Un mois s'était passé depuis le jour où j'étais allée à l'Opéra avec ma
tante et M. de Lancry.
Celui-ci était venu très-régulièrement voir mademoiselle de Maran,
d'abord tous les deux jours, puis tous les jours.
A mesure que notre intimité augmentait, je découvrais en lui mille
nouvelles qualités charmantes; on ne pouvait rencontrer un caractère
plus égal, plus prévenant, plus délicatement attentif. Son esprit fin,
ingénieux, savait si adroitement déguiser la flatterie, qu'il me la
laissait accepter, à moi qui me défiais toujours des louanges, en me
souvenant des perfides exagérations de ma tante sur les avantages dont
j'étais douée.
Ardent et généreux, il n'y avait pas une noble cause que M. de Lancry ne
défendît avec chaleur. Rempli de modestie, il souffrait visiblement
lorsqu'on lui parlait des mérites qui lui avaient valu des distinctions
toujours rares à son âge. Quant à ses succès dans le monde, quoique, par
convenance, un tel sujet fût rarement traité devant moi et devant
Ursule, il était facile de voir que M. de Lancry n'avait pas la moindre
fatuité. Sa conversation était, quand il le voulait, sinon sérieuse, du
moins instructive. Il avait beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Il
parlait des arts avec infiniment de goût, et il n'était pas étranger aux
littératures contemporaines.
Peindre si longuement ses avantages, c'est presque dire que je
l'aimais... oui... je l'aimais.
Comment ne l'aurais-je pas aimé? Vivant chez ma tante presque dans la
solitude, ne voyant que lui, et le voyant chaque jour, pouvais-je
résister longtemps au charme qui le rendait si séduisant? Je vous ai dit
combien était triste et monotone la vie que je menais chez mademoiselle
de Maran. Dès que M. de Lancry vécut dans notre intimité, tout changea:
l'espoir, le plaisir de le voir, le désir de lui plaire, la crainte de
n'y pas réussir, les ressouvenirs qui succédaient à son absence, les
longues rêveries, enfin les mille anxiétés mystérieuses de la passion me
jetaient dans un trouble continu, et le temps s'écoulait avec une
incroyable rapidité.
Je l'aimais... et j'étais tour à tour bien heureuse et bien malheureuse
de cet amour...
J'étais heureuse lorsque dans mes rares accès de croyance en moi, dans
mes jours d'orgueil de jeunesse, d'orgueil de beauté, d'orgueil de
coeur, je me demandais si Gontran trouverait dans une autre les
garanties de bonheur que je croyais posséder et que je pouvais lui
offrir, s'il demandait ma main...
J'étais malheureuse, oh! bien malheureuse, lorsque doutant de moi, de ma
beauté, doutant presque de mon coeur, je n'osais croire que Gontran
pût m'aimer; je me persuadais même qu'il était plus que jamais attaché à
madame de Richeville.
Alors ces mots qu'elle m'avait dits à l'Opéra avec un accent si
affectueux:--_Prenez garde, pauvre enfant!_--ces mots me revenaient à la
pensée. Dans mon découragement, je n'avais plus la force de haïr cette
femme. J'interprétais ces paroles comme si elle m'eût dit: «Prenez
garde, pauvre enfant, on veut vous marier à Gontran, vous n'avez rien de
ce qu'il faut pour lui plaire, et vous souffrirez d'un amour que vous
ressentirez seule.»
Lorsqu'au contraire ma confiance renaissait, je voyais dans ces mots de
la duchesse une sorte de menace déguisée, une sorte de défense de
prétendre à un coeur qu'elle possédait.
J'étais d'autant plus accablée par ces différentes pensées, que je ne
pouvais les confier à personne. Mon tuteur, M. d'Orbeval, avait rappelé
Ursule près de lui pendant quelque temps. Notre séparation, quoiqu'elle
dût être de très-courte durée, n'en avait pas été moins pénible. Dans
ce moment, surtout, l'absence de ma cousine m'était doublement cruelle.
Lors de mes doutes les plus accablants, je me rassurais pourtant
quelquefois en pensant que mademoiselle de Maran n'aurait pas si
ouvertement, si particulièrement reçu M. de Lancry, s'il ne lui avait
pas fait part de ses vues. Cependant, jamais ma tante ou M. de Versac
n'avaient fait la moindre allusion à la possibilité d'un mariage entre
moi et M. de Lancry.
Enfin, ces angoisses cessèrent.
