En entrant dans le premier salon de l'ambassade, accompagnée de M. de
Versac, je sentis ma résolution m'abandonner. Il fallut l'accueil plein
de grâce et de bonté de madame l'ambassadrice d'Autriche pour
m'encourager un peu.
Mademoiselle de Maran donnait le bras à Ursule.
Plus que jamais je pus apprécier quelle était l'influence de ma tante,
et combien on la redoutait. La femme la plus agréable, la plus à la
mode, n'aurait pas été plus entourée, plus courtisée à son entrée dans
le bal, que ne le fut mademoiselle de Maran; elle recevait ces
respectueuses prévenances, ces hommages empressés, avec un très-grand
air et une affabilité protectrice presque dédaigneuse.
Nous allâmes du côté de la galerie où l'on dansait. M. de Versac, à qui
je donnais le bras, me nomma différentes personnes qui méritaient d'être
distinguées.
Nous nous arrêtâmes un moment auprès d'une des portes de la galerie.
J'entendis là les paroles suivantes, échangées entre deux personnes que
je ne pouvais voir.
--Eh bien! vous savez... Lancry est arrivé d'Angleterre... Je viens de
le voir... Il est plus brillant que jamais...
--Vraiment! il est de retour?...--reprit l'autre personne.--La duchesse
de Richeville doit être bien joyeuse, car elle avait été _plus que
triste_ de son départ... Pauvre femme!...
A un mouvement assez brusque de M. de Versac pour nous frayer un passage
dans la foule, je compris qu'il voulait distraire mon attention de cet
entretien, qu'il n'était pas convenable que j'entendisse, et dont M.
Gontran de Lancry, son neveu, était le héros.
Je n'attachai alors aucune importance à cet incident, et je suivis M. de
Versac. Avant d'arriver au bal, il me semblait que tout devait
m'embarrasser: mon maintien, ma démarche, mon regard; mais ma première
émotion passée, une fois au milieu de cette société à laquelle
j'appartenais, je me sentis non pas rassurée, mais, pour ainsi dire,
placée au milieu des miens.
L'on n'est presque jamais gêné ou intimidé que lorsqu'on aborde une
sphère au-dessus de celle à laquelle on appartient. Je recouvrai bientôt
toute ma liberté d'observation.
En entrant dans la galerie où l'on dansait, je fus presque éblouie de
l'éclat, de la magnificence des toilettes. Madame de Mirecourt, amie de
ma tante, et qui chaperonnait une jeune femme récemment mariée, offrit
de nous ménager une place auprès d'elle. Mademoiselle de Maran accepta;
Ursule et moi nous nous assîmes entre madame de Mirecourt et ma tante.
M. de Versac nous quitta pour aller chercher son neveu, qu'il voulait
nous présenter.
--Eh bien!--dis-je tout bas à ma cousine,--ce n'est pas si effrayant,
après tout; es-tu un peu rassurée?
--Non,--me dit Ursule,--je ne puis vaincre mon émotion; je tremble;
c'est à peine si je vois ce qui se passe autour de moi.
--Moi, je vois fort bien,--lui dis-je gaiement; et, pour lui donner un
peu de courage, j'ajoutai:--J'avoue que je trouve ce coup d'oeil
charmant. Quel dommage que tu ne puisses pas en jouir! Décidément, c'est
une bien jolie chose qu'un bal.
Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui
j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.
Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos
d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de
l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:
--Qu'avez-vous donc à rire ainsi?
--Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?--dit
mademoiselle de Maran en me montrant à son amie.--Si vous entendiez
combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir...
Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord!--Puis, se
retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton
affectueusement grondeur:--Voulez-vous bien ne pas avoir autant
d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue
si méchante.
Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des
personnes qui nous entouraient.
Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à
mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle
de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.
--Mais d'aucun,--lui répondis-je.--Je ne comprends pas un mot à ce
qu'elle vient de me dire.
Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire
cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs
personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady
Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes
moqueries.
J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je
devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes
observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à
l'instant.
Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle
d'être même spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la
calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants
et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée
depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.
Lady Fitz-Allan m'a dit depuis que ma méchanceté fut un moment la
nouvelle du bal. On s'entretint de l'ironie mordante de mademoiselle
Mathilde de Maran. (On m'appela ainsi pour me distinguer de ma tante.)
