Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont
besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.
Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les
moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le
contre-coup.
Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous
les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de
Richeville une valse de Weber.
Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis
que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée
avec M. de Lancry.
Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son
urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait
déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire
aux lèvres et des fleurs au front.
Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de
Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des
paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.
J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse
modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles
de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses,
tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais
pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure
toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans
comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été
très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions
était triste et amer!
Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague
espérance: M. de Mortagne allait arriver...
Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin
de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde
aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses
remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.
J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans
tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.
J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi
jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le
dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne
savait que m'aimer aveuglément.
Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine,
dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs,
il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents.
Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement
très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir
lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.
Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce
d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui
avait annoncé son retour.
Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma
chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler
du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre
départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui
du succès de ma cousine.
--Sais-tu bien, ma chère Ursule,--lui dis-je en souriant,--qu'à me voir
si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si
contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que
nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre coeur?
--Comment trouves-tu M. de Lancry?--me demanda tout à coup ma cousine.
--Mais je le trouve charmant,--lui dis-je, un peu surprise de cette
question subite.--Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec
cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.
Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le
silence et reprit:
--Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...
--Dis donc vite...
--Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient
enchantés de te marier avec M. de Lancry.
D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux
éclats.
--Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde?
M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran?
celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir
souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six
personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en
faveur du neveu de M. le duc de Versac?
--Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?--repris-je en me
servant des termes de ma cousine;--c'est que M. de Versac et
mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.
Ce fut au tour d'Ursule à sourire.
--Quelle folie!--me dit-elle;--un si beau parti pour moi, pauvre fille,
humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais
mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de
justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il
dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas.
Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop
élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je
rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma
vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre
félicité que la tienne.
--Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir
jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon coeur, tu
seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de
Lancry, pourquoi veux-tu donc que _les dangereux avantages_ qu'il
possède me plaisent plus qu'à toi?
--Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de
mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes
dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que
très-charmée des suites d'un pareil mariage.
--Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne
pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins
brillant, par cela même beaucoup plus assuré.
--Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!
--Mon Dieu! que tu es méchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut
trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...
--Soit, et tu le trouves _surtout charmant quand il ne valse pas avec la
duchesse de Richeville_.
Je ne pus m'empêcher de rougir.--Oui,--dis-je à ma cousine; je ne sais
pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en
t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.
--Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?--reprit
tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.
--Ursule, encore une fois, tu es folle!
--Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi, ma
crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le
veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et
m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments...
Mathilde... je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou
l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.
Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.
Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je
répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la
rassurer par les plus tendres protestations.
--Tiens,--lui dis-je en essuyant mes yeux,--il n'en faut pas davantage
pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...
--Mathilde... tais-toi...--dit Ursule en me mettant doucement sa main
sur ma bouche...--tais-toi... j'ai été sotte, folle, de céder à mon
premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre coeur
était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de
ce que je ressens pour toi et à propos de toi.
Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:
--Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu
de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr... et quel charmant jeune
homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il
s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore
cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans
son chapeau, tant il avait l'air affairé.
Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma
gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.
Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque
de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle
de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.
Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et
dit:--Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été
longue.
Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu
à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.
Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle
s'y trouvait seule et semblait très en colère.
--Eh bien!--nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet
abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra
plus les pieds ici.
--M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?
--Comment? s'il a encore cassé quelque chose... eh! mais sans doute, et
cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien!--s'écria ma tante avec
un redoublement de fureur.--Je lui avais, une fois pour toutes, défendu
de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon
cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque
tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une
crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre
dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis
dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant
dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le
grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.
Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas
de nos rires étouffés; elle reprit:--Mais, en vérité, c'est que je
l'aurais battu si j'en avais eu la force.
--Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous
tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.
--Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je
m'ennuie quand je ne fais rien,--me répondit-il si bêtement, si
froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas
pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il
s'est encouru tout effaré.
--Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise?--dis-je à ma
tante.
--Tant mieux! s'écria-t-elle;--je voudrais qu'il attrapât quelque bonne
fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est,
malgré toute sa science.
Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle
repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa
niche en grondant.
La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant
admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je
me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne
et s'il devait bientôt arriver.
Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.
--Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là?
Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi
qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer,
qu'il vous suffise de savoir qu'il _est bien où il est_, et qu'il y
_restera longtemps_, entendez-vous? cet affreux jacobin!
Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de
l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça
ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans,
presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de
Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait
dans sa main.
Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran,
tant j'étais effrayée.
Après quelques moments de silence elle reprit:
--Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des
gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.
Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant
cette occasion de revoir M. de Lancry.
--Je suis fatiguée du bal, ma tante,--répondis-je; je préférerais ne pas
aller à l'Opéra.
--Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer,--répondit
aigrement mademoiselle de Maran.
Ursule me jeta un regard suppliant.
--J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.