MADEMOISELLE DE MARAN.

Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran,

soeur de mon père.

J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma

naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.

Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite,

infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.

Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de

sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou

plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans

doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des

traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son

aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.

Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de

la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir

partagé ses chagrins et ses dangers.

Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de

reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des

méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent

une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment,

mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous

témoignent de leur attachement.

Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.

Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la

fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui

donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et

d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant

intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de

l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près

d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.

Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de

son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses

discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des

citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate,

qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.

Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique,

qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se

faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa

faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait

elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans

pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle

savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour

dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point

vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère

qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.

Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui

approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé

une partie de sa jeunesse à _Ponchartrain_, chez la vieille madame de

Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait

contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes,

habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez

quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.

L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les

traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai

voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de

mademoiselle de Maran.

Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans

la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait:

«On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné

qu'avec une femme.»

En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans.

Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa soeur, qui craignait

de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents

projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les

jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à

lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des

pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil

gendre.

M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant,

d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à

ce point, qu'il annonça en même temps à sa soeur et son amour et sa

résolution de se marier.

Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des

armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.

Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et

abhorrait la beauté. Elle mit tout en oeuvre, prières, menaces,

larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa

détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.

On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première

fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse soeur. En

femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père,

elle fut d'abord froidement polie pour sa belle soeur; peu à peu elle

sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme

elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt

son premier empire.

L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran,

imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur

que sa timidité pouvait seule égaler.

Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions

sérieuses pour mademoiselle de Maran.

Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par

des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.

Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère

faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme,

sans doute, mais il ressentait pour sa soeur autant d'attachement que

de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus

précieux qu'il pût avoir.

Après la première année du mariage de mon père, l'influence de

mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que

jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait

jamais eu la confiance de mon père.

Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante.

Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se

plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il

s'ensuivit des scènes cruelles.

Mon père déclara nettement à ma mère qu'il n'entendait jamais sacrifier

l'affection fraternelle à un sentiment très-vif sans doute, mais qui ne

datait que d'un an ou deux, tandis que le premier avait commencé et

devait finir avec sa vie.

De ce jour, profondément blessée, trop fière pour se plaindre, trop

timide pour oser lutter avec sa belle-soeur, ma mère se résigna et fut

complétement sacrifiée à mademoiselle de Maran.

Les événements qui suivirent les désastres de 1813, en mettant mon père

à même de satisfaire ses vues ambitieuses, augmentèrent encore

l'influence de mademoiselle de Maran. Grâce aux relations qu'il avait

dès longtemps nouées avec Louis XVIII, d'après le conseil de sa soeur,

M. de Maran fut chargé de plusieurs missions très-délicates auprès des

cours de Vienne et de Berlin.

Il tint sa soeur au courant de ses négociations. Elle était

véritablement capable de prendre part aux affaires politiques les plus

importantes. Ses avis furent très-utiles à mon père, et les missions qui

lui avaient été confiées eurent les plus heureux résultats. En 1814, il

fut largement et glorieusement récompensé de ses services par une

très-haute position dans les conseils de Louis XVIII, qu'il suivit plus

tard à Gand, et avec lequel il revint en France.

J'étais née en 1813, pendant le voyage de mon père en Allemagne. Cet

événement, qui aurait peut-être pu redonner à ma mère quelque empire sur

son mari, s'il eût été près d'elle, n'apporta qu'un bien léger

changement dans leurs relations déjà si refroidies.

Plus la fortune de mon père s'élevait, plus la domination de

mademoiselle de Maran grandissait, plus le sort de ma mère devenait

pénible.

Le salon de mon père était devenu un salon politique dont mademoiselle

de Maran faisait seule les honneurs.

Ma mère, jeune femme de dix-huit ans, avait une antipathie profonde pour

les affaires d'État, qui ne l'intéressaient pas. Elle préférait la

musique et la poésie à l'aridité des discussions diplomatiques,

auxquelles elle ne voulait ni ne pouvait prendre part.

