M. Godet dit à vois basse à ses complices...

--Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui

que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire.

Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons.

Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux

messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.

En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux

jeunes gens.

Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du

voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand

désappointement des curieux.

--Mais quel était ce coffret?--dit Alfred.

--Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été

assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait

de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette

belle équipée; dans mon étonnement je cours chez _elle_, _elle_ était

sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore:

pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois,

de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.

--Le fiacre part, reprit Alfred;--nous n'avons que le temps de traverser

le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours

rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons

et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple.

Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver;

impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne

faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme,

m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...--Eh

bien! non, non, soit,--reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience

de son ami;--soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre

nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me

disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre

mariage...

--Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille

sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager,

et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je

suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres,

c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

--Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de

ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu

Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de

confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.

--_Elle_ savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?

--Sans doute, _elle_ me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais

la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher,

que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.

--Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose

d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne

l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?

--_Elle_ ne l'aurait pas osé.

--_Elle_ ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de

son mari qui pouvait l'effrayer,--dit Alfred en souriant malgré lui.

--Je ne puis vous en dire davantage.--reprit Gaston d'un air

très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais _elle_ a des raisons

pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez

elle.

Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,--dit-il;--alors

je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues

involontairement, et je ne vois pas...

--Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des

notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un

défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de

régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement

entraîner, et que je maudis maintenant. Car si _elle_ le veut, et

j'avoue que j'ai assez mal agi avec _elle_ pour qu'elle le veuille, elle

peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous

savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec

mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je

suis maintenant à sa merci!

--Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les

remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des

torts... envers _elle_, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il

s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le

crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne

tarissiez pas sur les qualités de son coeur; vous la souteniez

incapable d'une perfidie, d'une noirceur.

--Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui

quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des

perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'_elle_, et pourtant je

lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces

caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent

toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour

l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui

reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera

monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les

espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme

un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il

n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et

après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.

--Tout cela, mon cher Gaston, est raisonné à merveille, c'est du _triple

bouquet_ d'égoïsme; toute votre conduite s'est jusqu'ici ressentie de

cet adorable parfum de personnalité. Ne vous laissez donc pas égarer

par de vaines terreurs. Vous vouliez rompre? eh bien, l'enlèvement de

cette cassette est un flagrant motif de rupture. Quant aux _notes_,

comme vous appelez ça, quant aux notes qu'elle y trouvera, une femme

dans sa position, une femme qui se respecte autant qu'elle, ne risque

pas une vengeance qui peut la perdre ou la faire passer pour avoir été

sacrifiée à... ma foi, je ne vous demande pas à qui... peu m'importe...

Encore une fois, mon cher Gaston, croyez-moi donc... tout ceci est pour

le mieux. Eh! mon Dieu!--s'écria-t-il après un moment de silence et

frappé d'une idée subite,--elle s'est peut-être tout bonnement fait

conduire au bord de la rivière pour y jeter ce coffret.

--Mais vous êtes fou, Alfred! Elle aurait brûlé les lettres chez elle et

tout eût été dit... Encore une fois, elle les garde, c'est pour en faire

un méchant usage.

--Un méchant usage!--dit Alfred en haussant les épaules avec

impatience.--Que prouvent ces lettres, après tout?... que vous avez mal

agi avec elle, que vous l'avez sacrifiée? Eh! qui diable prend jamais le

parti d'une femme sacrifiée? Accablez une femme du monde des plus odieux

procédés, traitez-la publiquement avec la plus atroce cruauté, ses amis

intimes crieront partout que la malheureuse n'a que ce qu'elle méritait,

et les hommes envieront votre brutale insolence sans oser vous imiter,

comme les petits voleurs envient les assassins!

--Je vous dis que vous ne la connaissez pas,--reprit Gaston.

Voyant la pâleur et l'agitation de son ami, Alfred lui dit cette fois en

français:--Allons, Gaston, remettez-vous; nous étions entrés dans cet

abominable cabaret pour nous reposer un moment et pour boire un verre

d'eau.

