PREMIÈRE COMMUNION.

Malgré sa finesse, malgré son esprit, mademoiselle de Maran ne pénétra

pas le motif de ma vengeance contre Félix.

Elle crut que j'avais agi par haine et par ressentiment contre son

chien.

Je n'eus qu'à m'applaudir de ma résolution; Ursule parut extrêmement

touchée de cette preuve bizarre de mon amitié: les liens de notre tendre

affection continuèrent à se resserrer de plus en plus.

Je trouvais Ursule d'un caractère bien supérieur au mien; souvent

j'étais emportée, volontaire, opiniâtre: ma cousine, au contraire, se

montrait toujours d'une patience, d'une sérénité parfaite; son regard,

doux et limpide, se voilait quelquefois de larmes, mais ne s'animait

jamais du feu d'une émotion vive. Elle semblait destinée à souffrir ou à

se dévouer.

Mademoiselle de Maran parut oublier peu à peu la faute dont je m'étais

rendue coupable, et continua en toute occasion de m'exalter aux dépens

de ma cousine.

Celle-ci, rassurée sans doute par les preuves d'attachement que je

m'efforçais de lui donner, sembla désormais insensible aux perfidies de

ma tante.

* * * * *

Un des événements les plus graves de la vie d'une jeune fille qui n'est

plus un enfant, _ma première communion_, éveilla plus tard en moi de

nouvelles, de sérieuses pensées.

Mademoiselle de Maran ne suivait aucune des pratiques extérieures de la

religion. Rien dans son langage, rien dans ses habitudes, ne révélait

des sentiments de piété. Elle nous fit donc seulement accomplir cet acte

solennel comme une sorte de nécessité sociale.

Malheureusement, le prêtre chargé de notre instruction religieuse

accomplit aussi cette céleste tâche comme un des _devoirs_ de sa

profession. Se conformant à la lettre de cette cérémonie sainte, il n'en

mit pas l'esprit divin à la portée de notre jeune intelligence. Ainsi,

il ne nous montra pas la confession comme un acte de confiance pieuse et

bienfaisante, à laquelle le prêtre répond par des consolations et par le

pardon.

La confession fut pour nous un aveu pénible et redouté.

Ce prêtre, qui venait chaque jour nous préparer à la communion,

s'appelait l'abbé Dubourg. D'un caractère morose et dur, il semblait

toujours pressé de terminer nos conférences. Son enseignement était sec,

froid, presque dédaigneux. Éloquent prédicateur, il avait prêché deux

carêmes avec le plus grand succès, et désirait, je crois, vivement

d'arriver à l'épiscopat. Connaissant le puissant crédit de ma tante, il

avait par calcul accepté les fonctions qu'il remplissait auprès de nous,

fonctions qu'il regardait sans doute comme au-dessous de son savoir et

de son éloquence.

Maintenant que je puis comparer et apprécier les faits, il me semble que

les instructions de l'abbé Dubourg ne différaient en rien de celles de

nos autres professeurs; il nous donnait des _leçons de religion_, rien

de plus.

Hélas!... heureuses les jeunes filles dont l'éducation religieuse a été

développée, fécondée par la tendresse d'une mère, intermédiaire sacré

entre son enfant et Dieu!

Ne faut-il pas, pour ainsi dire, que les éclatants rayons de la lumière

divine ne pénètrent les natures enfantines, encore si tendres, si

délicates, qu'au travers de l'amour maternel? Sans cela on est, à cet

âge, ébloui, mais non pas éclairé.

Pourtant, l'instinct religieux qui existait, qui a toujours existé en

moi, me révélait confusément la sainteté de l'acte auquel j'allais

prendre part. Seulement, dans mon ignorance, je restreignis à mes

sentiments personnels ce majestueux symbole, immense comme l'humanité.

Communier avec Ursule, ce fut pour moi prendre devant Dieu l'engagement

sacré d'être pour elle la soeur la plus chrétienne. Ainsi je

concentrai sur elle le dévouement sans bornes que la religion réclame

pour tous.

Notre consécration au pied des autels fut pour moi la consécration

sainte, éternelle, de notre amitié.

Je le sais, mon Dieu, la loi sacrée s'étend à tous et non pas à un seul;

mais le Seigneur, dans sa miséricorde, a dû prendre en pitié deux

pauvres enfants orphelins, qui, dans leur exaltation ingénue,

rattachaient leur fraternité touchante à l'un des plus imposants

mystères de la religion.

