UNE AMIE D'ENFANCE.

Une ère nouvelle allait commencer pour moi.

Jusqu'alors je n'avais eu que des sentiments incomplets; je craignais ma

tante, mais son esprit m'amusait. Malgré quelques preuves de froideur et

d'oubli, j'aimais tendrement ma gouvernante, mais il n'existait entre

nous aucun rapport d'âge ou de caractère.

Lorsque Ursule d'Orbeval arriva, j'étais si seule, j'avais fait de si

beaux rêves sur cette affection promise, que je me sentais déjà

reconnaissante envers ma cousine, qui allait me mettre à même de

réaliser ces douces espérances. J'oubliai complétement les perfides

conseils de ma tante; au lieu de songer à humilier Ursule, je ne songeai

qu'à l'aimer.

Elle avait une année de plus que moi. Par une bizarre singularité, ses

cheveux étaient noirs, et ses yeux bleus, tandis que l'avais les yeux

noirs et les cheveux blonds. Nous étions à peu près de la même taille;

les traits d'Ursule étaient loin d'être réguliers, mais on ne pouvait

imaginer une physionomie plus intéressante, un sourire plus doux et plus

aimable.

La première fois que je la vis, elle portait le deuil de sa grand'mère.

Ses vêtements noirs faisaient encore plus ressortir la blancheur rosée

de sa peau; je lui trouvai une expression si charmante, que je me jetai

à son cou en l'appelant ma soeur.

Malgré moi je pleurai; ces larmes furent les plus douces larmes que

j'eusse encore répandues. Ma cousine accueillit mes caresses avec une

grâce touchante, je l'emmenai dans ma chambre, et je mis à sa

disposition tous mes trésors de toilette.

Ursule ne montra ni embarras gauche, ni assurance indiscrète. Elle me

dit, tout émue, qu'elle me demandait mon amitié; car elle était presque

orpheline, son père étant pour elle d'une extrême dureté.

Je sentis s'éveiller en moi un monde de sensations nouvelles; je compris

le bonheur de se dévouer à une personne qu'on aime, de la protéger, de

la défendre; je sus presque gré à Ursule d'être pauvre, puisque j'étais

riche; d'être presque abandonnée, puisque mon coeur était tout prêt à

aller au-devant du sien, et à lui offrir les affections qui lui

manquaient.

Dès que j'eus une amie à aimer, je crus n'être plus un enfant, je me

sentis _grande_, comme disent les petites filles, je devins

très-sérieuse, très-réfléchie; j'eus honte de ma coquetterie passée; je

dis à Ursule en lui montrant toutes mes belles robes avec un superbe

dédain: C'était bon quand j'étais seule.

Ma cousine portait le deuil; je voulus être vêtue de noir.

Toute la nuit je roulai mon projet dans ma tête. Le matin venu, j'entrai

résolument chez mademoiselle de Maran.

--Ma tante, je voudrais être habillée de noir comme Ursule, et autant de

temps qu'elle le sera.

--Mais vous êtes folle, ma chère petite; Ursule est en deuil, et vous

n'avez aucune raison pour porter le deuil,--me dit ma tante avec

étonnement.

--Mais le deuil de ma mère?--répondis-je en baissant tristement les

yeux.

Ma tante éclata de rire, et s'écria:

--Est-elle donc divertissante avec ses imaginations funèbres! Mais vous

l'avez porté il y a sept ans, le deuil de votre mère; c'est bien assez

comme ça.

--Je l'ai porté sans savoir que je le portais, ma tante, dis-je en

sentant les larmes me venir aux yeux. L'éclat de rire de ma tante

m'avait douloureusement blessée.

--Ah! mon Dieu! que cette petite a donc de drôles d'idées,--reprit

mademoiselle de Maran en riant de nouveau et en me prenant le

menton.--Allons... allons.. follette, on vous passera ce beau

caprice-là; c'est-à-dire que vous serez vêtue en noir, mais non pas en

noir de deuil, s'il vous plaît; ce serait par trop ridicule... Mais vous

aurez de belles robes de moire et de soie, pendant que cette pauvre

Ursule n'aura que des robes de laine... ce qui la fera bien enrager.

--Je voudrais n'être jamais mise autrement que ma cousine, ma tante.

