LE CONSEIL DE FAMILLE.

Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de

Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon

protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.

Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée

d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si

fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je

désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.

Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de

mademoiselle de Maran. Je faisais les voeux les plus vifs pour que M.

de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me

fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de

notre famille s'étaient réunis.

Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma

tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.

Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et

l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit

puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents

du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui

témoignaient une extrême bienveillance.

M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la

princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui--disait ma tante avec

beaucoup de raison d'ailleurs--«avait élevé le silence jusqu'à

l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la

divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec

mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les

sommités sont presque obligées de compter.

Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se

rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi

pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment

mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque,

exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément

sous sa dépendance.

Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son

épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le

dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de

souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle

partageait avec Félix.

Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran

réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie

de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient

quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs,

témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection,

mais par orgueil.

On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon coeur battait

avec force. De lui allait dépendre mon avenir.

Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par

mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et

sourire, quoique son originalité fût connue.

On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on

savait la flatter.

Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de

Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion

d'une assemblée de famille.

M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer

davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des

Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la

suite le _Sacré-Coeur_.

Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta

impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une

peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation

contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs

regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et

protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.

Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de

temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de

parler, et ne modifia en rien son langage.

Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à

mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait

trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas! elle ne prouva

que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était

implacable.

J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me

frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à

mes yeux.

Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune

émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter...

A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de

plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au

moment où il s'écria--que si rien n'était plus respectable que la

laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que

d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des

insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la

fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et

comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais

je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de

Mortagne.

Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à

l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon

protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de

laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus

respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait

nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant

d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa

décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.

Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M.

de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en

effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête

faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me

fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont

j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais

nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu

d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je

me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps

perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina

en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était

résolue de me faire commencer immédiatement mes études.

M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se

défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa

conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en

économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle

avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une

instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta

qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante

vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais

m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents

voulussent me faire entrer au couvent.

Pour tout concilier et pour que j'eusse une compagne de mon âge, ma

tante annonça que mon tuteur, cédant à ses sollicitations, consentait à

retirer dans quelques mois sa fille du couvent et à la lui confier.

M. d'Orbeval était veuf, sa fille partagerait ainsi mes études et

viendrait habiter chez mademoiselle de Maran.

Avec sa rudesse et sa franchise ordinaires, M. de Mortagne répondit que

de cette façon, ce serait moi qui ferais les frais de l'éducation de

mademoiselle d'Orbeval, qui était pauvre, et que son père n'avait

consenti à cet arrangement que par intérêt personnel et par frayeur de

ma tante, qui pouvait lui nuire ou le servir.

M. de Mortagne reprit que dans toute autre circonstance il n'aurait

élevé aucune objection contre l'éducation particulière qu'on voulait me

donner et me faire partager avec ma jeune parente, mais qu'il avait de

puissantes raisons de croire que l'influence de mademoiselle de Maran ne

pouvait que m'être funeste; qu'elle avait torturé mon enfance, et

qu'elle perdrait peut-être ma jeunesse.

Une rumeur d'indignation lui coupa la parole.

Mon tuteur s'écria que jamais sa fille ne mettrait le pied chez ma

tante; qu'il n'avait adhéré aux propositions qu'on lui avait faites que

dans mon intérêt, mais qu'il retirait sa promesse, puisqu'on

interprétait si mal son dévouement. Pourtant, lorsque toute l'assemblée

se fut jointe à mademoiselle de Maran pour apaiser M. le baron d'Orbeval

et pour blâmer M. de Mortagne, mon tuteur promit de laisser venir sa

fille.--M. de Mortagne, ne pouvant contenir sa colère, s'échappa jusqu'à

dire qu'il n'y avait pas dans l'assemblée un homme de coeur, que tous

tremblaient devant le crédit de mademoiselle de Maran.

Comme mon protecteur leur offrait de soutenir l'épée à la main ce qu'il

avait avancé, il n'y eut qu'un cri d'indignation contre ce spadassin,

qui voulait faire prévaloir la force brutale dans les délibérations de

famille, et qui ne respectait ni le sexe ni la vieillesse.

M. de Mortagne, outré, vint à moi, m'embrassa tendrement et me dit: Ma

pauvre enfant, dans peu de temps nous nous reverrons. Que Dieu vous

garde de cette méchante femme et de ses complaisants! Je le vois, ils

ont maintenant le nombre et la loi pour eux. Patience patience, je

trouverai moyen de vous sauver malgré eux.... Il m'embrassa de nouveau

et sortit.

