M. de Versac n'étaient

plus un mystère. On disait partout que le duc n'avait fait revenir son

neveu d'Angleterre que pour ce riche mariage. Lorsque le surlendemain je

vous vis à l'Opéra, dans la loge des gentilshommes de la chambre, je ne

doutai plus de la réalité de ces bruits. Votre tante et M. de Versac les

avaient, à dessein, confirmés, en vous faisant trouver, en grande loge à

l'Opéra, avec M. de Lancry, afin d'empêcher tout autre parti de se

présenter. Mademoiselle de Maran savait qu'un jeune homme, dont je vous

parlerai bientôt, auquel M. de Mortagne s'intéressait vivement, et qui

vous avait vue à l'ambassade, car vous aviez fait sur lui une vive

impression, devait faire demander votre main... Je sentis le danger que

vous couriez. A la sortie de l'Opéra, je vous dis: Pauvre enfant, prenez

garde! Je ne voulais pas me borner à cet avertissement stérile... Ce que

je vous dis aujourd'hui, je voulais vous le dire avant que M. de Lancry

n'eût fait impression sur votre coeur; doué des avantages qu'il

réunit, favorisé par votre tante, il devait vous plaire...

Malheureusement, le lendemain de cette représentation de l'Opéra, j'ai

été souffrante, puis je suis tombée assez gravement malade pour ne

pouvoir donner de suite à mon projet... Dans cette extrémité, je

m'ouvris avec toute confiance à madame de Mirecourt, une femme de mes

amies, qui voit souvent votre tante; je la chargeai de tâcher de vous

parler en secret, afin de vous éclairer sur le mariage qu'on voulait

vous faire faire, et de vous supplier d'attendre le retour de M. de

Mortagne. Votre tante se méfiait de madame de Mirecourt; elle savait

notre liaison, elle l'empêcha de se trouver seule avec vous... Alors je

maudis encore davantage les souffrances qui me retenaient chez moi.

Chaque jour votre amour pour M. de Lancry devait augmenter; je voulus

vous écrire, je craignis que votre tante n'interceptât ma lettre,

j'étais au désespoir en songeant que peut-être, prévenue à temps, vous

n'auriez pas engagé votre avenir... je vous porte tant d'intérêt!... Que

cette pensée m'était cruelle!... Mais, hélas! je le vois à votre

froideur, Mathilde, je ne vous convaincs pas; dans votre défiance vous

vous demandez toujours la cause de cet intérêt si puissant que je vous

porte. Mon Dieu, faut-il vous répéter encore qu'en tâchant de vous

sauver je m'acquitte envers M. de Mortagne?

--Et vous vous vengez de M. de Lancry, madame!--dis-je avec amertume.

--Je me venge, Mathilde?--reprit doucement la duchesse.--Faut-il donc

être absolument conduite par un tel motif pour vous prendre en

affectueuse pitié? Le coeur ne se brisera-t-il pas de douleur en vous

voyant, pauvre petite, si jeune, si intéressante, abandonnée, perdue au

milieu de ces méchants égoïstes, devenir à la fin victime de la haine de

votre tante et de la cupidité de M. de Lancry?

--C'est trop, madame!--m'écriai-je dans un accès d'orgueil

révolté;--suis-je donc après tout si mal ou si peu douée, que M. de

Lancry, en recherchant ma main, n'ait en vue que ma fortune? Parce qu'il

vous a trompée, odieusement trompée, je le veux, est-ce une raison pour

qu'il n'apprécie pas un coeur qui se donne à lui avec ivresse? Et qui

vous dit, madame, que vous l'ayez aimé comme il méritait d'être aimé? Et

qui vous dit que toutes les femmes qu'il a aussi indignement trompées

l'aient aimé autant que moi? Et qui vous dit, madame, que ce n'est pas

parce que son âme est généreuse et grande qu'il sait mesurer toute la

distance qui existe entre une liaison coupable et un amour sacré aux

yeux de Dieu et des hommes? Et de quel droit lui reprochez-vous une

lâcheté... vous qui avez commis une grande faute? Et de quel droit

venez-vous comparer votre amour au mien?

--O mon Dieu, mon Dieu! entendre cela,--dit madame de Richeville en

cachant sa figure dans ses mains avec une expression de douleur et

d'humilité qui m'eût frappée si je m'étais sentie moins indignée; mais,

hélas! je ne pus modérer mon langage et je regrette aujourd'hui sa

cruauté. Entraînée par le désir de venger Gontran des calomnies dont je

le croyais l'objet, je continuai:

--Vous dites qu'il n'a plus de fortune! qu'il l'a dissipée... Tant

mieux, madame, je suis doublement heureuse de pouvoir lui offrir la

mienne. Il a, dites-vous, cherché des ressources dans le jeu!...