--Comment! c'en est déjà à ce point-là? s'écria mademoiselle de Maran en

attachant sur moi ses yeux perçants.--Mais c'est encore bien mieux que

je ne le pensais. Allons... allons... rassurez-vous, une fois le deuil

fini, vous serez toujours mises comme les deux soeurs; vous êtes assez

riche pour faire de temps en temps cadeau d'une belle robe a votre

cousine, qui n'a pas le sou.

--Ma tante, vous ne me comprenez pas--m'écriai-je avec

impatience;--puisque Ursule est pauvre, je voudrais être mise comme elle

et non pas qu'elle fût mise comme moi.

Mademoiselle de Maran me regarda encore attentivement, et dit de son air

sardonique:

--Ah çà! mais à qui en a donc aujourd'hui cette petite avec ses

superlatives délicatesses? Comme c'est touchant... ça tient de famille.

Puis elle ajouta en se parlant à elle-même: Au fait, tant mieux.--Et

s'adressant à moi: Bien... très-bien... petite, vous ne sauriez trop

traiter Ursule en soeur. Je vois avec joie se manifester en vous les

symptômes d'une grande délicatesse... d'une grande sensibilité. Tant

mieux, je n'y complais pas, vous dépassez mes plus chères espérances.

Je sortis de chez mademoiselle de Maran, toute fière, tout heureuse.

J'allai vite trouver ma gouvernante pour lui apprendre le résultat de

mon entretien avec ma tante.

Blondeau m'embrassa cette fois en pleurant de joie, et me dit:--Voilà

votre bon coeur revenu. Il me semble entendre parler votre pauvre

mère.

On pourrait croire qu'il y eut alors un temps d'arrêt dans les méchantes

menées de mademoiselle de Maran contre moi; il n'en est rien.

Jamais, au contraire, elle ne se crut plus certaine de me nuire et dans

le présent et dans l'avenir. Mais alors j'ignorais ce que j'ai su

depuis, et je me livrais avec bonheur à mes sentiments d'amitié exaltée

pour ma cousine. Elle y répondit avec l'expansion la plus affectueuse,

la plus reconnaissante.

Quelques jours après l'arrivée d'Ursule à l'hôtel de Maran, je n'avais

plus de secret pour elle. Je lui avais raconté toute mon enfance,

excepté le sinistre dessein de ma gouvernante; et encore ce secret

m'avait-il bien coûté et me coûtait encore beaucoup à garder.

Quoique Ursule fût d'un an plus âgée que moi, j'étais à peu près aussi

avancée qu'elle dans mes études; nos professeurs ne manquaient jamais de

préférer mes devoirs aux siens, soit qu'ils le méritassent réellement,

soit qu'en agissant ainsi, nos maîtres crussent flatter ma tante. Sans

le savoir, ils se rendaient ainsi complices de ses secrets desseins.

Craignant de blesser l'amour-propre d'Ursule par mes succès, je faisais

tout au monde pour m'excuser de ma supériorité. Je trouvais mille

raisons d'expliquer mes petits triomphes à mon désavantage: tantôt en me

donnant la première place, nos professeurs voulaient plaire à

mademoiselle de Maran; tantôt Ursule elle-même m'aimait assez pour faire

exprès des fautes et me laisser ainsi l'avantage.

Je ne sais si notre affection naissante contraria les projets de

mademoiselle de Maran; mais elle trouva le moyen de me tourmenter de

nouveau, et plus cruellement que jamais.

Sous le prétexte de nous habituer peu à peu à voir le monde, elle nous

fit venir quelquefois, le matin, dans son salon. Elle recevait tous les

soirs, mais plusieurs personnes intimes venaient la voir entre quatre

et six heures.

Qu'on juge de mon chagrin la première fois que j'entendis ma tante dire

à des étrangers en nous montrant, moi et Ursule:

«Croiriez-vous que ma nièce, qui a une année de moins que mademoiselle

d'Orbeval, et qui a commencé son éducation beaucoup plus tard, s'est

tellement appliquée, a fait des progrès si étonnants, qu'en toute chose

elle prime sa compagne? C'est étonnant, n'est-ce pas? Ordinairement, ce

sont les pauvres filles sans fortune qui travaillent le plus assidûment.