Après son départ l'indignation redoubla, et fit bientôt place à un

sentiment de pitié méprisante.

Ceux de mes parents qui étaient en état de répondre aux provocations de

M. de Mortagne et qui ne l'avaient pas fait, non par manque de courage,

mais par crainte de ma tante, affirmèrent que M. de Mortagne avait le

cerveau fêlé, et qu'on ne pouvait traiter sérieusement ses folies.

Tout en regrettant beaucoup la défaite de mon protecteur, je ne pouvais

m'empêcher de songer presque avec joie à cette compagne qu'on

m'annonçait; je regardais son père, M. d'Orbeval, avec moins

d'inquiétude: je m'enhardis même jusqu'à demander à ma tante quand

arriverait ma cousine.

A mon grand étonnement, mademoiselle de Maran me répondit sans aigreur

et presque d'un ton affectueux que mademoiselle Ursule d'Orbeval

viendrait prochainement.

Cette assurance me combla de joie. Si j'avais été plus heureuse,

peut-être aurais-je accueilli avec jalousie l'arrivée de ma cousine,

tandis qu'au contraire je ne pouvais croire qu'à une diversion favorable

dans ma position.

Dès ce jour la conduite de mademoiselle de Maran changea complétement

envers moi. D'abord elle me donna, pour m'instruire, les meilleurs

professeurs de Paris. Par un motif que j'ai pénétré plus tard, elle me

laissa madame Blondeau pour gouvernante, quoique celle-ci fût bien loin

d'avoir les connaissances nécessaires pour remplir ces fonctions, alors

que mon éducation devait être beaucoup plus cultivée.

Seulement elle adjoignit une femme de chambre à son service; au lieu de

me laisser vêtue presque d'une manière sordide, ma tante voulut que je

fusse habillée avec un luxe, avec une recherche qui n'était pas même de

mon âge.

Je me souviens de ma surprise, de ma joie, un jour où je trouvai dans ma

chambre une psyché faite pour ma taille, et une toilette à la duchesse,

entourée de flots de rubans et de dentelles.

Au lieu de me gronder sans cesse, de s'extasier sur ma laideur, sur mon

ineptie, ma tante se mit tout à coup à m'accabler des louanges les plus

outrées sur ma beauté, sur ma taille, sur l'élégance de ma tournure, sur

mon esprit, sur mes dispositions.

Comme ce brusque changement de manières devait m'étonner beaucoup,

mademoiselle de Maran me dit en confidence qu'il eût été très-dangereux

de me faire part de ces charmantes vérités quand j'étais une

paresseuse; car mon amour-propre en aurait été dangereusement exalté:

maintenant, comme je travaillais avec assiduité, c'était une manière de

me récompenser que de m'apprendre qu'il n'y avait rien au monde de plus

ravissant que moi.

La femme de chambre que ma tante m'avait donnée me répétait les mêmes

paroles. Enfin, dans la maison, tout le monde, jusqu'à Servien, se mit à

me flatter à l'envi.

Ma pauvre Blondeau, avec cet instinct, cette profonde sagacité de

coeur que donne le dévouement, fut effrayée de ce revirement subit

dans les procédés de ma tante. Ce fut elle alors qui me gronda, qui me

reprocha de penser trop à ma toilette, de négliger mes prières, de

devenir hautaine, capricieuse.

Malgré mon attachement pour cette excellente femme, je fus choquée de

ses remontrances. Elles me parurent d'autant plus pénibles, que

jusqu'alors elle m'avait toujours traitée avec la tendresse la plus

idolâtre.

Je sentis mon affection pour elle se refroidir; au contraire ma

confiance s'augmentait envers mademoiselle Julie, ma femme de chambre,

qui ne manquait aucune occasion de m'irriter contre ma gouvernante.

Malgré les prévenances de mademoiselle de Maran pour moi, je ne pouvais

encore surmonter la frayeur et l'aversion qu'elle m'avait inspirées; j'y

tâchais cependant de toutes mes forces, croyant de ma reconnaissance de

lui témoigner quelque attachement.

Je faisais vraiment des progrès rapides; je m'appliquais avec ardeur au

dessin, à la musique, à l'étude de l'anglais et de l'italien, afin de ne

pas être trop au-dessous de ma cousine Ursule d'Orbeval, dont ma tante

ajournait sans cesse l'arrivée.

Ma tante ne sortait que très-rarement; elle m'envoyait presque chaque

jour me promener au bois de Boulogne, dans sa voiture, avec mademoiselle

Julie, car je ne cachais pas ma préférence pour cette fille.

Pendant toute la promenade, elle ne cessait de me répéter que tout le

monde me regardait avec admiration.