Le 15 février, je me rappelle ce jour, cette date, ces circonstances,
comme si tout s'était passé hier; le 15 février, j'étais seule dans le
salon de ma tante, où j'avais cru la trouver, mais elle était sortie en
donnant ordre de dire aux personnes qui pouvaient la demander, qu'elle
allait rentrer.
Je lisais les _Méditations_ de Lamartine, lorsque j'entendis la porte du
salon s'ouvrir; Servien annonça M. le vicomte de Lancry.
Jamais je ne m'étais trouvée seule avec Gontran, je me sentis dans un
embarras mortel.
--On m'a dit, mademoiselle, que madame votre tante allait bientôt
rentrer, et qu'elle priait les personnes qui viendraient de vouloir bien
l'attendre... Et puis, après avoir hésité un moment, il ajouta d'une
voix émue:--Et je ne croyais pas avoir le bonheur de vous trouver ici,
mademoiselle; aussi permettez-moi de profiter de cette rare et précieuse
occasion pour vous supplier de m'entendre.
--Monsieur... je ne sais... Que pouvez-vous avoir à me
dire?--répondis-je en balbutiant, avec un battement de coeur presque
douloureux.
Alors, d'une voix tremblante dont je ne pourrai jamais oublier l'accent
enchanteur, il me dit:
--Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous parler avec la plus entière
franchise... et soyez assez bonne pour me promettre de me répondre de
même.
--Je vous le promets, monsieur.
--Eh bien! mademoiselle, mon oncle, M. le duc de Versac, abusant d'un
secret qu'il a pu pénétrer, mais que je ne lui ai jamais confié, était
décidé à demander pour moi votre main à madame votre tante...
Je l'ai conjuré de n'en rien faire.
Le courage me manqua... Je ressentis au coeur un coup violent; je crus
que M. de Lancry avait de l'éloignement pour moi, et je répondis d'une
voix faible:
--Il était inutile de m'apprendre... monsieur...--Je ne pus achever.
--Non, mademoiselle... cela n'était pas inutile, permettez-moi de vous
le dire; je ne pouvais autoriser M. de Versac à faire cette demande à
mademoiselle de Maran avant d'avoir eu votre consentement.
--Et c'est mon consentement que vous venez me demander?--m'écriai-je,
sans pouvoir cacher ma joie, sans penser à la cacher.
A un mouvement de surprise de M. de Lancry, je regrettai presque ma
franchise; je craignis qu'il ne l'interprétât défavorablement; je
rougis, je me troublai, et je ne pus ajouter un mot.
Après quelques moments de silence, Gontran reprit:
--Oui, mademoiselle, c'est votre consentement que je viens solliciter
sans oser l'espérer. Vous êtes libre de votre choix, et j'aurais
toujours regretté d'avoir été le sujet de quelque demande, de quelque
insistance qui auraient pu vous être désagréables.
--Monsieur, je...
Gontran m'interrompit et me dit avec un accent de sérieuse
tendresse:--Mademoiselle, un mot encore avant de vous voir par un refus
peut-être renverser non de présomptueuses espérances, mais des voeux
que j'ose à peine former; permettez-moi de vous exposer toute ma pensée.
Vous êtes orpheline, vous êtes presque seule au monde. Je dois, en
honnête homme, vous tenir le langage sérieux que je tiendrais à votre
mère... Vous savez pourquoi... dans cette circonstance, je m'adresse _à
vous_... et non pas à mademoiselle de Maran,--ajouta Gontran d'un air
significatif qui me prouva qu'il avait pénétré quels étaient mes
rapports avec ma tante, mais que, par délicatesse, il ne pouvait m'en
parler.
Je fus vivement touchée de la manière à la fois grave et affectueuse
dont s'exprimait Gontran.
--Je vous comprends,--lui dis-je...--et je vous remercie.
--Quand vous m'aurez entendu,--reprit-il,--vous pourrez, mademoiselle,
préjuger de l'avenir avec autant de certitude que s'il était accompli.