--Vous avez raison,--reprit Alfred en regardant autour de lui:--mais

tout ici a l'air si malpropre, que nous ne pourrons peut-être pas

seulement avoir un verre d'eau supportable.

Ces inconvenantes paroles augmentèrent la colère de madame Leboeuf et

celle de ses habitués, furieux de n'avoir pas pu prendre part à la

conversation des deux jeunes gens, depuis que ceux-ci avaient parlé

anglais.

--Madame, un verre d'eau sucrée, je vous prie, dit Gaston à la veuve.

Celle-ci, sans répondre, agita majestueusement une sonnette cassée, en

criant d'une voix glapissante:

--Boitard! Boitard! un verre d'eau sucrée!

--Quelle affreuse odeur de poêle!--dit Gaston en appuyant son

front;--j'ai la tête en feu.

--Il se joint à cela,--reprit Alfred avec dégoût,--je ne sais quelle

senteur de moisi et de vieux rentier qui fait que décidément ça

empeste...

--Mais, madame, j'avais demandé un verre d'eau!--dit Gaston avec

impatience.

--Mais, monsieur, il me semble que j'ai sonné Boitard assez

fort,--répondit aigrement la veuve en agitant de nouveau sa sonnette.

--Au fait, c'est vrai, Gaston, madame a sonné Boitard,--dit Alfred avec

beaucoup de sérieux; ayez un peu de patience. Mais comme je me défie de

la présence de Boitard, par précaution je vais allumer un cigare.

Alfred tira un cigare d'un cigarero de paille de Lima, prit une

allumette chimique dans une petite boîte d'argent damasquinée, et

commença à fumer.

Les habitués du café se regardèrent avec stupéfaction, ne sachant

comment qualifier cette audacieuse innovation.

Quelques-uns toussèrent, d'autres poussèrent quelques hum! hum!

énergiques. Nul doute que, sans l'intérêt de curiosité qu'inspiraient

ces jeunes gens, par le rôle qu'ils semblaient jouer dans l'aventure du

coffret remis au domestique du Vampire, nul doute que la veuve et ses

partisans n'eussent vivement protesté contre ces manières de tabagie.

A ce moment parut Boitard, garçon joufflu, aux bras nus, et pour qui

toute saison était canicule.

Il portait sur un plateau écaillé une carafe, un verre de deux pouces

d'épaisseur, et cinq morceaux de sucre dans une soucoupe fêlée.

Pendant que Gaston semblait livré à de profondes réflexions, Alfred, les

deux mains dans ses poches, regardait le verre d'eau avec une défiance

mêlée de dégoût; tout à coup il s'écria:

--Mais, Boitard, mon cher, il y a une araignée dans votre carafe. C'est

plus que nous n'avons demandé. Nous sommes pressés. Nous voudrions un

simple verre d'eau sans araignée, si c'est possible.

Boitard passa une grosse main rouge dans ses cheveux, se gratta la

tête, regarda attentivement dans la carafe, et reconnut en effet la

présence réelle d'une araignée.

Au lieu d'être accablé par cette abominable découverte, il haussa les

épaules en se tournant à demi du côté de la veuve et des habitués.

Ce mouvement semblait dire: «En vérité, ce monsieur fait bien le dégoûté

avec son araignée!»

A quoi la veuve et les habitués répondirent par une autre pantomime

signifiant à peu près: «Ah! mon Dieu! ne nous en parlez pas, Boitard;

cela fait pitié!»

Alors Boitard, haussant de nouveau les épaules, prit la carafe d'une

main, enfonça à plusieurs reprises son gros vilain doigt dans le goulot,

et commença une pêche d'un nouveau genre.

Cette pêche fut couronnée d'un plein succès. Boitard retira l'araignée,

la prit délicatement entre le pouce et l'index, l'écrasa sous son pied,

remit, avec un imperturbable sang-froid, la carafe sur la table, et dit

à Alfred, comme s'il lui eût reproché un caprice d'enfant gâté:--Eh

bien, monsieur, j'espère que vous ne me direz plus qu'il y a des

araignées dans l'eau, maintenant!