Enfin, depuis près d'une année que ma tante s'occupait particulièrement

de mon éducation, je n'étais plus reconnaissable: mon instruction avait

beaucoup gagné, mon esprit s'était développé; mais le germe des plus

mauvaises passions commençait à fermenter en moi.

Malgré le christ d'ivoire qui ornait l'alcôve de ma tante, elle ne

pratiquait en apparence aucun acte religieux.

Elle se bornait à m'envoyer à la messe, à Saint-Thomas-d'Aquin, avec une

de ses femmes. Un valet de pied me suivait, portant un carreau armorié

pour mes pieds, et un sac de velours qui renfermait mon livre de messe.

C'était un appareil aussi ridicule qu'inconvenant pour un enfant de mon

âge, et j'entendais dire sur mon passage: «La tendresse aveugle de

mademoiselle de Maran pour sa nièce va jusqu'à la folie.»

Je finissais par croire à cet attachement. En effet, on disait partout

que ma tante m'idolâtrait, et qu'il faudrait s'en prendre à sa faiblesse

et à son aveuglement si un jour j'étais mal élevée.

A cette heure encore, bien des gens sont persuadés que mademoiselle de

Maran m'a toujours tendrement... trop tendrement aimée.

Il n'y a rien de plus aimant, mais il n'y a aussi rien de plus

cruellement égoïste que les enfants.

Je me faisais un jeu barbare de combler ma nouvelle femme de chambre de

marques de confiance en présence de Blondeau pour faire enrager

celle-ci, ainsi que disent les petites filles.

La malheureuse femme, éclairée par son bon sens, et non pas irritée par

une basse envie, souffrait horriblement de se voir ainsi oubliée,

méconnue par moi, elle qui m'aimait si sincèrement.

Bientôt mon ingratitude n'eut plus de bornes.

A mesure que mon intelligence se développait, mademoiselle de Maran

m'inspirait, sinon plus d'attachement, du moins plus de curiosité. Mon

esprit commençait à comprendre ses railleries, à s'en amuser; elle se

moquait de Blondeau, de sa rigidité, de ses remontrances sur ma

coquetterie naissante, et je riais beaucoup. Elle raillait son

ignorance, l'expression de son langage, et je riais encore.

Peu à peu, à l'oubli de cette affection si sainte, si dévouée, se

joignit presque le mépris; car ma tante me fit rougir de l'espèce de

familiarité dans laquelle je vivais avec une femme de cette espèce.

Sans doute j'eus tort, bien tort; mais j'avais huit ans à peine, et une

femme d'un esprit réellement très-supérieur en abusait pour me jeter

dans une voie funeste.

Je ne suivis que trop ses conseils; je témoignai tant de froideur à ma

gouvernante, que la malheureuse femme tomba malade de chagrin, après

avoir fait tout pour réveiller en moi mon attachement d'autrefois.

Lorsque je la vis pâle, changée, je compris toute l'étendue de ma faute!

je pleurai, je ne voulus plus la quitter; ma tante, s'apercevant de mon

affliction, me persuada que la maladie de Blondeau était un jeu, une

feinte. Cette odieuse interprétation donnait une excuse à mon

ingratitude, j'y ajoutai foi.

Je n'oublierai jamais le douloureux étonnement qui se peignit sur les

traits de ma gouvernante lorsqu'elle me vit revenir auprès d'elle,

souriante, légère et moqueuse. Elle leva au ciel ses mains amaigries, et

s'écria en pleurant:

--Mon Dieu! elle qui avait le coeur de sa mère!... ils l'ont perdue...

perdue...

De ce jour, la malheureuse femme devint encore plus sombre, plus

taciturne. Quoique sa faiblesse fût grande, elle voulut se lever...

Distraite, absorbée, elle semblait préoccupée d'une idée fixe. Nos gens

la prenaient presque pour leur jouet. Elle, autrefois si impatiente,

semblait tout souffrir avec résignation ou plutôt avec indifférence.

Elle me parlait à peine.

Je me souviens qu'une nuit, en m'éveillant, je la trouvai la tête

penchée sur mon chevet, les yeux baignés de larmes, et me regardant

avec une angoisse indéfinissable.

J'eus peur, je feignis de me rendormir. Le lendemain, je dis tout à ma

tante. Elle me répondit que c'était une plaisanterie de Blondeau, qui

voulait m'effrayer. Je crus mademoiselle de Maran, et je gardai rancune

à ma gouvernante.