J'ai peu de qualités peut-être, mais j'ai toujours été loyal et sincère
dans l'exécution de ma parole... J'ai toujours résolu de ne me marier
qu'à une femme que j'aimerais de l'amour le plus respectueux et le plus
vif... de cet amour fervent et saint qui ne ressemble pas plus aux goûts
passagers de la première jeunesse, que la durée des liaisons éphémères
qui en sont la suite ne ressemble à la durée du mariage; au contraire de
tout le monde, rien ne m'a toujours semblé plus romanesque qu'une union
tendrement assortie... telle que je la rêvais... Pour accomplir ces
voeux, il s'agit seulement de savoir ménager le trésor de félicités
qui peuvent durer autant que nous... Alors on traverse avec
enchantement, dans une confiance mutuelle, une vie de tendresse et
d'amour, que le génie du coeur peut délicieusement varier... car,
encore une fois, il n'y a rien de plus romanesque que le mariage...
quand on sait s'aimer.
Je ne sais pourquoi à ce moment le souvenir de madame de Richeville
traversa ma pensée. Je ne pus m'empêcher de dire à M. de Lancry:
--Pourtant, monsieur, ces liaisons éphémères dont vous parlez semblent
quelquefois...
--Ah! mademoiselle,--s'écria-t-il en m'interrompant,--peut-on jamais les
comparer à un bonheur légitime et vrai? Ah! croyez-moi... quand on aime
pour la vie, on reconnaît bien vite le néant de ces coupables
affections. Quel est donc leur charme pour qu'on puisse les préférer à
un amour béni par Dieu? Parce qu'une femme vous appartient devant le
ciel et devant les hommes, appréciera-t-on moins tout ce qu'il y a de
charme dans une longue soirée passée près d'elle? Jouira-t-on moins de
ses préférences, parce que chaque jour on les aura méritées aux yeux de
tous à force de soins et de tendresse? Son esprit, sa grâce, ses
succès, vous seront-ils moins chers, parce que son regard pourra sans
crainte chercher le vôtre, et vous dire: «Jouissez de ce que vous
inspirez!» Si au milieu du monde elle accueille un signe de vous par un
mystérieux et doux sourire, ce sourire sera-t-il moins doux, parce qu'il
n'annoncera pas une coupable intelligence? Parce que ces fleurs dont
elle est parée ont été choisies par une main amie et respectée,
ont-elles moins d'éclat et de parfum! Si l'on veut voyager et se reposer
du tumulte de Paris dans la contemplation des beautés de la nature,
faudra-t-il enlever absolument une fille à son père, une femme à son
mari, pour jouir de mille ravissements d'un voyage amoureux fait dans un
pays enchanteur et poétique? Le beau ciel d'Espagne ou d'Italie
sera-t-il donc voilé pour tous ceux qui peuvent s'aimer sans rougir? Oh!
croyez-moi, je vous le répète, il y a des trésors inépuisables de
bonheur pur, de plaisirs romanesques dans une union basée sur l'amour,
telle que je la rêve... Car, je vous l'avoue, il me serait impossible de
voir dans le mariage un isolement à deux, une vie indifférente, ou
seulement convenable et polie!... Oh! non... non... je voudrais
concentrer dans cette vie toutes les joies, toutes les adorations, toute
la puissance de mon coeur! Maintenant, voyez-vous... que je connais
les faux plaisirs de la jeunesse, ils me semblent aussi loin du vrai
bonheur que la superstition est loin de la religion... Je ne sais,
mademoiselle, si vous m'avez bien compris, je ne sais si j'ai pu vous
donner une faible idée de mes sentiments, de mes pensées. Si j'étais
assez heureux pour cela, si, contre tout mon espoir, vous me permettiez
d'autoriser la demande que M. de Versac désire faire pour moi à
mademoiselle de Maran, croyez-en ma foi d'honnête homme...
mademoiselle... aimé de vous... je serais en tout digne de vous...
En disant ces trois derniers mots, M. de Lancry, qui était assis dans un
fauteuil près du mien, se leva par un mouvement d'une gravité touchante,
presque solennelle.
Je ne puis dire toutes les émotions que ce langage si nouveau pour moi
éveilla dans mon coeur; il me sembla qu'un nouvel et radieux horizon
s'offrait à ma vue; je fus frappée d'un saisissement délicieux, car les
paroles de Gontran sur le romanesque d'un bonheur légitime,
traduisaient, résumaient complétement mille pensées jusque-là vagues et
confuses dans mon esprit.
Ce tableau ravissant de _l'amour dans le mariage_, avec les
délicatesses, les mystères et les entraînements de la passion, me
transporta d'une espérance ineffable.
J'étais trop profondément heureuse pour cacher ma joie, pour mettre la
moindre dissimulation dans ma réponse. Je sentis mes joues brûlantes,
mon coeur battre, non de timidité, mais de résolution généreuse. Je
voulus être à la hauteur de l'homme qui venait de me parler avec tant de
sincérité, et dont les paroles m'inspiraient une invincible confiance.
