L'ENTRÉE DANS LE MONDE.

Lorsque mademoiselle de Maran nous eut annoncé qu'elle nous conduirait

au bal de l'ambassade d'Autriche, Ursule et moi nous fûmes

très-inquiètes; cela était fort simple, car nous vivions presque dans la

retraite.

Rien de plus monotone, de plus régulier que nos habitudes.

Le matin nous prenions nos leçons. Dans l'après-midi, selon la saison,

nous allions nous promener soit à pied avec madame Blondeau, soit en

voiture avec mademoiselle de Maran; puis nous rentrions, et, après nous

être habillées, nous restions quelquefois dans le salon de ma tante à

travailler jusqu'au dîner.

Plusieurs de ses amis venaient la voir à cette heure. Ils étaient peu

nombreux, et tous d'anciens compagnons d'émigration de mon père.

Parmi eux, nous aimions beaucoup M. de Versac, l'un des grands officiers

de la maison du roi.

Malgré ses soixante-dix ans, on ne pouvait voir un vieillard d'un esprit

plus gai, plus jeune, plus aimable. Il était d'une tournure encore

très-élégante, montait à cheval à merveille, et ne manquait aucune des

chasses du roi ou de monsieur le dauphin. Il avait toujours été pour moi

d'une bonté parfaite, et, à ma grande joie, il avait souvent défendu

Ursule en prenant très-gaiement son parti contre ma tante.

M. de Versac était d'un caractère charmant, mais sans consistance; il

avait passé sa vie à plaire, et il lui eût été impossible de ne pas dire

une chose aimable, gracieuse ou flatteuse. Jamais il n'avait, je crois,

prononcé un mot qui approchât de la critique.

Je suis maintenant quelquefois tentée de croire que cette impitoyable

bienveillance cachait, sinon un profond dédain, du moins une parfaite

indifférence de tout et de tous. Mais si ce sentiment existait chez M.

de Versac, il devenait difficile de le pénétrer à travers l'enveloppe

d'urbanité et d'affabilité exquise dont il s'entourait. D'ailleurs je

n'ai jamais pu me représenter M. de Versac ne souriant pas ou ne

flattant pas: il avait les plus belles dents du monde, un sourire

très-séduisant; peut-être ces avantages décidèrent-ils de son optimisme.

Je vois encore sa figure remplie de noblesse et de cette grâce

affectueuse particulière aux vieillards heureux. Il portait ses cheveux

blancs avec beaucoup de coquetterie. Lorsque, le soir, sa toilette,

d'une recherche peut-être extrême pour son âge, était rehaussée du

cordon bleu et de la plaque du Saint-Esprit, on ne pouvait imaginer un

type plus agréable du grand seigneur d'autrefois.

Il voyait rarement madame la duchesse de Versac, sa femme, qui depuis la

restauration était retirée à l'Abbaye-aux-Bois, où elle s'occupait de

pieuses et bonnes oeuvres.

Ce qui nous faisait encore aimer M. de Versac, c'étaient toutes ses

narrations enchanteresses des bals de madame la duchesse de Berry, et

surtout des quadrilles costumés. M. de Versac était un homme de plaisir

par excellence; il parlait de ces fêtes, de ces distractions de la vie

oisive et opulente, avec le plus vif intérêt.

Parmi les autres personnes qui composaient, le matin, le petit cercle de

mademoiselle de Maran, il y avait encore un des ministres du roi.

C'était le meilleur homme du monde; il nous amusait fort par ses

distractions et par ses insurmontables envies de dormir, auxquelles il

cédait quelquefois en plein jour avec une bonhomie charmante.

Ce qui mettait le comble à notre joie, c'était l'arrivée de M. Bisson,

homme d'une science prodigieuse et d'une réputation européenne; il

passait pour l'un des membres les plus éminents de l'Académie des

sciences. C'était un grand homme maigre, haut de six pieds, avec une

toute petite tête, et la figure la plus débonnaire qu'on pût voir; son

long cou sortait d'une cravate blanche roulée en corde, dont le noeud

se trouvait ordinairement derrière sa tête. En toute saison, il portait

un spencer vert, fourré d'astracan, par-dessus son habit noir à larges

basques. Pour rien au monde on ne l'aurait fait monter en voiture, tant

il avait peur de verser; aussi, lors des temps pluvieux ou boueux,

arrivait-il quelquefois chez mademoiselle de Maran dans un état à faire

pitié.