Le jour de l'an arriva; la veille, ma tante m'avait dit, en me parlant

des étrennes de Blondeau: «Au lieu de lui donner quelque robe ou quelque

bijou, il faudra lui donner de l'argent: _Ces gens-là aiment mieux

l'argent que tout_;» et elle me remit cinq louis pour elle.

Les années précédentes, jamais ma tante ne m'avait rien donné pour ma

gouvernante; comme j'aimais alors tendrement celle-ci, et que je tenais

à lui offrir quelque chose, chaque année je faisais des prodiges de

dissimulation et d'adresse pour parvenir à écrire à son insu quelques

lignes d'une tendresse naïve, et pour lui broder de mon mieux quelque

petit morceau de tapisserie.

Il est impossible de se figurer la joie, le ravissement de madame

Blondeau, lorsque la veille du nouvel an, me jetant à son cou, après ma

prière du soir, je lui apportais cette offrande.

Maintenant que j'y songe, il me semble qu'il y avait quelque chose de

touchant, de religieux, dans cette marque de mon affection, pauvre

orpheline, abandonnée, rebutée, qui, ne possédant rien, recourais à mon

travail enfantin pour acquitter la dette de mon coeur.

Malgré l'infériorité de sa condition, ma gouvernante avait trop d'âme

pour ne pas être touchée jusqu'aux larmes de cette preuve de mon

attachement, que personne au monde ne m'avait conseillée.

Qu'on se figure donc sa douleur, lorsque le jour dont je parle, la

veille du premier de l'an, je lui glissai, d'un air gai et riant, mes

cinq louis dans la main.

Elle s'attendait à sa surprise ordinaire. Comme je commençais à dessiner

passablement, elle avait même osé espérer quelque preuve de mon nouveau

talent. Malgré mon ingratitude apparente, elle n'avait pas un instant

cru possible que j'eusse oublié si complétement les traditions délicates

de mon enfance. Aussi, me regardant avec autant de tristesse que

d'inquiétude, elle me rendit l'or.

--Vous vous trompez, Mathilde, ceci est pour Julie. Pour moi... pour

moi... n'est-ce pas, vous avez autre chose?

Et sa voix tremblait, et elle me regardait d'un air inquiet, alarmé.

--Mais... non, je n'ai rien autre chose à te donner,--lui dis-je.

--Pourtant... les autres années...--et elle tâchait de cacher ses

larmes,--les autres années... vous savez bien... le soir... après votre

prière... vous me donniez...

--Ah! oui, je sais ce que tu veux dire; mais maintenant, vois-tu, je

n'ai plus le temps, il faut que j'étudie... Et puis d'ailleurs, vous

autres, _vous aimez mieux l'argent que tout_.

Puis, sans l'embrasser, sans lui donner la moindre marque d'affection,

je lui remis l'argent dans la main, et je sortis en sautant pour aller

admirer une magnifique palatine d'hermine dont mademoiselle de Maran me

faisait présent.

En quittant ma gouvernante, j'entendis un gémissement douloureux et le

bruit des pièces d'or qui tombèrent de sa main sur le parquet.

Dans mon impitoyable indifférence, dans ma hâte d'aller contempler le

cadeau de ma tante, je ne m'arrêtai pas un moment, je ne retournai pas

la tête.

Hélas! quoique jeune encore, j'ai beaucoup souffert, j'ai versé des

larmes bien amères! mais Dieu sait que, dans le plus violent paroxysme

du désespoir, je me suis souvent écriée:--Je dois tout supporter sans me

plaindre! car j'ai causé à la meilleure des créatures le plus affreux

chagrin que le coeur humain puisse éprouver.

Le soir de ce jour-là, malgré mon indifférence, j'étais assez honteuse

en songeant à Blondeau; je m'attendis à des reproches; je trouvai, au

contraire, ma gouvernante plus tendre que d'habitude; seulement elle

était très-pâle, très-affectée. Je lui trouvai dans le regard quelque

chose d'extraordinaire.

Elle me coucha et m'embrassa à plusieurs reprises avec effusion; je

sentis ses larmes couler sur mes joues. Mon naturel reprit le dessus; je

me jetai à son cou en lui demandant pardon de l'avoir affligée.

--Vous accuser... vous... mon enfant... jamais,--disait-elle en

pleurant, en baisant mes cheveux et mes mains.--Jamais, pauvre petite!

Tant qu'on vous a laissée être bonne et délicate, vous avez été, en

tout, le portrait de votre mère... Mais ne parlons plus de cela, ma

chère enfant. Allons, faites votre prière du soir. Priez aussi pour

votre vieille bonne. Elle vous aime bien; elle a besoin que vous priiez

pour elle. Les prières des enfants sont comme celles des anges: le bon

Dieu les aime et les exauce.