Alfred avait contemplé la manoeuvre de Boitard avec une admiration

profonde. Ces derniers mots lui parurent sublimes.

Il lui mit cent sous dans la main et lui dit:--Ceci est pour vous,

Boitard; toute perfection a son prix, et, dans votre spécialité, vous

êtes, mon cher, magnifiquement malpropre.

Boitard regardait tour à tour Alfred, l'argent, la veuve et les

habitués, d'un air stupide.

Gaston, toujours resté rêveur, dit à demi-voix, en se parlant à

lui-même;--Que faire?... que faire?... Où est à cette heure ce

coffret?--Et il avança machinalement la main vers la carafe.

--Du diable! si vous touchez à cela, Gaston,--dit Alfred.

Et il raconta à son ami la pêche à l'araignée.

Gaston repoussa le plateau avec horreur, et s'écria avec impatience:

--Allons, il est impossible de boire un verre d'eau: j'ai la tête

brûlante, j'ai la gorge en feu... Venez, Alfred; tâchons de trouver

quelque endroit un peu moins répugnant.

Ces mots mirent le comble à la colère de la veuve.

Elle s'écria d'un air indigné en s'adressant à Alfred:

--D'abord, monsieur, on ne fume pas ici comme dans un estaminet,

entendez-vous? Et puis, je suis bien aise de vous dire, malgré votre air

ricaneur, que, si vous ne buvez pas ce qu'on vous sert ici, vous ne

devez pas chercher à en dégoûter les autres.

Alfred répondit avec un sérieux imperturbable:

--Croyez, ma chère madame, que je n'ai pas abusé de mon influence sur

monsieur. Je vous déclare que, lorsqu'il est abandonné à ses propres

penchants, il ne mange jamais d'araignée.

--Venez, cette femme est folle,--dit Gaston en jetant un louis sur le

comptoir.

La veuve repoussa fièrement la pièce d'or, en s'écriant que, dans son

établissement, on ne payait que ce que l'on avait _consumé_.

--J'ai donné à ce drôle pour son araignée,--dit Alfred à Gaston.

Celui-ci reprit son louis, et les deux jeunes gens sortirent.

A peine avaient-ils fermé la porte du café, que M. Godet les suivit

nu-tête, malgré le froid.

--Votre chapeau, M. Godet!--s'écria la veuve, qui devina les intentions

de son habitué.

--Mon chapeau!--dit M. Godet,--il n'en est pas besoin; je vais à

l'instant vous les ramener ici pieds et poings liés, et doux comme des

moutons, ces beaux godelureaux.

En deux enjambées il rejoignit les jeunes gens, et toucha légèrement la

manche d'Alfred, qui lui inspirait plus de confiance.

--Que voulez-vous, monsieur?--dit ce dernier, étonné de la grotesque

figure de l'habitué.

--Je veux, monsieur, vous rendre un immense service si j'en étais

capable, ainsi que cela se doit faire entre bons citoyens; je vous

propose de nous liguer contre l'ennemi commun. Or, dans ce moment, notre

ennemi commun c'est le Robin des Bois, en d'autres termes le _Vampire_.

Alfred et Gaston regardèrent M. Godet sans comprendre un mot à son

étrange langage.

Gaston finit par dire à Alfred:--Venez, mon ami; ne voyez-vous pas que

ces gens-là sont fous?

--C'est que celui-ci a l'air bien bête pour un fou,--dit Alfred.

M. Godet, craignant de voir sa proie lui échapper, ne releva pas le

propos, et ajouta très-vite, d'un air mystérieux:

--Je sais tout, vous cherchez une jeune dame qui était dans un petit

fiacre bleu à stores rouges avec une femme plus âgée. Chapeau noir,

manteau puce, cheveux gris, voilà le signalement de la vieille; cheveux

blonds, sourcils et yeux noirs, voilà le signalement de la jeune.

--Ce sont elles!--s'écria Gaston; puis, reprenant son sang-froid, il dit

à M. Godet, qui triomphait d'une joie maligne:

--En effet, monsieur, j'aurais intérêt à savoir quelle direction ont

prise les personnes dont vous parlez.