Ici, c'est tout le contraire. Mathilde ne se contente pas d'être

au-dessus de sa cousine par la richesse et par la beauté, elle veut

encore lui être supérieure par l'éducation. Pauvre chère petite, c'est

un vrai trésor que cette enfant: c'est tout le portrait de sa mère.»

Et mademoiselle de Maran me comblait de caresses hypocrites.

Mon coeur se brisait. Je regardais Ursule d'un air suppliant; à peine

étions-nous seules que je me jetais en pleurant dans ses bras, lui

demandant pardon des louanges exagérées, ridicules, dont ma tante

m'accablait.

Ma cousine, émue comme moi, calmait mes craintes, en plaisantait même,

et me prouvait par sa tendresse toujours croissante qu'elle n'était

nullement jalouse de mes avantages, ou blessée des reproches de

mademoiselle de Maran.

Je fis alors tout mon possible pour laisser à Ursule la première place;

mais en vain j'accumulais fautes sur fautes, je ne parvenais pas à voir

les travaux d'Ursule préférés aux miens. Un jour j'imaginai de ne plus

rien faire, de ne pas apprendre mes leçons; il fallut bien alors donner

la première place à ma compagne.

Mademoiselle de Maran nous fit descendre toutes deux dans le salon, où

se trouvaient encore plusieurs personnes.

Après quelques mots d'une conversation insignifiante, ma tante me fit

venir près d'elle.

Puis s'adressant à une de ses amies:

--Vous allez me dire que je répète toujours la même chose; mais il faut

pardonner aux vieilles femmes d'être radoteuses quand elles ont à parler

de ce qu'elles chérissent! Je vous vois rire; vous devinez qu'il s'agit

encore de ma petite Mathilde? C'est vrai, j'en suis affolée, assotée, si

vous voulez. Eh bien! oui, c'est comme ça; je ne puis pas m'en

empêcher,--dit ma tante en prenant son ton de _bonne femme_, ce qui

arrivait toujours lorsqu'elle disait quelques méchancetés. Elle reprit:

Enfin, tenez, comparez Mathilde et Ursule... par exemple... et il faut,

à propos, que je lui donne une leçon, à _mamzelle_ d'Orbeval.--Puis, se

retournant vers ma cousine, ma tante continua d'un air sévère:--Mademoiselle,

vous êtes pauvre; vous profitez de tous les maîtres de votre cousine, et

vous êtes assez paresseuse pour souffrir que Mathilde, cet ange de

bonté, manque, comme aujourd'hui, exprès à ses devoirs pour vous laisser

la première place, que vous n'avez pas le courage de gagner par votre

application.

--Mais, ma tante,--m'écriai-je,--Ursule n'en savait rien.

--Voyez-vous le bon coeur de cette chère petite! Quelle générosité!

Elle la défend encore!--Et ma tante m'embrassa.

Puis, continuant de s'adresser d'un ton sévère à ma cousine, qui, rouge

de honte, fondait en larmes, elle lui dit durement:

--Comment n'avez-vous pas honte de supporter, d'exiger peut-être de

pareils sacrifices de la part de cette enfant?

--Mais, madame,--s'écria la pauvre Ursule,--je vous assure que

j'ignorais...

--C'est bon!... c'est bon!--dit mademoiselle de Maran,--je sais que

penser. Et elle nous renvoya, après m'avoir encore tendrement embrassée.

Ses caresses me révoltaient. Je recommençais à la haïr plus que jamais.

Je pressentais que son infernale méchanceté voulait m'aliéner mon amie.

Après cette scène je me jetai aux genoux d'Ursule en sanglotant. La

pauvre enfant me rendit mes caresses, me remercia de mes assurances de

tendresse; mais, je le vis, elle resta longtemps sous le coup de ses

blessures, d'autant plus douloureuses qu'elle était fière et

naturellement peu expansive dans le chagrin.

Toute ma terreur était que ma cousine me crût capable de faire quelques

rapports à ma tante, ou du moins d'être complice ou flattée des louanges

qu'elle me donnait.

Je résolus de me mettre en état d'hostilité envers mademoiselle de

Maran, de l'irriter à tout prix contre moi, afin de bien prouver à

Ursule que je n'étais pas _traître_, et que je voulais partager avec

elle les gronderies de ma tante.