Mademoiselle de Maran, au contraire, semblait là dans son centre. En

rencontrant plus tard dans le monde d'autres _femmes politiques_, je me

suis convaincue qu'elles se ressemblent toutes. C'est une race bâtarde

qui a les passions ambitieuses, égoïstes des hommes, et qui ne possède

aucune des qualités, des grâces de la femme; stérilité d'esprit,

sécheresse et impuissance de coeur, dureté de caractère, prétentions

au savoir ridiculement exagérées, voilà ce qui les distingue. En un mot,

les _femmes politiques_ tiennent du maître d'école et de la marâtre, et

quoique mariées, elles ressemblent toujours à de vieilles filles......

* * * * *

Peu à peu, ma mère prétexta de sa santé pour se retirer du monde, où se

plaisait tant sa belle-soeur. Elle concentra sur moi toute sa

tendresse; elle m'aima comme le seul refuge de ses chagrins, comme son

unique consolation, comme son unique espérance.

Son coeur était si généreux, si bon, que jamais elle ne se permit une

plainte, un reproche envers mademoiselle de Maran.

Mon père fut élevé à la pairie.

Un dernier, un mortel chagrin était réservé à ma mère; elle s'aperçut

que la tendresse de mon père pour moi s'affaiblissait de plus en plus;

il m'accordait quelques caresses rares et distraites, en disant avec

regret, dans son orgueil de patricien héréditaire: «Quel dommage que ce

ne soit pas un garçon!»

Bientôt, à la froideur que mon père me témoignait succéda une complète

indifférence.

Ma mère ne put supporter ce nouveau coup; elle languit quelques mois

encore, et mourut.

J'ai bien souvent et bien amèrement pleuré, en entendant ma gouvernante

me raconter les derniers moments de la meilleure des mères, les terreurs

que lui inspirait mon avenir, ses craintes, hélas! trop justifiées, de

me voir tomber entre les mains de mademoiselle de Maran.

Ma mère connaissait la faiblesse de mon père. Elle fit jurer à ma

gouvernante de ne jamais me quitter. Elle fit aussi promettre à mon père

de la conserver près de moi.--«Hélas! je ne le prévois que trop, ma

pauvre Mathilde n'aura que vous au monde,--dit ma mère à Blondeau.--Ne

l'abandonnez pas.»

Ses dernières paroles à mon père furent sévères, touchantes,

solennelles. «Je meurs bien jeune, j'ai beaucoup souffert, je ne me suis

jamais plainte, je pardonne tout; mais vous répondrez à Dieu du sort de

mon enfant...»

Un an environ après la mort de ma mère, mon père, ayant accompagné

monsieur le dauphin à la chasse, fit une chute de cheval. Les suites de

cet accident furent mortelles. Je le perdis.

A l'âge de quatre ans je restai orpheline, confiée aux soins de ma

tante, ma plus proche parente.

Il faut être juste envers mademoiselle de Maran, elle aimait son frère

autant qu'elle pouvait aimer. Sa conduite envers ma mère lui avait été

dictée par une jalousie d'affection poussée jusqu'à la haine.

Mademoiselle de Maran regretta profondément mon père, ses larmes furent

amères, son désespoir concentré, mais violent. Son caractère devint

encore plus atrabilaire, son esprit plus incisif, sa méchanceté plus

impitoyable.

Je ressemblais trait pour trait à ma mère. Oubliant que j'étais l'enfant

de son frère bien-aimé, ma tante ne voyait en moi que la fille d'une

femme qu'elle avait abhorrée; je devais aussi hériter de son aversion

pour ma mère.

* * * * *

Pendant mon enfance, mademoiselle de Maran fut presque continuellement

pour moi un sujet d'effroi; son visage long, maigre, bistre, ses traits

fortement caractérisés, paraissaient encore plus durs à cause d'un tour

de faux cheveux noirs qui cachaient à demi son front aplati comme celui

d'une couleuvre. Elle avait des sourcils gris très-épais, les yeux

bruns, petits et perçants.

Elle portait en toute saison une robe de soie carmélite et un chapeau de

même couleur et de même étoffe, dont elle se coiffait toujours, même le

matin dans son lit, où elle avait coutume de déjeuner, d'écrire ou de

lire, enveloppée d'un manteau de lit, aussi de soie carmélite, ainsi

qu'on en portait avant la révolution.