--Je ne serai ni moins franche ni moins loyale que vous,--lui
dis-je.--Je suis orpheline; je ne dois compte qu'à Dieu et à moi du
choix que je puis, que je veux faire... J'ai foi dans l'amour que vous
me peignez si doux et si beau, parce que moi-même bien souvent j'ai rêvé
cet avenir.
--Mademoiselle, il serait vrai... je pourrais espérer?
--Je vous ai promis d'être franche... je le serai. Avant que de vous
donner, non pas une espérance, mais une certitude... permettez-moi, à
mon tour, quelques mots sur mes sentiments: ne prenez pas ce que je vais
vous dire pour l'expression d'un doute, bien loin de ma pensée... J'aime
ma cousine comme la plus tendre des soeurs. Elle est sans fortune,
elle veut faire un mariage selon son coeur; pour la mettre à même de
choisir sans se préoccuper des questions d'intérêt, je désire lui
assurer la moitié de mes biens. Si elle ne se marie pas, je désire la
garder toujours près de moi... Consentez-vous à ce qu'elle soit aussi
votre soeur?
D'abord Gontran me contempla avec étonnement; puis, joignant les mains,
il s'écria:
--Quel noble coeur! quelle âme! Comment ne pas approuver, que dis-je?
ne pas admirer une affection si généreuse? Ne serait-elle pas une
garantie de l'élévation de vos sentiments, s'il était possible d'en
douter? Et puis ne connais-je pas mademoiselle Ursule? ne sais-je pas
qu'elle mérite tant de dévouement?
--Oh! bien... bien,--dis-je avec entraînement,--je le vois, mon coeur
trouve un écho dans le vôtre. Maintenant, une dernière question...--ajoutai-je
en baissant les yeux et en balbutiant;--madame la duchesse de
Richeville...
Je ne pus dire que ces mots.
Gontran me répondit aussitôt:--Je vous comprends, mademoiselle... les
bruits du monde ont pu parvenir jusqu'à vous... Depuis mon retour
d'Angleterre, ou plutôt depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, je vous
le jure sur l'honneur, je n'ai été occupé que d'une seule pensée... je
n'ose dire... que d'une seule personne...
Je tendis la main à Gontran sans pouvoir retenir deux larmes; oh! deux
bien douces larmes.--Si vous voulez la main de l'orpheline... elle est à
vous... devant Dieu, je vous la donne,--lui dis-je.
--Devant Dieu aussi, je fais le serment de la mériter,--dit Gontran,--et
il tomba à genoux d'une manière si charmante, si naturelle, je dirais
presque si pieuse, en portant ma main à ses lèvres, que rien ne me parut
exagéré dans ce mouvement.
De ma vie... je n'éprouvai une impression à la fois plus douce, plus
sereine, plus triomphante.
Je joignis les mains avec force, et je dis d'une voix profondément émue:
--Mon Dieu! mon Dieu! que je vous remercie de me faire maintenant la vie
si riante et si belle!...
Un roulement de voiture qui retentit dans la cour annonça le retour de
mademoiselle de Maran.
--Mathilde,--me dit Gontran,--voulez-vous me permettre de faire tout à
l'heure, là, devant vous, ma demande à votre tante?... Alors je pourrais
peut-être revenir passer cette soirée près de vous.
--Oh! oui, oui,--m'écriai-je avec joie,--vous avez raison... Ainsi vous
reviendrez ce soir?
Mademoiselle de Maran entra dans le salon.
--Je gage,--me dit-elle dès la porte du salon,--que vous ne savez pas ce
qu'Ursule est allée faire en Touraine?
--Non, madame.
--Et vous, Gontran?
--J'ignore complétement...
--Eh bien! moi, je le sais; je viens de chez le notaire de M. d'Orbeval,
qui est aussi le mien; il paperassait, devinez quoi... Je vous le donne
en cent... je vous le donne en mille.
--Mais, ma tante..
--Il paperassait des titres, des donations pour Ursule,--dit
mademoiselle de Maran en riant aux éclats,--pour Ursule, qui se marie.
--Ursule se marie... sans me l'écrire!... Dans sa dernière lettre elle
ne m'en disait pas un mot!--m'écriai-je avec une douloureuse surprise.
