LE COLONEL ULRIK.

Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où,

deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.

La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait

perdu son expression rébarbative.

--Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire,

puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.

--Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête

est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un

enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au,

voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les

nuits... et Stok soupira.

--Toujours au cimetière? juste ciel!

--Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...

--Et le reste du temps, monsieur Stok?

--Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée

qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les

autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que

monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de

l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un

enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois

cela.

--Quoi donc, monsieur Stok?

--Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher

dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à

la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le

carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.

--Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!

--Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré

sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à

la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait

pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice

que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous

dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans,

chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me

permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages,

c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands

froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une

fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela

se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes

contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans

manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui

couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se

plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il

souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes,

je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a

plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez

personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...

--Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce

malheureux coffret l'a causé!

--Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame

Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il

battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais,

je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux

soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la

caserne, mon pauvre vieux coeur a bondi de joie... Ce jeune homme en a

été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du

duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se

parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix

basse:--«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang

m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce...

J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la _voix_ m'a dit

de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»

--Quelle voix, monsieur Stok?

--Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement

sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son

front et recommence à marcher.

--Pauvre colonel!

--Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon

maître,--dit Stok.--Et madame la vicomtesse?

--Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

--Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de

changements, que de malheurs!

--Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse,

monsieur Stok! Je n'ose faire le même voeu pour votre maître,

quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

--Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,--dit tristement Stok en

secouant la tête.

--Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce

paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner

près de madame.

--Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins

ne seront rien pour vous,--dit Stok d'un ton presque suppliant.--Et si

vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil?

Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin

bien tard...

--Quelle vie!--dit madame Blondeau en soupirant.

--Je ne me plaindrais pas,--reprit Stok,--si je n'avais qu'à songer à

mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une

demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée.

Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils

sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café

d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.

--Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure

lorsque j'ai frappé à la porte,--dit madame Blondeau.

--Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien

n'y fait...

En ce moment, une sonnette tinta.

--Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je

vais prévenir mon maître de votre arrivée.

Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du

colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur

foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de

marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans

l'appartement.

L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel

une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un

peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.

--Comment se porte _Mathilde?_--dit-il avec un accent rempli de douceur

et de bonté.

--Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent

de larmes.

--Pardonnez-moi, monsieur,--dit-elle;--c'est que je ne puis entendre

prononcer ce nom sans me sentir tout émue.

--Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que

vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une

mère...

--Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.

--Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi...

Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle

le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que

voulez-vous?

--Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les

confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire

encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous

lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...

--Bien... bien,--dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser

un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.

--Et le coffret?--demanda-t-il à madame Blondeau.

--Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.

Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on

voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à

peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa

rêverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de

marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci,

n'osant dire un mot, se retira bientôt........

La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que

madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.

«Château de Maran, 13 avril 1838.

«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le

courage d'ouvrir cette lettre.

«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je

connais votre coeur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour

elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas

que votre désespoir est à tout jamais incurable?

«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de coeur plus dévoué que

le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si

j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte

amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre,

ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand

coeur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.

«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous

creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres

augmentent!

«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis

tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous...

vous lui surviviez!

«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est

de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère

encore.

«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener

une vie froide et muette comme sa tombe.

«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir

combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le

coeur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.

«Il y a trois ans, Emma vous disait: «_Si vous me perdiez, que

deviendriez-vous?_» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec

ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous

vinrent aux yeux:--«_J'irais_ OÙ VOUS SERIEZ, _je vivrais dans

l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas

le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre soeur..._»

«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que

tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de

vérité désolante.

«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de

Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.

«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez

faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.

«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être

importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez

le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec _elle_.

«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas!

non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous

croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant

parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela...

Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous

recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret

que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit

anéanti.

«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous

ai envoyé ce coffret.

«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal...

J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que

personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.

«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité

votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser...

ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.

«Maintenant, un mot de moi, mon ami.

«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse.

Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a

été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans

cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du

passé me causait un étourdissement douloureux.

«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous,

que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.

«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:--On calme, on use des chagrins

en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me

débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette

confession me rendra-t-elle le repos.

«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir

une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses

encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à

pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici

toujours contenues...

«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu

de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les

fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.

«En jetant un coup d'oeil désabusé sur les temps qui n'étaient plus,

en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les

avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations

a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le

mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas

loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie

un regard juste, sévère comme celui d'un juge.

«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre soeur, que je

m'adressais; c'était à vous.

«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce

temps si heureux: _Racontez-nous donc quelques pages de votre coeur_.

Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à

tour.

«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous

m'estimerez peut-être davantage.

«Maintenant mon but est rempli: mon coeur est vide, mais tranquille.

Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je

goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces

confidences ont calmé de bien vives douleurs.

«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant

dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon

coeur, comme ils l'ont été dans ce monde.

«MATHILDE.»

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 23 / 355 题