Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de
Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.
Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps
sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait
faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la
prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême
distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.
Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je
ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était
absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été
désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.
Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait
inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins... La remarque
d'Ursule m'avait mise sur la voie.
J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté
qu'après avoir aimé.
Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers
intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent,
développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou
dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.
Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité
dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de
préciser mon caractère.
J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma
jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée
jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature;
j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui
m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant,
jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie.
J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte
que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que
lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement
au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le
bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait
provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou
cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je
pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je
cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais
pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait
rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.
Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une
passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre
en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se
manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je
connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.
Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour
déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère,
cette passion était la _jalousie_, la jalousie tantôt contrainte,
cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante
jusqu'à la bassesse........
....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur
moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant,
je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait
posée:
_Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec
madame de Richeville qu'avec toute autre?_
Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne
ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières
émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.
Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de
toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait
me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le
partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient
peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.
Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de
dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M.
de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement,
les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les
espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en
m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.
Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres
mouvements de mon coeur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette
soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la
seconde fois.
Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et
brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette
représentation.
On donnait le _Siége de Corinthe_.
En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en
face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt,
une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un
autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame
de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune,
me frappa.
On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de
Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait
merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du
jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et
malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras...
Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des
plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.
Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne
pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de
Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire,
accompagner ces tristes pensées.
Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la
vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.
La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup
d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante
qui m'avait frappée la veille.
On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau,
que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.
Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de
madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée
pour entrer dans son salon.
_Madame_ parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance,
causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute,
se retirer par discrétion, _madame_ daigna le retenir quelques moments
encore.
Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il
viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de
Richeville.
Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de
l'angoisse; mon coeur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la
porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.
C'était lui.
Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le
bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.
Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit:--Mathilde! M. de
Lancry.
Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.
Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la
conversation.
M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout
Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens
parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour
tout nouveau, et tout à fait à son avantage.
--Voyons, Gontran,--lui dit mademoiselle de Maran,--vous qui allez
partout, mettez-moi donc un peu au fait de tout ce beau monde-là, que je
ne connais pas; j'y suis aussi étrangère que ces jeunes filles. Voilà
plus de quinze ans que je n'ai mis le pied à l'Opéra. Il doit y avoir
ici toute la fleur des pois de la banque? Vous devez connaître ça de nom
ou de vue. C'est riche à faire peur aux honnêtes gens; ça a toujours
une loge à l'Opéra, tandis que nous autres, nous profitons modestement
des loges de la cour, qui sont les meilleures, Dieu merci.
--Je serais très-embarrassé, madame,--dit M. de Lancry;--car, pendant
quatre mois que je suis resté en Angleterre, bien des loges de _la
Banque_, comme vous dites, ont changé de maître. Je ne reconnais presque
plus personne; la Bourse a tant de caprices, elle fait et défait tant de
brusques fortunes!
--Il ne nous manquerait plus que de voir ces gens-là riches à
perpétuité! ça serait d'un joli exemple pour les autres
malfaiteurs,--dit mademoiselle de Maran.--Mais quelle est donc cette
petite femme, aux secondes, en béret rose? Elle est jolie, n'est-ce pas?
--Très-jolie,--dit M. de Lancry.--Elle et son mari sont les héros d'une
histoire bien simple et bien touchante,--ajouta-t-il avec un accent de
mélancolie qui m'étonna et qui donnait beaucoup de charme à sa
physionomie.
--Ah! mon Dieu! racontez-nous donc cela, Gontran! Comment
s'appelle-t-elle, cette belle héroïne?
--Le nom de mes héros est très-insignifiant... ils s'appellent M. et
madame Duval,--dit M. de Lancry en souriant.
--Duval! mais c'est un très-beau nom! Est-ce qu'il ne vaut pas bien les
Duparc, les Dupont, les Dumont ou les Dubois? Voyons, Gontran, le roman
de M. et de madame Duval.
--Figurez-vous donc, madame, qu'il y a deux ans...--Puis s'interrompant,
M. de Lancry dit à ma tante:--Tenez, madame, votre sourire moqueur
m'épouvante! Permettez-moi de m'adresser à mademoiselle Mathilde et à
mademoiselle Ursule; elles ne me décourageront pas, elles
s'intéresseront, j'en suis sûr, à cette naïve histoire.