--Et surtout à savoir où elles ont porté la petite cassette d'écaille

incrustée d'or, n'est-ce pas, monsieur?--reprit M. Godet.

--Comment êtes-vous instruit de cela?--reprit Gaston de plus en plus

étonné.

--Tout ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, c'est que la vieille

femme en question a remis, il y a une heure, devant moi, le coffret au

domestique du _Vampire_, dit M. Godet.

Cette nouvelle était tellement inattendue, si surprenante, que les deux

jeunes gens ne la pouvaient croire.

Mille sentiments contraires, l'inquiétude, la colère, la jalousie, la

vengeance, la curiosité, se heurtèrent dans l'esprit de Gaston.

--Monsieur,--s'écria-t-il en pâlissant,--il faut que vous me disiez à

l'instant quelle est la personne que vous avez surnommée le _Vampire_,

et quelle est sa demeure.

--Peste! vous n'êtes pas dégoûté, mon cher ami,--pensa M. Godet, qui

n'était pas disposé à abandonner sitôt ses victimes. Il reprit, en

montrant son crâne chauve:--Je vous ferai observer, messieurs, qu'à mon

âge je ne suis plus dans mon printemps. Si vous vouliez rentrer au café

Leboeuf, nous y causerions sans y geler.

--Soit, monsieur,--dit Gaston en reprenant avec impatience le chemin du

café de la veuve.

Jamais triomphateur romain, traînant à sa suite des populations

esclaves, ne fut plus fier que M. Godet en rentrant dans le café de la

veuve, suivi des deux jeunes gens.

Il fit un signe aux habitués, afin de modérer leur curiosité, et

s'enfonça dans un coin du café.

M. Godet se garda bien d'apprendre tout de suite aux deux jeunes gens le

nom du colonel; malgré leur impatience, il leur fallut subir toutes les

absurdes histoires forgées par le doyen des habitués du café Leboeuf.

Sans les faits précis, évidents, que cet impitoyable curieux avait déjà

révélés, Gaston n'aurait pas ajouté la moindre foi à ses paroles; il fut

pourtant obligé d'entendre l'histoire du coup de fusil, de la voiture

magnifiquement harnachée, de l'uniforme du colonel, et, enfin, de ses

sacriléges stations au cimetière du Père-Lachaise.

A travers toutes ces sottises, les jeunes gens furent du moins frappés

de l'existence étrange du colonel.

--Enfin, monsieur,--dit Gaston,--j'ai l'honneur de vous le demander pour

la vingtième fois, faites-moi la grâce de me dire où demeure cet homme.

Tous ces détails sont fort curieux sans doute, mais encore une fois,

l'adresse du colonel, son adresse?...

--Suivez-moi, messieurs,--dit Godet en se levant subitement d'un air

imposant.

Il ouvrit la porte du café, allongea le doigt, montra à Gaston la petite

porte de l'hôtel d'Orbesson, et lui dit:--Voilà, monsieur... la demeure

du Vampire, en face... la porte à guichet.

Gaston courut vers la porte sans prononcer une parole.

M. Godet referma la porte, et s'écria en se frottant les mains avec une

joie diabolique:

--Ça chauffe, messieurs, ça chauffe; maintenant à nos trous, à nos

trous.

Les habitués du café Leboeuf se remirent en observation.

Gaston sonnait avec violence.

La figure du vieux domestique du colonel parut, non pas à la porte, mais

au guichet.

Les deux jeunes gens semblèrent faire les plus vives instances pour

entrer: prier, menacer même, tout fut inutile; il fallut que Gaston se

résignât à passer par le guichet sa carte, sur laquelle il écrivit à la

hâte quelques mots au crayon.

S'apercevant que les deux inconnus parlaient avec chaleur, M. Godet

entr'ouvrit la porte du café, et entendit distinctement Gaston dire

d'une voix courroucée:

--A demain matin neuf heures. Il n'y aura pas d'excuses, j'espère.

Les deux jeunes gens disparurent en marchant à grands pas.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 19 / 355 题