Lorsque chaque jour il s'agissait d'entrer chez ma tante, j'étais saisie

d'un tremblement involontaire; les pleurs me suffoquaient.

Pour me décider à me rendre auprès de mademoiselle de Maran, il fallait

toute la tendresse de ma pauvre Blondeau. Elle m'avait avertie que si je

continuais à montrer cette frayeur, elle serait forcée de me quitter. A

cette menace, je surmontais mes craintes, j'étouffais mes pleurs, je

serrais la main de Blondeau dans mes petites mains, et nous partions

pour ces redoutables entrevues.

Il fallait traverser un premier salon où se tenait habituellement le

maître d'hôtel de ma tante, appelé _Servien_.

Cet homme partageait avec le chien-loup de mademoiselle de Maran, appelé

_Félix_, mon insurmontable aversion. Servien avait presque la moitié du

visage envahie par une abominable tache de vin, une bouche énorme, de

grandes mains velues. Il me faisait l'effet d'un ogre véritable.

Enfin, la porte de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran

s'ouvrait, je me cramponnais à la robe de Blondeau, et je m'approchais

en tremblant du lit de ma tante.

Ma terreur n'était pas sans cause, car _Félix_, petit chien-loup blanc,

à oreilles pointues, sortait aussitôt de dessous la courte-pointe, et me

montrait en grondant deux rangées de dents aiguës.

Plusieurs fois il m'avait mordue jusqu'au sang. Pour toute réprimande,

ma tante lui avait dit d'une voix doucement grondeuse, et en me jetant

un coup d'oeil irrité:--Eh bien! eh bien! petit fou; voulez-vous bien

laisser cette enfant! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas jouer avec

vous.

Mademoiselle de Maran était fort instruite, et se tenait très au courant

des affaires politiques. Je la trouvais, selon son habitude, dans son

lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, lisant ses journaux ou

quelque grand in-folio soutenu par un pupitre. Elle m'accueillait

toujours avec une réprimande ou un sarcasme.

Ces scènes se sont tellement renouvelées, elles m'ont laissé une

impression si profonde, qu'elles me sont encore présentes dans leurs

moindres détails. J'y insiste, parce que la crainte incessante dont

j'étais dominée pendant mon enfonce a eu sur le reste de ma vie une

puissante influence.

Je vois encore la chambre de mademoiselle de Maran.

Au fond de son alcôve, drapée de damas rouge sombre, était un grand

christ d'ivoire, surmonté d'une tête de mort aussi en ivoire, le tout se

détachant sur un encadrement de velours noir.

Cette _pieta_ n'était qu'une apparence, qu'une sorte de manifestation

toute de convenance, je crois, car je ne me souviens pas d'avoir vu ma

tante aller à la messe.

Presque tous les carreaux des fenêtres étaient couverts de fragments de

vitraux coloriés. Il y avait surtout une _Décollation de saint

Jean-Baptiste_ qui m'a bien longtemps poursuivie dans mes rêves

enfantins.

Sur le marbre du secrétaire de laque rouge, on voyait dans deux cages de

verre le père et l'arrière-grand-père de _Félix_ supérieurement

empaillés.

L'air méchant et prêts à mordre, ces espèces de fantômes immobiles, avec

leurs yeux d'émail brillant, me causaient peut-être encore plus d'effroi

que leur rejeton.

Il y avait pour moi quelque chose de surnaturel dans la vue de ces

animaux sous verre, qui ne bougeaient pas, qui ne mangeaient pas, et qui

me montraient toujours leurs dents.

Plusieurs vieux portraits se détachaient sur la boiserie grise: l'un

représentait ma grand'tante, anciennement abbesse des Ursulines de

Blois, figure froide, sévère, et pâle comme le bandeau de toile blanche

qui ceignait son front et ses joues.

Les autres portraits me frappaient moins. C'étaient plusieurs de nos

parents en costume de cour ou de guerre, appartenant aux siècles passés.

Enfin la cheminée était ornée de deux hideuses chimères vertes en

porcelaine de Chine. Ces monstres étaient toujours en mouvement au moyen

d'un balancier caché, qui faisait en outre remuer leurs yeux rouges

d'une manière effrayante.

Que l'on se figure une pauvre enfant de cinq ou six ans au milieu de ces

mystérieux prodiges, et l'on concevra mon épouvante.