Désormais riche, il n'aura pas à recourir à ce moyen... Vous croyez

qu'il me trompe, madame; rassurez-vous... rassurez-vous; l'envie, la

jalousie, prennent souvent leurs méchantes espérances pour de la

prévision... Le véritable amour est plus heureux; fort de son

dévouement, de sa générosité, il prévoit sûrement la récompense qu'il

mérite et qu'il obtient.

Madame de Richeville redressa son beau visage, qu'à ma grande surprise

je vis baigné de larmes et douloureusement contracté.

Je vous l'avoue, mon ami, malgré mon indignation, je ne pus m'empêcher

d'être bien émue en voyant cette femme, ordinairement si fière et si

hautaine, écouter mes reproches avec tant de résignation.

Elle prit ma main, que je n'eus pas le courage de retirer, et elle me

dit avec un accent de tristesse profonde:

--C'en est fait, Mathilde, il n'y a plus d'espoir... vous êtes victime

d'un sophisme qui m'a perdue... qui a perdu bien des femmes... Moi

aussi, lorsque j'ai aimé M. de Lancry, je me suis dit: Ne suis-je pas

plus belle, plus séduisante que mes rivales?... Elles n'ont pu fixer ce

coeur inconstant, dompter ce coeur altier et dédaigneux qui se joue

des sentiments les plus dévoués... moi j'y réussirai. Hélas! Mathilde,

je vous ai dit ma honte et mon outrage. Maintenant, ne croyez pas que je

veuille un instant me comparer à vous, que je pense l'emporter sur le

charme de votre personne, sur ce rare assemblage de qualités aimables

qui vous distinguent. C'est ce charme, ce sont ces qualités que j'avais

presque devinées, qui m'ont encore rendue plus jalouse de servir la

protégée de M. de Mortagne... Sans mesurer la portée de vos paroles,

pauvre enfant, tout à l'heure vous m'avez fait bien cruellement

ressentir la différence qui existait entre l'amour que j'avais pu offrir

à M. de Lancry et celui que vous lui donnez... Vous avez raison,

Mathilde... si M. de Lancry pouvait être touché de tout ce qu'il y a

d'adorablement bon et de dévoué dans votre amour pour lui, vous pourriez

espérer le bonheur que vous rêvez. Mais, croyez-moi,--ajouta la duchesse

en baissant la voix et en arrêtant sur moi un regard baigné de larmes

qui m'alla au coeur,--croyez-moi, quelque coupable que soit un

amour... quelle que soit la femme qui aime et qui se dévoue

sincèrement... jamais un homme d'un coeur élevé, d'un caractère

généreux, ne répondra par l'insulte et par la cruauté à des preuves

d'attachement profond... Une telle conduite annonce toujours un méchant

naturel... Pourtant, Mathilde, peut-être avez-vous raison à votre insu

et au mien... Peut-être êtes-vous destinée à changer complétement le

caractère de M. de Lancry... Certes, si la beauté, la grâce, les

perfections les plus aimables peuvent opérer ce prodige... vous y

parviendrez... Mais, hélas! croyez-moi, si j'avais eu la moindre

espérance de cette conversion, je me serais fait un crime de venir

ébranler votre croyance, votre foi dans cet amour... Enfin... l'avenir

décidera... Adieu, Mathilde... adieu... un jour peut-être vous me

connaîtrez mieux... un jour peut-être, pauvre enfant, vous me direz avec

amertume:--Que ne vous ai-je écoutée!...--Mais, grand Dieu! j'aimerais

mieux rester à vos yeux ce que je vous parais sans doute, une femme

méchante et perfide, que de voir mes prévisions justifiées par vos

malheurs. Adieu... encore adieu une dernière fois... Vous ne voulez pas

attendre l'arrivée de M. de Mortagne?

--Madame,--répondis-je, touchée des larmes de madame de Richeville,--je

vous en supplie, cessons cet entretien. Quelques paroles que je

regrette, oh! que je regrette profondément, me sont échappées. Que du

moins elles vous prouvent que la chaleur avec laquelle j'ai défendu M.

de Lancry part d'un coeur qui lui appartient à jamais.