Personne n'avait entendu mes sarcasmes, il est vrai; mais, ainsi que
cela arrive toujours, tout le monde en parlait.
Ma tante voulut compléter son oeuvre; quelques minutes après, au
milieu d'un nouveau repos de valse, elle dit tout haut à Ursule:
--Mon Dieu! ma pauvre enfant! n'ayez donc pas l'air si sérieux, si
mélancolique; soyez donc un peu de votre âge si vous pouvez: qu'est-ce
que c'est que cette sauvagerie-là?
Ces mots de ma tante aussi entendus, répétés, commentés, établirent
positivement que j'étais aussi moqueuse, aussi étourdie, que ma cousine
était timide, sensée, réfléchie.
Le monde revient bien rarement de ses premières impressions; ces
quelques mots de ma tante eurent donc une grande influence sur ma
destinée.
Hélas! il faut tout dire, mon inexpérience, ma vanité, augmentèrent
encore la portée du mal qu'on me faisait... Plus tard, je déplorai
amèrement cette réputation de méchanceté moqueuse. J'eus d'abord assez
de faiblesse pour en être presque flattée, presque fière. Je me croyais
belle, je pensais que l'ironie était un brevet d'esprit.
La valse finie, M. de Versac s'approcha de ma tante avec son neveu, M.
le vicomte Gontran de Lancry.
Je l'avoue... je ne pus m'empêcher de rester presque immobile de
surprise à la vue de M. de Lancry; il avait alors environ trente ans.
Il était difficile de voir un homme plus parfaitement agréable, d'un
extérieur plus séduisant.
J'étais bien jeune, et chez mademoiselle de Maran je n'avais vu personne
qui pût en rien être comparé à M. de Lancry.
Ancien page du roi, il avait servi et fait très-vaillamment la guerre en
Espagne. Attaché plus tard à une grande ambassade, il avait, au bout de
quelques années, abandonné l'état militaire; et, grâce aux bontés du roi
et à la protection de M. de Versac, il avait été nommé gentilhomme de la
chambre du roi.
Ma première entrevue au bal de l'ambassade d'Autriche me revient
très-présente à l'esprit. Il y avait eu grande réception au château;
beaucoup d'hommes de la cour étaient venus au bal en uniforme. M. de
Lancry sortait aussi des Tuileries; il portait l'éclatant habit de sa
charge, et avait au cou le ruban rouge et la croix d'or de commandeur de
la Légion d'honneur; à son coté, la large plaque d'un ordre étranger. M.
de Lancry était d'une taille moyenne, mais de la plus extrême élégance;
ses traits, d'une régularité parfaite, étaient (selon ma tante, et elle
disait vrai), étaient ceux «d'un jeune Grec d'Athènes, animés de toute
la finesse et de toute la grâce parisienne» C'était, disait-elle,
_l'idéal du joli_. Il avait des cheveux châtains, les yeux bruns, les
dents charmantes, une main, un pied, à rendre une femme jalouse; je vous
l'ai dit, ayant trente ans à peine, il n'en paraissait pas vingt-cinq.
Ces avantages naturels, relevés d'insignes honorables qu'on n'accorde
généralement qu'à un âge plus mûr et qui semblent toujours annoncer le
mérite, devaient donc rendre M. de Lancry infiniment remarquable.
Lorsqu'il s'approcha de ma tante elle lui tendit la main et lui dit:
--Bonsoir, mon cher Gontran!... Votre oncle m'a seulement appris tantôt
votre retour de Londres. Eh bien! qu'est-ce que vous avez fait dans ce
cher pays?
M. de Lancry sourit, s'approcha de mademoiselle de Maran, et lui dit
tout bas quelques mots que je ne pus entendre.
--Voulez-vous bien vous taire!--s'écria ma tante en riant.--Puis elle
ajouta:--Heureusement, on peut tout dire à une mère bobie comme moi;
seulement, pour faire pénitence, vous allez faire danser ces petites
filles.
Se tournant alors vers moi, ma tante dit à M. de Lancry d'un air rempli
de dignité qu'elle prenait mieux que personne quand elle le
voulait:--Mademoiselle Mathilde de Maran, ma nièce.