--Attendez donc... attendez donc; tout à l'heure Pierron, après avoir
ouvert la porte cochère, m'a remis quelques lettres que j'ai mises dans
mon sac sans les regarder; il y en a peut-être une d'Ursule pour vous.
Mademoiselle de Maran fouilla dans son sac, en tira trois lettres, lut
leurs adresses, et dit:--En effet... en voici une timbrée de Tours pour
vous.
--Madame,--dit M. de Lancry à ma tante,--ce que je vais avoir l'honneur
de vous dire est bien grave. Je choque sans doute les usages reçus en
abordant un tel sujet sans préparation; mais je suis si heureux, et
surtout si jaloux de jouir le plus tôt possible du privilége qui me
sera peut-être accordé... que je viens, sûr de l'agrément de
mademoiselle Mathilde, vous demander sa main.
--Ah! mon Dieu!--s'écria ma tante;--qu'est-ce que vous me dites donc là,
Gontran? C'est comme un coup de tonnerre... je n'en reviens pas. Ça ne
s'est jamais vu, un mariage arrangé de cette façon-là!
--Vous dites vrai, madame; si vous accordiez votre consentement, et si
j'en crois mon coeur, ce mariage serait unique entre tous les
mariages,--dit Gontran en me regardant.
--Mais c'est qu'en vérité j'en suis tout ébaubie. Ça ne se fait jamais
comme ça, mon pauvre Gontran! Ce sont les grands parents qui se chargent
de ces ouvertures-là, avec toutes sortes de préliminaires et de
préambules. On en cause quelquefois huit jours, et, après d'autres
préambules encore, on fait venir la petite fille, et on lui dit qu'il se
pourrait bien qu'on songeât un jour à la marier; que dans ce cas là, un
jeune homme qui réunirait tels, tels et tels avantages, semblerait un
parti sortable.
--Eh bien! ma tante,--dis-je gaiement à mademoiselle de
Maran;--figurez-vous que ces huit jours, que ces longs préambules ont
duré, et que vous avez dit à la petite fille qu'un parti sortable se
présentait...
--Eh bien?--dit ma tante.
--Eh bien! la petite fille accepte avec une profonde
reconnaissance,--dis-je à mademoiselle de Maran en lui prenant
tendrement la main pour la première fois de ma vie.
Je trouvai cette main glacée. Elle serra longtemps la mienne dans ses
longs doigts décharnés, en attachant sur moi un regard perçant, puis
elle sourit comme elle pouvait sourire.
Je ne pus vaincre un sentiment de vague frayeur qui se dissipa aussitôt.
--Vous voulez donc bien de cet abominable mauvais sujet-là pour mari,
mon enfant?... Allons, soit, je ne veux pas vous contrarier... J'y
consens... sauf l'approbation de M. d'Orbeval, votre tuteur, et celle de
votre oncle, Gontran.
--Il devait vous faire lui-même cette demande, madame,--dit M. de Lancry
transporté de joie.
--Ah! ma tante! vous êtes pour moi une seconde mère!...--m'écriai-je
dans ma joie, en embrassant mademoiselle de Maran avec effusion.
--Ah! ah! entendez-vous cette folle?--dit ma tante en riant aux éclats,
de son rire strident et moqueur; une seconde mère!...
--Hélas! j'avais blasphémé en donnant à mademoiselle de Maran le nom
d'une mère... Dieu devait m'en punir cruellement...
Le soir, à neuf heures, Gontran revint avec son oncle, M. de Versac. Il
annonça officiellement à ma tante que le roi avait eu la bonté de
permettre de substituer son titre de duc et sa pairie à M. de Lancry
lorsque ce dernier se marierait.
--Ce qui fait qu'un jour vous serez duchesse, ce qui est certes fort
agréable, quand on joint à cela plus de cent mille livres de
rentes,--dit mademoiselle de Maran.--Puis elle ajouta:
--A propos de rentes, j'ai fait fermer ma porte ce soir. Nous avons à
causer contrat avec M. de Versac. Les amoureux n'ont rien à y entendre.
Laissez-nous donc tranquilles, et allez-vous-en dans ma bibliothèque.
Que dirai-je de cette soirée si délicieusement employée à parler d'un
avenir qui s'offrait si splendide? Était-il possible de réunir plus de
chances certaines de bonheur? Esprit, beauté, charme, délicatesse,
mérite, naissance, fortune, celui que je devais épouser ne possédait-il
pas tous ces avantages?