Je levai les yeux, et je rencontrai le regard de M. de Lancry; je ne pus
m'empêcher de rougir.
--Allons! allons! contez votre conte à ces jeunes filles.--Je ne vous
regarderai pas,--dit mademoiselle de Maran;--et si je ris, ce sera à
part moi.
--Eh bien! donc, mademoiselle,--me dit M. de Lancry,--M. et madame Duval
avaient fait un très-heureux mariage.
--Mais c'est très-bien!--s'écria mademoiselle de Maran;--ça commence
tout juste comme une historiette de l'Ami des enfants ou de Berquin. Je
vous demande un peu si on dirait que c'est un ancien capitaine des
hussards de la garde qui raconte de ces choses-là! Continuez, continuez,
voici la belle princesse Ksernika qui entre dans sa loge avec sa suite.
Vous aurez fini votre historiette avant que le porte-flacon, le
porte-lorgnon, le porte-éventail, le porte-bouquet, le porte-programme,
aient rempli leurs fonctions. Voilà une belle princesse qui n'aime guère
les contes de Berquin.
--Je sais, madame,--dit M. de Lancry en souriant malignement,--toute la
différence qu'il y a entre un conte de Berquin et madame la princesse
Ksernika; mais je m'adresse à ces demoiselles; je n'ai pas besoin de
leur demander grâce pour la naïve simplicité de cette histoire, et je
continue:
--M. et madame Duval étaient complétement heureux et jouissaient d'une
honnête fortune. Je ne sais quelle banqueroute ou quel abus de confiance
les ruina entièrement. M. Duval avait une vieille mère qu'il idolâtrait
et qui était aveugle; elle lui avait abandonné tout ce qu'elle
possédait, à condition de vivre avec lui et sa belle-fille, qu'elle
aimait tendrement. En apprenant leur ruine, le premier, le plus grand
chagrin de M. et madame Duval fut d'avoir à craindre la pauvreté pour
leur mère, qui, depuis si longtemps, était habituée à un bien-être
presque indispensable à son âge. Ils résolurent donc de lui cacher ce
désastre. Son infirmité les aida merveilleusement à réaliser ce projet.
Quelques débris de fortune leur permirent de faire face aux dépenses des
premiers temps. M. Duval savait parfaitement l'anglais et l'allemand, il
fit des traductions; sa femme peignait à ravir, elle fit des dessins
d'album et jusqu'à des éventails. A force de travail, de privations et
surtout de présence d'esprit et d'adresse, ils parvinrent pendant près
de deux ans à tromper ainsi leur mère, qui, ne trouvant aucun changement
matériel dans ses habitudes, ne douta pas un instant du malheur qui
avait frappé ses enfants, malheur qui lui aurait été doublement funeste,
et par le chagrin qu'elle en eût ressenti, et par les privations qu'elle
eût voulu s'imposer. Enfin, il y a quelques jours, M. Duval reçut cent
mille francs avec une lettre qui lui annonçait que cette somme était une
restitution de la part du banqueroutier qui l'avait ruiné.--D'autres
personnes attribuent ce don à un bienfaiteur mystérieux.
--Ce qui paraît bien plus probable que le remords d'un maltôtier,--dit
ma tante.
--Toujours est-il, mademoiselle, que, grâce à cette somme, ces bons et
braves jeunes gens, maintenant habitués au travail, ont presque retrouvé
l'aisance qu'ils avaient perdue, et leur vieille mère ne s'est pas
aperçue qu'elle avait côtoyé de si près la misère.
--Ça finit comme ça avait commencé,--dit mademoiselle de Maran,--et ça
prouve que la bonne conduite est toujours récompensée. C'est pour cela
que lorsque la belle princesse Ksernika ira devant le bon Dieu, elle n'y
restera pas longtemps.
--Vous riez, madame,--reprit M. de Lancry;--eh bien! j'aurai le courage
de maintenir cette anecdote comme un des faits qui honorent le plus
notre temps.--Puis, s'adressant à moi:--Ne trouvez-vous pas,
mademoiselle, qu'il y a une bien rare délicatesse dans cette conduite?