--Un dernier mot, et je vous quitte,--me dit madame de Richeville;--ce

que je vais vous dire n'altérera en rien votre résolution; mais je ne

dois pas vous cacher ce qui tenait aux projets de M. de Mortagne à votre

égard. Avant son départ pour l'Italie, songeant à votre avenir, il

m'avait, ainsi que je vous l'ai dit, parlé d'un mariage entre vous et le

fils d'un de ses meilleurs amis, M. Abel de Rochegune, qui avait alors

vingt ans et dont la fortune devait être considérable. Ce jeune homme

paraissait à M. de Mortagne un parti digne de vous. Aujourd'hui M. de

Rochegune, par la mort de son père, un des plus nobles caractères de ce

temps, se trouve maître de grands biens. Il arrive d'un voyage, chacun

s'accorde à vanter son esprit et ses qualités: sans être belle, sa

physionomie a infiniment de charme... Il vous a vue à l'Opéra, il était

dans une loge le soir où vous êtes venue à ce théâtre pour la première

fois; il a été frappé de votre beauté, et sans l'affectation avec

laquelle mademoiselle de Maran a proclamé d'avance votre mariage avec M.

de Lancry, M. de Rochegune eût demandé la grâce de vous être présenté.

Si M. de Mortagne eût été ici, il vous eût amené son protégé. Encore une

fois, je vous dis cela, Mathilde, pour vous prouver que votre résolution

de ne pas attendre pour vous marier l'arrivée de votre seul ami, pourra

lui être d'autant plus pénible, qu'il avait des vues auxquelles votre

bonheur lui semblait attaché.

--M. de Mortagne, dont je n'oublierai jamais les bontés, madame, serait

ici, que je lui répondrais... que j'ai fait un choix honorable,

qu'aucune considération ne m'empêchera de m'unir à M. de

Lancry...--répondis-je avec cette inflexible opiniâtreté de volonté qui

caractérise l'amour profond, aveugle, encore exalté par la

contradiction.

--Adieu donc, Mathilde!--dit madame de Richeville d'un ton

pénétré,--donnez-moi l'assurance que vous croyez au moins au

désintéressement de ma démarche, cela me consolera du chagrin de n'avoir

pu gagner votre confiance... Dites, dites que vous ne conserverez pas de

moi un mauvais souvenir.

J'allais lui répondre, lorsque Blondeau entra brusquement.

Madame de Richeville baissa son voile.

--Mademoiselle,--me dit Blondeau,--mademoiselle de Maran vous prie de

descendre chez elle.

Madame de Richeville me fit une modeste révérence et sortit.

Maintenant je sais, à n'en pas douter, que madame de Richeville n'était

pas guidée par une odieuse arrière-pensée en me parlant ainsi. Elle

ressentait véritablement pour moi une affectueuse compassion. Sa

reconnaissance envers M. de Mortagne, l'intérêt qu'inspirait ma

position, avaient été les seuls mobiles de sa démarche.

Maintenant je sais que cette femme réunit en elle les plus étranges

contrastes. Elle passe la moitié de sa vie à pleurer amèrement les

fautes qu'elle a commises, et cela du fond de l'âme, et cela sans

hypocrisie. Sa position, son caractère altier, lui rendent toute

dissimulation aussi inutile qu'impossible.

Non, c'est une de ces créatures à part, puissantes pour le mal comme

pour le bien: elle est sortie des mains de Dieu pure, noble et grande;

l'éducation, le monde, la vie qu'on lui a faite, bien plus encore que

ses mauvais penchants, l'ont rendue coupable. Mais il y a en elle de si

vaillantes qualités, son esprit est si juste, son jugement si supérieur,

son coeur est resté si bon, son âme si généreuse, que, s'élevant

parfois dans un milieu de ressouvenirs désolés et de repentir fervent,

elle jette vers le ciel un regard suppliant et désespéré, et vers la

terre un sourire d'amertume et de dédain.

Plus tard, je raconterai quelques traits admirables de cette femme, qui

eut des torts sans doute, mais qui fut toujours si indignement

calomniée; je vous dirai son épouvantable mariage, qui seul peut-être

l'a jetée dans l'abîme, dont elle sort parfois épurée par une expiation

douloureuse.

Qu'on juge maintenant des remords qui m'accablent au souvenir de la

dureté méprisante avec laquelle j'accueillis sa démarche, dictée par le

plus touchant intérêt: je n'ose dire encore par la plus funeste

prévision...

A peine madame de Richeville fut-elle sortie, que j'allai chez ma tante.

La première personne que j'aperçus auprès d'elle fut Gontran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 55 / 355 题