* * * * *

De ce jour, nos liens me parurent indissolubles; nous faisions les

projets les plus extravagants: nous ne devions jamais nous quitter,

jamais nous marier, vivre comme vivait ma tante. Charmée par l'amitié,

cette future existence de vieilles filles nous semblait la plus enviable

du monde.

Les trois ou quatre années qui suivirent ma première communion se

passèrent sans événements importants.

Mon seul chagrin était de me voir, malgré mes prières, toujours plus

élégamment vêtue que ma cousine, et d'entendre mademoiselle de Maran

dire devant moi et devant ma cousine aux personnes qui venaient la

voir:

«C'est incroyable comme les années changent les traits..... Tenez, par

exempl... Mathilde était seulement jolie, étant enfant; eh bien! à

mesure qu'elle grandit, elle devient d'une beauté si accomplie, si

remarquable, qu'on se retourne pour la voir: Ursule, au contraire, qui

avait un petit minois assez gentil, devient, en grandissant, un vrai

laideron; avec cela l'air si commun, si commun!!... tandis que sa

cousine a une physionomie si distinguée! Mais, hélas! que veux-tu, ma

petite,--ajouta mademoiselle de Maran en s'adressant à Ursule avec une

résignation hypocrite et en prenant son air de _bonne femme_,--il faut

nous résigner et en passer par là... Notre côté, à nous, dans la

famille, n'a eu ni la grâce ni la beauté en partage! Je puis bien en

parler, moi qui suis laide comme les sept péchés capitaux, et bossue

comme un sac de noix. Mais, à propos,--ajoutait ma tante en s'adressant

à ses complaisants,--est-ce que vous ne trouvez pas qu'Ursule a la

taille un peu voûtée, un peu tournée? Ce n'est presque rien... mais

certainement il y a quelque chose, n'est-ce pas? C'est comme un

ressouvenir de famille du coté paternel.»

Les complaisants de mademoiselle de Maran ne manquaient pas de nier

faiblement, et ma tante de s'écrier:

«Quelle différence avec Mathilde!... Voilà une vraie taille de fée,

droite comme un jonc, flexible comme l'osier; il n'y a pas une jeune

personne de son âge qui réunisse comme elle la grâce à la majesté,

l'esprit à la beauté. Que faire à cela? Toi qui n'as pas ces belles

qualités, ma pauvre Ursule! crois-moi, pour te consoler d'être en tout

si au-dessous de ta cousine, il faut l'admirer... vois-tu, car

l'admiration est la consolation des vilaines figures généreuses; ce sera

d'autant mieux de ta part, que c'est surtout quand on te compare à

Mathilde qu'on te trouve laide... C'est comme moi, je ne paraissais

jamais si affreuse qu'en compagnie d'une femme jeune et belle; mais,

ainsi que je te le dis, je me consolais en l'admirant... Et puis enfin

tu as mille raisons pour aimer Mathilde: votre amitié me charme, elle me

prouve que tu n'es pas ingrate. Ta cousine ne t'a-t-elle pas fait donner

la plus magnifique charité du monde? celle d'une éducation splendide.

Sans elle, tu ne l'aurais jamais eue, cette éducation-là. Est-ce que ton

père aurait pu te donner des professeurs à un louis le cachet? Encore

une fois, tu fais bien d'aimer, de bénir ta cousine; grâce à elle, tu

peux, par ton instruction, par tes talents, faire oublier que ta figure

est aussi peu agréable que la sienne est ravissante.»

Il n'y avait rien de plus perfide, de plus odieux, de plus dangereux,

que ces blâmes et que ces louanges sur nos avantages ou sur nos

désavantages physiques.

Je n'ai jamais compris cette fausse modestie qui consiste à nier sa

beauté; c'est un fait indépendant de soi. Si l'on est belle, l'avouer

n'est pas s'enorgueillir, c'est dire vrai.

Je conçois, au contraire, la plus scrupuleuse, la plus défiante réserve

dans l'appréciation qu'on peut faire des talents ou des avantages

acquis.

Je crois donc qu'à seize ou dix-sept ans j'étais belle, non pas sans

doute aussi belle que le prétendait mademoiselle de Maran; mais enfin je

l'étais assez pour justifier quelque peu ses louanges, si elles

n'eussent pas été si cruellement exagérées.