Rempli d'esprit, de connaissances, de bonté, il n'avait qu'une manie

incurable, celle de toucher à tout, de tout déranger de place, et

souvent de tout casser.

Ma tante se mettait dans des colères furieuses; mais comme elle aimait

beaucoup causer sciences avec un homme de la réputation de M. Bisson,

elle finissait par s'apaiser.

Je me souviendrai toujours d'une charmante tabatière ornée d'émaux de

Petitot que ma tante lui avait imprudemment confiée, au milieu d'une

dissertation sur un des derniers mémoires lus, je crois, par M. le duc

de Luynes à l'Académie des sciences, sur les vases étrusques.

M. Bisson commença par rouler innocemment la précieuse boîte dans sa

main, puis peu à peu la conversation s'anima. Mademoiselle de Maran ne

mettait aucune mesure dans ses attaques; plutôt que de céder, elle niait

l'évidence.

Le savant, exaspéré par je ne sais plus quelle fausse affirmation de ma

tante, s'écria en frappant impétueusement sur la cheminée:

--Eh! non, non, non, mille fois non, et encore non, madame.

Chaque négation était accompagnée d'un grand coup de tabatière, donné à

tour de bras sur la tablette de marbre.

Ma tante ne s'aperçut de la destruction de sa fragile botte qu'au nuage

de tabac et aux éclats d'émaux qui s'en échappèrent.

--Ah! l'affreux brise-tout!--s'écria-t-elle en colère:--qu'est-ce qu'il

m'a encore cassé là?....... mais, c'est ma tabatière de Petitot! Ah! le

vilain homme; mais, monsieur, pour l'amour de Dieu, tenez-vous donc

tranquille! vous me jetez du tabac dans les jeux, vous m'aveuglez! Pour

cette fois, je vous défends de remettre les pieds chez moi,

entendez-vous... Ma tabatière de Petitot!... L'autre jour c'était une

bonbonnière de cristal de roche irisé, une bonbonnière de cinquante

louis, s'il vous plaît, qu'il m'a mise en morceaux en faisant gesticuler

ses grands bras! Allez-vous-en... de chez moi, je vous en supplie...

allez-vous-en... vos conversations me coûtent trop cher, sans compter

que vous avez l'inconvénient d'arriver toujours fait comme un voleur et

de m'apporter ici toutes les boues des rues de Paris.

--Vous avez beau dire! madame,--s'écria M. Bisson courroucé,--je ne

monterai jamais dans une voiture; j'y suis résolu, j'aime bien mieux

salir votre tapis que de me casser le cou!--Et le savant ne parla pas

autrement du désastre de la tabatière.

--Tenez, monsieur Bisson,--dit ma tante,--laissez-moi tranquille, vous

allez me mettre hors de moi; faites-moi l'amitié de sortir tout de

suite, et surtout ne revenez plus.

--Et où voulez-vous donc que j'aille? il n'est que deux heures et

demie, je n'ai pas besoin d'être à l'Institut avant trois heures et

demie,--dit M. Bisson; et il se plongea dans un fauteuil, en s'emparant

d'un écran qu'il commença de démonter.

--Comment où je veux que vous alliez!--s'écria mademoiselle de Maran

outrée.--Est-ce que ma maison est faite pour servir de salle d'asile aux

membres de l'Institut désoeuvrés? Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il fait

encore là? Allons... bon... maintenant le voilà qui travaille à me

casser un écran. Mais c'est intolérable... mais c'est une peste, mais

c'est un fléau qu'un être aussi malfaisant; et mademoiselle de Maran fut

obligée d'arracher des mains de M. Bisson l'écran déjà presque brisé.

--C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela

vient de ce qu'on exagère la production outre mesure,--dit M. Bisson

d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se

servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma

tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup;

car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement

oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait

lui garder rancune.

Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de

Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On

faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait

une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.

Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur

la table, car elle goûtait à tout, et souvent,--pardonnez-moi ce détail,

mon ami,--elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien

Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.

La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un

moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de

Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle

elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller,

et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en

_prima-sera_, d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit

heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique

jusqu'à l'heure du thé.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y

recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de

son âge.

Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie

monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et

de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à

peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.

Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A

mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en

plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la

tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage

qu'à cet instant.