Lorsque j'eus prié, elle me baisa tendrement au front, et me

dit:--Maintenant, mon enfant... bonsoir... bonsoir.

Je remarquai qu'elle tremblait, que ses mains étaient brûlantes, et

qu'elle était pourtant d'une grande pâleur.

Je m'endormis. Je ne sais pas depuis combien de temps j'étais plongée

dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillée en sursaut. Un corps

assez pesant s'appuyait sur moi.

Dans mon effroi, j'ouvris à demi les yeux. Je ne sais pas quelle heure

il était.

Un restant de feu flambait dans la cheminée, et éclairait la chambre de

sa lumière vacillante.

A la lueur d'une veilleuse, je vis ma gouvernante; elle était auprès de

mon lit; elle m'avait éveillée en voulant m'embrasser.

N'osant faire un mouvement, je la suivis des yeux. Sa figure,

ordinairement si douce, si calme, avait une expression sinistre qui me

glaça d'épouvante.

Elle me regardait en se parlant à elle-même à demi-voix et d'un air

égaré.

--Non, non,--disait-elle,--je ne puis supporter cela plus longtemps. Ce

monstre perd mon enfant; elle l'a rendue indifférente... méprisante

pour moi. Mathilde ne m'aime plus. Je ne lui suis plus bonne à rien, je

n'ai pas besoin de rester plus longtemps... Aussi bien je ne le pourrais

pas... Non, aujourd'hui j'ai trop souffert; on a comblé la mesure... De

l'argent... à moi... Ah! j'en deviendrai folle... Je crois que je le

suis déjà... Allons, finissons-en; un dernier baiser à ce pauvre petit

ange endormi; il a prié pour moi, le bon Dieu me pardonnera.

En disant ces mots, Blondeau me baisa au front et ajouta en

sanglotant:--Adieu! adieu! tu ne sauras jamais le mal que tu m'as fait,

pauvre petite... Ce n'est pas toi que j'accuse... oh non! c'est ce

monstre qui a fait mourir ta mère de chagrin, et qui veut perdre ton

âme... Adieu! encore adieu... O mes beaux cheveux blonds! que je les

baise encore une fois.--Et je sentis sur mon front ses lèvres glacées.

J'avais jusqu'alors fermé les yeux, quoique éveillée. Tout à coup je

regardai; je vis ma gouvernante aller vers la fenêtre et l'ouvrir

violemment; je devinai sa funeste pensée; je courus vers elle, et je

l'arrêtai au moment où elle allait se jeter par la fenêtre.

La pauvre femme resta stupéfaite; mes cris la rappelèrent à elle-même;

elle tomba agenouillée, et s'écria:--Qu'allais-je faire? Seigneur mon

Dieu, pardonnez-moi, j'étais folle; j'oubliais que j'avais juré à ta

mère mourante de ne pas t'abandonner; mais je souffrais tant...

aujourd'hui surtout; c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cet ange pour

m'empêcher de commettre un crime. Non, non, je resterai près de toi, mon

enfant; je souffrirai, j'endurerai tout, je mourrai, s'il le faut, de

chagrin, mais je mourrai près de loi, en te regardant; je l'ai promis à

cette pauvre madame qui est dans le ciel et qui m'entend.

Cette scène me laissa une impression si profonde, je fus si frappée du

désespoir de Blondeau, que mes premiers germes d'ingratitude à son égard

furent à jamais étouffés. Je redevins pour elle ce que j'avais été

autrefois, au grand chagrin de mademoiselle de Maran, qui avait un

instant espéré de me priver de cette affection si sincère et si dévouée.

Peu de temps après, ma tante m'apprit qu'Ursule d'Orbeval, ma cousine et

la fille de mon tuteur, allait enfin venir habiter avec nous,

ajoutant--que j'étais beaucoup plus jolie, beaucoup plus instruite,

beaucoup mieux mise qu'elle, et que par conséquent j'aurais infiniment

de plaisir à lui faire ressentir toutes mes supériorités.

Ainsi, mademoiselle de Maran ne me laissait pas un sentiment dans sa

pureté, dans sa fleur! Déjà cette joie douce et candide de trouver une

amie de mon âge était flétrie par l'arrière-pensée de lui inspirer de la

jalousie, de l'envie, et nécessairement de la haine!

Ma tante, avec une singulière sagacité, avait pour ainsi dire fait deux

parts de ma jeunesse: jusqu'à neuf ans, j'avais eu à souffrir de la

terreur, des privations, de l'abandon; je n'étais pas encore mûre pour

d'autres projets.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 33 / 355 题