Avoir assez d'empire sur soi pour étouffer toute plainte, toute allusion
involontaire au malheur dont on souffre et que l'on cache avec une si
pieuse sollicitude? Avoir, au milieu des inquiétudes navrantes de la
pauvreté, assez de présence d'esprit, assez de force d'âme pour
conserver toujours le caractère égal et gai que donne l'habitude de la
richesse? N'est-ce pas enfin un noble et touchant tableau, que de voir
ces deux jeunes gens tromper si religieusement leur vieille mère, en lui
créant, à force de travail, un petit coin d'opulence au milieu de leur
froide misère?
--Ah! sans doute, cela est beau, cela est admirable!--dit Ursule d'une
voix émue en portant sa main à ses yeux.--En entendant raconter on
pareil trait,--ajouta-t-elle,--on ne regrette pas d'être pauvre, puisque
la pauvreté inspire de pareils dévouements.
J'étais si troublée que je ne pus trouver une parole, et je trouvai
Ursule bien heureuse d'avoir pu dire quelque chose.
M. de Lancry avait raconté avec une grâce parfaite cette histoire,
puérile sans doute, mais par cela même pleine de charme dans la bouche
d'un homme comme lui.
Plusieurs fois, pendant ce récit, j'avais regardé M. de Lancry; la
touchante expression de sa physionomie donnait un nouvel attrait à ses
paroles; on ne pouvait, selon moi, apprécier si généreusement une telle
action sans être capable de l'imiter.
Je restais muette d'étonnement; je ne m'attendais pas à trouver cette
douce sensibilité sous les brillants dehors d'un homme à la mode. Aussi
mon coeur se serra bien douloureusement quand j'entendis ma tante dire
à M. de Lancry:
--Ma nièce Mathilde est si malicieuse avec son air de soeur...
Angélique, qu'elle est bien capable de se moquer de votre conte, au
moins, mon pauvre Gontran.
Je levai vivement les yeux sur M. de Lancry, comme pour le rassurer. Je
rencontrai son regard, mais si triste, mais si découragé, que je fus sur
le point de pleurer de chagrin et de dépit.
Je ne sais comment cette scène se serait terminée sans l'arrivée de M.
de Versac, qui ne précéda que de quelques moments le lever du rideau.
J'éprouvais un trouble profond, une sorte de vertige que la puissance de
la musique augmentait encore; chacune des pensées qui m'agitaient était,
pour ainsi dire, accompagnée d'une harmonie tour à tour rêveuse, tendre
ou passionnée, qui n'était que trop d'accord avec l'état de mon coeur.
Dans certaines circonstances, la musique a des séductions immenses. Elle
semble traduire nos pensées les plus secrètes, les plus confuses,
quelquefois même les plus coupables, dans un langage si enivrant, que
nous nous abandonnons à ses dangereux entraînements.
Ainsi, sans songer un instant aux obstacles que pouvait rencontrer le
sentiment qui s'éveillait si délicieusement en moi, bercée par ces
adorables mélodies, je me plaisais à rappeler à ma mémoire les
touchantes paroles de M. de Lancry; je me laissais aller à toute
l'admiration que m'inspirait le caractère que je lui supposais. Des
idées de jalousie venaient aussi m'assaillir lorsque, à travers ce songe
éveillé, je voyais vaguement devant moi la brune figure de la duchesse
de Richeville.
L'acte fini, j'écoutais encore; j'étais si absorbée que ma tante dut
m'appeler à plusieurs reprises pour me tirer de ma rêverie.
On sortait de la salle; je donnai le bras à M. de Versac; M. de Lancry
donna le bras à Ursule.
Je descendis presque machinalement, entendant, voyant à peine ce qui se
passait autour de moi.
Au moment où l'on vint nous annoncer notre voiture, je sentis un parfum
très-agréable, mais très-fort; le frôlement d'une étoffe toucha ma robe,
et une voix émue, affectueuse, me dit ces mots presque à l'oreille:
Prenez garde, pauvre enfant... on veut vous marier... Attendez M. de
Mortagne...
Je retournai vivement la tête pour voir qui venait de me parler; je
n'aperçus que le manteau de satin cerise et le turban lamé d'argent de
la duchesse de Richeville, qui descendait légèrement l'escalier devant
moi avec M. et madame de Mirecourt.