L'expérience m'a prouvé que mon instinct ne m'avait pas trompée: c'est

surtout lorsque nous entrons dans le monde que la sollicitude

protectrice, imposante d'une mère nous est indispensable.

Chacun sait que l'apparition officielle d'une jeune fille au milieu des

fêtes, dont les convenances de son éducation l'avaient jusqu'alors tenue

éloignée, encourage, autorise, pour ainsi dire, les prétentions de ceux

qui peuvent demander sa main.

Qu'elle soit ou non justifiée, on a généralement une telle créance dans

la sagacité du coeur d'une mère, que certaines vues, certaines

espérances peu dignes ou peu susceptibles de réussir, craignent

d'affronter cette pénétration maternelle, si attentive et si défiante.

Lorsque au contraire une jeune fille est orpheline, de quelque affection

qu'on la suppose entourée, on la croit, on la sait plus isolée, moins

défendue; elle devient alors, pour peu qu'elle soit riche, une sorte de

proie, de conquête, si vous voulez, à laquelle tous veulent prétendre.

Sans voir aussi clairement dans la douloureuse inquiétude qui me tint

éveillée une partie de la nuit, j'avais un vague pressentiment de ces

pensées; j'étais choquée, presque irritée, en songeant que des

indifférents allaient m'examiner, me commenter, supputer ma fortune,

peser ma naissance, me classer dans la catégorie des _partis_ d'une

manière plus ou moins avantageuse. Il me semblait que je n'aurais pas

éprouvé le moindre de ces scrupules si j'avais accompagné ma mère.

J'avais un autre motif de contrariété, presque de chagrin sans doute:

j'étais loin de partager les préventions de ma tante à l'égard de ma

cousine; mais à force d'entendre mademoiselle de Maran répéter qu'Ursule

était laide et sans aucun agrément, j'avais fini par craindre que le

monde ne confirmât le jugement de ma tante, et que mon amie ne s'aperçût

du peu de succès qu'elle aurait.

Je tremblais qu'une fois au grand jour des salons, Ursule, malgré sa

douceur, malgré sa résignation habituelle, ne m'enviât les frivoles

avantages qui lui manquaient, et que sa jalousie ne se changeât

peut-être en un sentiment plus amer.

Son amour-propre n'avait jamais souffert qu'en présence de quelques amis

de mademoiselle de Maran. Que serait-ce s'il allait être cruellement et

publiquement atteint par une dédaigneuse indifférence?

Cette préoccupation fut peut-être celle de toutes qui me tourmenta le

plus, tant l'amitié d'Ursule était précieuse pour moi. D'ailleurs, sans

lui dire un mot de ce projet, je pensais sérieusement aux moyens de

partager ma fortune avec elle. Ce n'était pas une de ces exagérations

enfantines aussi vite oubliées que conçues, c'était une résolution

fermement arrêtée; pour la réaliser plus certainement, je ne voulais pas

en parler à ma tante, étant bien décidée à poser ce don comme la

première clause de mon contrat de mariage.

On rira sans doute de ma naïveté à propos d'_affaires d'intérêt_, comme

on dit; je remercie le ciel de n'avoir pas été mieux ni plus tôt

instruite; j'ai dû d'heureux moments à cette ignorance.

Enfin, le jour du bal arriva. Malgré sa laideur et sa mise négligée,

mademoiselle de Maran avait un goût exquis; sa constante habitude de

critique, sa haine de ce qui était jeune et beau, l'avaient rendue si

difficile, que ce qu'elle approuvait devait être au moins irréprochable.

Elle nous avait fait faire deux toilettes charmantes et absolument

pareilles. Plus tard, je me suis demandé comment mademoiselle de Maran

avait été assez généreuse pour ne pas m'affubler de quelque robe ou de

quelque coiffure de mauvais goût; cela lui eût été très-facile et m'eût

pour longtemps donné un ridicule, car la première impression que reçoit

le monde est souvent ineffaçable... Mais une mesquine vengeance était

indigne de ma tante; elle voulait, elle fit mieux.

Si je ne craignais de désordonner les événements, en rapportant ici des

choses que je n'ai pu apprendre que plus tard, on verrait qu'à cette

époque de ma vie j'étais déjà presque enveloppée dans la trame que la

haine de mademoiselle de Maran avait ourdie contre moi avec une sûreté

de prévision qui prouvait une bien profonde et bien fatale connaissance

du coeur humain.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 39 / 355 题