Il en était ainsi des blâmes qu'elle prodiguait à ma cousine; sa taille

était grande, mince, parfaitement droite; mais ce qui donnait une

apparence de réalité aux méchancetés de ma tante, c'est qu'Ursule, comme

toutes les jeunes personnes qui ont grandi très-vite, se tenait un peu

voûtée. On voit quel art, quelle suite mademoiselle de Maran mettait

dans ses perfidies.

C'était le même système qu'elle avait employé depuis mon enfance. Sous

un certain point de vue, elle disait vrai, et, de plus, l'arme était à

deux tranchants.

Ma tante voulait blesser douloureusement Ursule dans sa vanité, et

exciter mon amour-propre jusqu'au ridicule.

Si les idées les plus fausses, las mensonges les plus avérés, lorsqu'ils

sont incessamment répétés, finissent par jeter et laisser des traces

profondes dans notre esprit, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'apparentes

vérités?

Ma cousine avait fini par se croire dénuée de tout charme, de tout

agrément; si je l'assurais du contraire, elle considérait mes paroles

comme dictées par un sentiment d'affectueuse pitié, et me répondait:

«Mon Dieu, que tu es bonne de chercher à me consoler ainsi! Je ne

m'abuse pas, mademoiselle de Maran a raison... tu es aussi belle que je

suis laide; j'en ai pris mon parti.»

Sans doute le langage de ma cousine était sincère. Rien alors ne pouvait

me faire supposer que ma tante eût atteint son but, qu'elle eût fait

germer d'amères jalousies dans ce coeur candide et pur...

Mais, hélas! l'avenir prouvera si ce ne fut pas un crime... un grand

crime à mademoiselle de Maran, qui avait sondé les replis les plus

secrets, les plus sombres du coeur humain, d'avoir risqué seulement

d'éveiller dans l'âme d'Ursule la plus effrayante, la plus atroce, la

plus implacable des passions... l'ENVIE.

L'autre danger... celui d'exalter mon amour-propre outre mesure, était

moins grave. En agissant ainsi, ma tante me rendait même un service à

son insu.

Elle me mit pour jamais en garde contre les flatteries exagérées.

Ce qui rend les flatteries dangereuses, c'est l'habitude, c'est la

conscience d'avoir été loué avec tendresse, avec tact, avec vérité.

On se laisse alors aveuglément aller au charme de ces paroles

bienveillantes; elles vous rappellent un passé rempli de confiance,

d'amour et de sincérité.

Quelle puissance irrésistible, enchanteresse, n'aurait pas une flatterie

qui semblerait continuer les louanges d'une mère?

* * * * *

Quand je parlais à Ursule de nos projets de petites filles, de ne jamais

nous marier, projets auxquels je voulais demeurer fidèle, elle me disait

en souriant tristement:

--Cela est bon pour moi de rester vieille fille, je suis pauvre, sans

agréments; mais toi, riche, belle, charmante, tu te marieras, tu seras

heureuse. Seulement, tu me garderas une petite place dans ton coeur et

dans ta maison, pour que je puisse à chaque instant assister à ton

bonheur.

Hélas! la fatalité se rit quelquefois bien amèrement de nos voeux et

de nos prévisions!

J'avais atteint ma dix-septième année. Nous n'étions, ma cousine et moi,

presque jamais sorties de l'hôtel de Maran.

Quelquefois nous allions aux Bouffes ou à l'Opéra avec M. d'Orbeval, mon

tuteur; mais nous n'avions pas encore été présentées dans le monde.

Très-rarement nous restions le soir dans le salon de ma tante. Elle

voyait beaucoup plus d'hommes que de femmes, et la présence de deux

jeunes filles est presque toujours une gêne pour la conversation.

Mademoiselle de Maran, songeant sans doute à me marier, se résolut, à

son grand regret, de me mener dans le monde au commencement de 1830.

Elle nous fit part de cette résolution, à ma cousine et à moi, en

ajoutant, selon son habitude, quelques choses désobligeantes pour

Ursule.--«Ce n'est plus chez moi seulement que tu vas avoir à souffrir

de la comparaison qu'on fera de toi et de Mathilde,--«lui

dit-elle;--mais au grand jour... devant tout le monde.... Arme-toi donc

de courage, ma chère enfant... Ta première épreuve se fera bientôt.

Demain matin je vous présenterai à madame l'ambassadrice d'Autriche, et

mercredi je vous conduirai au grand bal qu'elle donne. Il est temps que

vous entriez dans le monde. Je suis vieille, d'une mauvaise santé: je

ne voudrais pas mourir sans voir ma chère nièce mariée... et surtout

mariée comme je le désire...»

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 37 / 355 题