Mais, hélas! ce n'était que le prélude de bien d'autres tourments. Il

s'agissait, malgré les abois et les dents de Félix, de m'asseoir sur le

lit de ma tante et de me laisser embrasser par elle.

Mademoiselle de Maran prenait du tabac en profusion, et l'odeur du tabac

m'était insupportable. Pourtant, malgré la peur et la répugnance que

m'inspirait ma tante, je me sentais touchée des marques d'affection

qu'elle voulait me donner. Je faisais des efforts inouïs pour surmonter

mon effroi, et souvent je ne pouvais y parvenir.

J'ai su plus tard (et la conduite de mademoiselle de Maran ne m'a que

trop prouvé son aversion) que ce n'était pas par tendresse, mais pour

s'amuser de ma frayeur qu'elle me faisait subir son baiser de chaque

matin.

Une scène entre autres m'a laissé un souvenir ineffaçable. Elle fera

juger du caractère de ma tante.

Un jour on m'amena auprès d'elle.

Était-ce pressentiment, hasard? Jamais elle ne m'avait paru plus

méchante... Je n'osais en approcher. Je baissais tellement la tête, que

les longues boucles de mes cheveux me tombaient sur le visage.

Enfin Blondeau me mit sur le lit de mademoiselle de Maran.

Celle-ci me prit rudement par le bras, en s'écriant avec aigreur:

--Mon Dieu! que cette petite a l'air stupide avec ses grands yeux

hébétés et ses cheveux qui lui tombent sur le front! Allons, allons, il

faut lui couper ces cheveux-là, tout en rond, comme ceux d'un garçon.

Madame Blondeau, qui depuis m'a raconté tous ces détails, joignit les

mains et s'écria:

--Sainte Vierge! mademoiselle! ce serait un meurtre de couper les beaux

cheveux blonds de Mathilde! ils lui descendent jusqu'aux pieds.

--Eh bien! justement, c'est pour qu'elle ne marche pas dessus..

Finissons... des ciseaux.

--Ah! mademoiselle!--s'écria Blondeau les larmes aux yeux,--je vous en

supplie, ne faites pas cela... Que mademoiselle me permette de lui

dire... ce serait presque une impiété... un sacrilége.

--Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?--demanda ma tante de sa

voix impérieuse et perçante, qui faisait tout trembler autour d'elle.

--Oui, mademoiselle,--répondit ma gouvernante d'une voix émue,--madame

la marquise... m'a recommandé de ne jamais couper les cheveux de sa

fille. On ne les lui avait jamais coupés à elle-même... Pauvre madame...

Elle les avait si beaux!... C'est pour cela qu'elle m'a fait cette

recommandation avant... avant de mourir,...--dit l'excellente femme, et

elle se mit à fondre en larmes.

--Vous êtes une impertinente et une vilaine menteuse! Ma _belle-soeur_

n'a jamais dit une telle sottise... Des ciseaux, et finissons.

Ma tante dit ces mots: Ma _belle-soeur_, avec un accent d'ironie si

amère, que plus tard j'avais toujours le coeur serré quand je lui

entendais prononcer ces paroles.

Mademoiselle de Maran semblait tellement irritée, qu'il se serait agi de

ma vie que je n'aurais pas été plus épouvantée.

D'une main elle me tirait à elle, en me serrant le bras dans ses longs

doigts maigres et durs comme du fer; de l'autre, elle ôtait mon peigne,

afin de dérouler mes cheveux, qui couvrirent bientôt mes épaules.

La terreur me rendit muette, je n'eus pas la force de crier.

--Mademoiselle! mademoiselle! dit Blondeau en tombant à genoux,--au nom

du ciel! ne faites pas cela; il en arrivera malheur à Mathilde! C'est

désobéir aux volontés de sa mère mourante, mademoiselle!

--Me donnerez-vous ou non des ciseaux, sotte bête que vous êtes?

--Mais, mon Dieu!... mon Dieu!... Mademoiselle!

Sans lui répondre, ma tante sonna.

Servien parut.

--Servien, apportez ici vos grands ciseaux d'office.

--Oui, mademoiselle,--dit Servien.

Il sortit.