Il s'agissait de frapper un grand coup; mon inapplication, mon refus de

travail, loin d'indisposer ma tante contre moi, avaient attiré de cruels

reproches à Ursule; il fallait donc me rendre autrement coupable.

Je méditai longtemps ce beau projet; j'avais, me dit plus tard Blondeau,

l'air grave, pensif et préoccupé. Je redoublai de tendresse à l'égard

d'Ursule; mais je prenais toutes les précautions possibles pour qu'elle

ne pût pas être accusée d'avoir connu mes desseins.

Entre plusieurs fâcheux projets, j'avais songé d'abord à briser une

magnifique coupe de porcelaine de Sèvres que le roi Louis XVIII avait

donnée à ma tante et à laquelle elle tenait beaucoup.

Cela ne me satisfit pas: on pouvait attribuer cet acte à une maladresse,

à une imprudence. Il me fallait quelque chose de prémédité, quelque

bonne méchanceté, bien franche, bien inexcusable:

Alors je pensai bravement à mettre le feu aux rideaux du salon; mais les

suites de cet incendie devenaient dangereuses pour Ursule et pour

Blondeau, et d'ailleurs on pouvait encore attribuer tout au hasard.

En machinant ces mauvais desseins, je n'avais pas le moindre scrupule,

je croyais faire quelque chose de très-généreux, de très-héroïque, je

sentais mon sang bouillonner dans mes veines, je croyais atteindre la

sublimité du dévouement.

Je roulais ces grandes pensées dans ma tête, lorsque la fatalité voulut

que je jetasse les yeux sur Félix, le chien-loup de ma tante.

J'avais à me venger de ce méchant animal, il m'avait souvent mordue. La

veille encore il avait donné un coup de dent à Ursule; mais, je l'avoue,

eût-il été le plus débonnaire des chiens, son plus grand crime à mes

yeux, ou plutôt la raison qui me le fit choisir pour victime, était

l'attachement extrême que lui portait mademoiselle de Maran.

Je savais sa colère, lorsque seulement par hasard un de ses gens faisait

pousser le moindre cri à Félix. Un moment j'eus la lâcheté de trembler

en pensant au courroux de mademoiselle de Maran. Je la crus capable de

me tuer si j'entreprenais quelque chose contre son chien. Mais mon

amitié pour Ursule l'emporta. Je bravai toutes les conséquences de ma

résolution.

Je me trouvais seule dans le parloir de ma tante, Félix était couché

dans sa niche de velours; je ne voyais que sa tête; je voulais lui faire

du mal, mais je ne savais comment m'y prendre: il était très-méchant,

très-défiant, et d'ailleurs un coup de pied n'eût suffi ni à ma

vengeance ni à mes projets.

Maintenant je ne puis m'empêcher de sourire en retraçant ces détails

puérils; pourtant je ne me souviens pas d'avoir jamais ressenti une

émotion aussi profonde, aussi saisissante que celle que je ressentais

alors, lorsque je fus sur le point d'agir.

Chose étrange! depuis, j'ai pris dans ma vie des résolutions bien

graves, bien coupables même; mais, encore une fois, jamais je n'ai

éprouvé la crainte, l'hésitation, le remords anticipé, si cela se peut

dire, que j'éprouvai au moment de commettre une méchante espiéglerie

d'enfant.

J'avoue que ma vengeance contre Félix fut bien barbare; je n'étais pas

cruelle par caractère; il fallait tout mon désir de réhabilitation

auprès d'Ursule pour me décider à cette atrocité.

J'eus l'abominable idée du mettre une pincette au feu; quand je la vis

bien rouge, je la pris et je m'avançai intrépidement contre mon ennemi.

Selon son habitude, il sortit de sa niche en aboyant pour se jeter sur

moi; mais je le saisis si adroitement avec la pincette par une de ses

oreilles pointues, qu'il poussa des hurlements affreux, et tomba sans

avoir le courage ou la force de regagner sa niche. J'eus un moment de

remords en voyant fumer l'oreille de ce malheureux animal et en

entendant ses cris douloureux; mais, pensant au bonheur d'être

maltraitée par ma tante aux yeux d'Ursule, j'étouffai ce mouvement de

pitié.