--Mademoiselle,--s'écria ma gouvernante avec énergie,--je ne suis qu'une

pauvre domestique, vous êtes la maîtresse ici, mais je me ferais tuer

plutôt que de laisser toucher aux cheveux de mon enfant.

Et ma gouvernante s'avança sur le lit pour m'arracher des mains de ma

tante.

Félix, excité par ce mouvement, se jeta sur Blondeau et la mordit à la

joue.

--Ah! la méchante bête!--s'écria-t-elle dans sa colère. Elle prit Félix

par le cou et le jeta rudement au milieu du parquet.

Le chien poussa des cris lamentables; je sentis les ongles de ma tante

s'enfoncer dans mon épaule nue.

--Sortez d'ici! sortez d'ici, malheureuse!--dit-elle à Blondeau. Puis,

voyant Servien entrer:

--Mettez cette insolente à la porte,--ajouta-t-elle,--et venez tenir

cette petite, que je lui coupe les cheveux.

--Mademoiselle, pardon! pardon!... j'ai eu tort, je me suis oubliée;

mais ayez pitié de Mathilde!... Grâce pour ses beaux cheveux, grâce! Et

puis enfin, mademoiselle, la main de sa mère mourante les a touchés...

c'est sacré cela!

--Un mot de plus, et je vous chasse... entendez-vous?--lui dit ma tante.

Cette menace frappa Blondeau de stupeur. Elle savait mademoiselle de

Maran capable de tenir sa parole. Avant tout, elle craignait de me

quitter; elle se résigna au sacrifice.

Toute ma vie je me souviendrai de cette scène. Elle semble puérile; mais

pour moi elle était horrible.

Servien, avec sa figure moitié lie de vin, tenait ses grands ciseaux

ouverts. Je crus qu'il voulait me tuer... Je poussai des cris perçants.

--Prenez-la donc dans vos bras!--dit ma tante à cet homme,--et tenez-la

bien; en se débattant elle se ferait blesser.

Hélas! je ne songeais plus à me débattre, j'avais presque perdu tout

sentiment.

Blondeau se cachait la figure en sanglotant; Servien me prit dans ses

grosses mains.

Je fermai les yeux, je frissonnai au froid de l'acier sur mon cou;

j'entendis le grincement des ciseaux... et je sentis mes cheveux tomber

tout autour de moi.

L'exécution finie, ma tante dit à Servien en riant de toutes ses forces:

--Maintenant, elle a l'air d'un affreux petit enfant de choeur...

Allons... allons... Servien, appelez une de mes femmes, qu'elle vienne

les _balayer_, ces beaux cheveux!

Blondeau demanda en tremblant la permission de les ramasser et de les

garder.

Ma tante le permit, et lui ordonna de m'emmener.

Au moment où je quittai sa chambre, mademoiselle de Maran me fit venir

auprès d'elle, me regarda un moment encore, et s'écria en éclatant de

rire de nouveau:

--Mon Dieu! que cette petite est donc laide ainsi!

Une fois rentrée dans l'appartement que j'occupais avec Blondeau,

celle-ci me prit dans ses bras et me couvrit de larmes et de baisers.

J'avais ressenti une telle frayeur à la vue des grands ciseaux de

Servien, que le dénoûment de cette scène me parut presque heureux. Je ne

partageais pas le culte et l'admiration de ma gouvernante pour ma

chevelure; j'avoue même que je fus assez contente de pouvoir courir dans

le jardin sans être obligée d'écarter à chaque instant mes cheveux de

mon front.

J'avais seulement été frappée de ces dernières paroles de ma tante:

--Que cette petite est laide ainsi!

Je priai ma gouvernante de me porter devant une glace. Je me trouvai une

figure si singulière, qu'au grand chagrin de Blondeau je me mis aussi à

rire aux éclats.

Plus tard, j'ai pu m'expliquer la singulière conduite de mademoiselle de

Maran. Elle avait toujours ressenti une antipathie, une aversion

profonde pour tout ce qui était beau; et sans vanité, mon ami, ou plutôt

selon l'attachement aveugle de ma gouvernante, étant enfant j'étais

charmante. Puis, ma tante avait toujours détesté ma mère. Plus tard,

hélas! je fis à ce sujet de bien cruelles découvertes.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 28 / 355 题