J'étais héroïquement restée debout, ma pincette à la main: ma victime se

roulait à mes pieds.

Mademoiselle de Maran accourut et entra tout effrayée.

Son maître d'hôtel la suivait non moins inquiet.

--Bon Dieu du ciel! qu'y a-t-il?--s'écria-t-elle en se précipitant sur

Félix.--Qu'y a-t-il, mon pauvre loup?... Puis, apercevant son oreille

complétement brûlée, elle releva la tête et me dit en furie:

--Petite stupide! vous ne pouviez pas veiller sur lui... et l'empêcher

d'approcher du feu... Servien... Servien... vite, de l'eau fraiche... de

la glace...

Puis, les yeux égarés par la colère, les lèvres écumantes, ma tante,

oubliant ses procédés habituels, me prit par les bras, me pinça jusqu'au

sang, et s'écria:--Tu ne pouvais pas veiller sur lui, vilaine sotte,

indigne créature!...

Mademoiselle de Maran avait une si terrible figure elle avait l'air si

méchant, que j'eus un moment d'indécision: je pouvais lui laisser croire

que la brûlure de Félix était la suite d'une imprudence, mais je

surmontai bien vite cette lâche faiblesse; m'échappant de ses mains, je

lui montrai la pincette que je tenais encore, en lui disant avec un

calme superbe et triomphant:

--J'ai fait rougir cette pincette au feu, et je m'en suis servie pour

brûler l'oreille de Félix.

Je n'avais pas terminé ces mots, que je sentis sur ma joue les doigts

osseux et secs de ma tante.

Le soufflet fut si violent, que je faillis tomber à la renverse.

Quoique ma douleur eût été violente, quoique la frayeur de ma tante fût

grande, je ne songeai pour ainsi dire qu'à _l'insulte_; je devins

pourpre de colère: sans trop savoir ce que je faisais, je lançai les

pincettes de toutes mes forces contre mademoiselle de Maran.

La fatalité me servit à souhait; les pincettes atteignirent la

magnifique coupe de porcelaine de Sèvres: le royal présent fut brisé en

morceaux.

Ensuite de cette belle victoire de chien brûlé et de coupe cassée,

insensible aux reproches, aux menaces de ma tante, je courus dans le

parloir, enivrée d'orgueil, en criant de toutes mes forces:--Ursule!...

Ursule!... viens donc voir!...

Puis, ne pouvant sans doute résister à la violence des sentiments qui

m'agitaient depuis quelques minutes, je perdis complétement

connaissance...

Que l'on juge de ma joie! En revenant à moi je me vis couchée dans mon

lit, ma gouvernante était à mon chevet; ma cousine, à genoux, tenait mes

mains dans les siennes.

Je ne puis exprimer avec quel ravissement, avec quel orgueil, je me

souvins de ma courageuse action. Toute ma peur était d'apprendre

l'apaisement de la colère de ma tante.

--Mon Dieu, ma pauvre enfant,--dit Blondeau,--vous qui êtes si bonne,

comment avez-vous donc eu le coeur de faire tant de mal à ce chien? Il

est méchant comme un démon... je le sais; mais, enfin, c'est toujours

bien cruel à vous...

--Et ma tante!... ma tante!... est-elle bien fâchée?--dis-je avec

impatience.

--Si elle est fâchée? Jésus, mon Dieu!--dit Blondeau;--elle est si

fâchée qu'elle en a eu une attaque de nerfs... En revenant à elle, ses

premiers mots ont été d'ordonner qu'on vous mît au pain et à l'eau

pendant huit jours.

--Ah!... Ursule!--m'écriai-je en me jetant au cou de ma cousine.

--Ce n'est pas tout, mademoiselle,--ajouta tristement Blondeau;--madame

votre tante vous fait faire un sarrau de grosse toile grise avec un

écriteau, avec lequel vous serez forcée de descendre demain au salon,

quand il y aura du monde.

--Ursule!... Ursule... tu le vois! elle me punit aussi!... elle

m'humilie aussi... elle me déteste aussi!...--m'écriai-je, rayonnante de

bonheur, en embrassant ma cousine.

--Ah! maintenant je devine tout.--dit ma gouvernante; et l'excellente

femme joignit les mains en me regardant avec attendrissement.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 35 / 355 题