LA LETTRE.

Le lendemain de l'expédition projetée par les deux frères, madame

Leboeuf, dans son impatience, s'était levée plus tôt que de coutume;

elle se promenait de son comptoir à la porte et de la porte à son

comptoir avec une inquiétude inexprimable.

Les frères Godet avaient-ils réussi dans leur entreprise? avaient-ils

couru quelques dangers?

A mesure que les habitués arrivaient, la curiosité générale augmentait.

L'un des oisifs, après avoir réfléchi toute la nuit et résumé les

antécédents connus du colonel, avait d'abord déclaré qu'il ne pouvait

être qu'un espion du haut parage.

Cette idée lumineuse fut victorieusement réfutée par un auditeur, qui

fit observer que, selon toutes les apparences, Robin des Bois ne sortant

jamais que la nuit, il lui devenait difficile de faire cet honnête

métier.

L'opiniâtre bourgeois répondit à cette objection que le colonel

n'agissait ainsi que pour écarter tout soupçon, ce qui rendait son

espionnage plus dangereux encore.

Malgré l'intérêt de cette discussion, loin d'oublier les deux frères, on

s'étonnait de leur longue absence; il était midi, ni l'un ni l'autre

n'avaient encore paru.

Madame Leboeuf se rappela l'histoire du coup de fusil; redoutant

quelque dénoûment tragique, elle allait envoyer son garçon de café

savoir des nouvelles de MM. Godet, lorsqu'ils parurent.

Ils furent accueillis par un cri général de curiosité:--Hé bien? hé

bien?

--Hé bien! nous en avons appris de belles,--répondit M. Godet aîné d'un

air sinistre. Alors seulement on s'aperçut que les deux frères étaient

pâles comme des spectres. Fallait-il attribuer cette pâleur aux fatigues

de la nuit précédente ou aux ressentiments de quelque grand danger? La

narration de Godet l'aîné va nous l'apprendre.

Les habitués du café se formèrent en cercle autour de lui; il commença:

--Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, qu'ayant courageusement

voué ma vie à la découverte du ténébreux mystère qui, j'ose l'affirmer,

importe à tous les honnêtes gens, il...

Alors, ne dites pas,--fit observer sagement un auditeur.

--Comment?--répondit M. Godet.

--Sans doute,--répondit l'habitué,--vous vous écriez: Je n'ai pas besoin

de vous dire!... et puis vous dites tout de même... Alors...

--C'est bon, mais c'est bon,--cria-t-on tout d'une voix.--Vous ne dites

que des sottises, monsieur Dumont; continuez donc, monsieur Godet,

continuez, nous vous écoutons de toutes nos forces.

--Hier, donc,--reprit M. Godet,--à la nuit tombante, moi et Dieudonné,

nous nous embusquâmes aux deux issues de la ruelle, bien décidés à

pénétrer ce susdit ténébreux mystère. L'horloge de la paroisse sonna

sept heures..., rien; huit heures... rien; neuf heures... rien; dix

heures... rien; onze heures... rien.

--Quel dévouement! attendre si longtemps par le froid!--s'écria

l'auditoire.

--Comme vous auriez eu besoin d'un bon bol de vin chaud!--soupira madame

Leboeuf.

--Je ne m'étonnai pas!--reprit M. Godet d'un ton doctoral.--Non, eh

bien, moi, messieurs, je ne m'étonnai pas de ce retard; je m'y

attendais. Je m'étais dit: Godet, si quelque chose doit se passer, je

dois te prévenir que cela se passera à minuit; c'est ordinairement

l'heure criminelle de certaines entreprises... que... Mais n'anticipons

pas. Minuit venait donc à peine de sonner, lorsque j'entends

distinctement cric, crac, et on ouvre la serrure de la petite porte.

--Ah! enfin!...--dit l'auditoire.

--Comme le coeur a dû vous battre, monsieur Godet!...--reprit la

limonadière.--Je me serais trouvée mal, moi.

--La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte

en soi, ma chère madame Leboeuf, je croisai bien ma redingote, et je

me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur

froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la

température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il

n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois

bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas...

J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas

singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de

remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille:

il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à

m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si

j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon

côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais

n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu!

fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas

s'apercevoir que nous étions sur ses talons!

--C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,--dit la veuve,--quand

je pense qu'il pouvait vous apercevoir!

--Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse

que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.

--Cette réponse?

--Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,--répondit

M. Godet d'un air héroïque.

--Comment était-il vêtu?--demanda madame Leboeuf.

--Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après

des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne

en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...

--Nous jetons notre langue aux chiens,--s'écrièrent comme un seul homme

les habitués du café.

--Monsieur Godet, ayez pitié de nous!--dit madame Leboeuf.

Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit

enfin d'un ton sépulcral:--Nous arrivons... Ah! messieurs...

--Mais dites donc!

--Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.

--Au cimetière du Père-Lachaise!!!--répéta l'assemblée avec un accent

d'horreur et d'effroi.

Madame Leboeuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour

se remettre de son émotion.

--Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du

ciel!--s'écria la veuve après avoir bu.

--Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous

arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi

que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la

paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car

je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre,

l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un

monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme,

dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.

--Alors qu'avez-vous fait?--demanda madame Leboeuf.

--Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable

sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul

doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à

l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.

--Un Vampire!--s'écria madame Leboeuf.

--Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le

voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles

délices!

--Dieu merci, ma chère madame Leboeuf, je ne suis pas assez

superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous

montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des

cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui

m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à

ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne

respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car

la Providence atteint toujours le coupable,--ajouta philosophiquement M.

Godet.

--Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,--dit à demi-voix,

l'impitoyable critique de M. Godet.

Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:

--Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le

cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce

que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une

mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire

revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose

appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette

nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.

La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.

Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel

dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables

commentaires des habitués du café Leboeuf, et irrita davantage encore

la curiosité générale.

A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait

positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en

prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.

Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra

et remit une lettre à madame Leboeuf; celle-ci, vu le froid

rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de

gratification.

Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.

Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un

large cachet noir, dit à la veuve:

--Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois

mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut

bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que

les petites bouchées, le colonel Ulrik,--ajouta le facteur d'un air

capable.

--Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!--s'écria madame

Leboeuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête

d'un air triomphant.

Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.

--Madame! madame!--s'écria le facteur; et craignant un abus de

confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.

--Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette

enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil sur l'adresse.

--Un simple coup d'oeil,--ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre

dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le

marbre du comptoir.

--Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,--dit la veuve au

facteur.--Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus

tard à son adresse!

Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des

yeux.

--Voyons, voyons,--dit la veuve,--quelle est l'adresse...--Elle

lut:--_M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris_.

--Et le cachet, des armes?

--Non, une losange pointillée.

--Et le timbre?--demanda un autre curieux.

--De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,--répondit

le facteur.--Allons, maintenant, madame Leboeuf, vous l'avez assez

vue, cette lettre, j'espère.

--Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore

un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.

--Merci! merci! madame Leboeuf,--dit le facteur.--Vite! vite! ma

lettre!

H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité

presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais,

bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.

Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et

s'écria:--Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!

Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait

extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc,

et le musc est, par tradition, une abominable odeur.

Tous les nez des habitués du café Leboeuf se posèrent alternativement

sur le paquet.

Il n'y eut qu'un cri:--Ça sent le musc!

--C'est une lettre de femme!--s'écria M. Godet d'un air inspiré,--et

d'une femme qui porte des odeurs.

--Pouah!--fit la veuve Leboeuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.

--Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette

conséquence! une lettre d'un franc de port!--dit un autre habitué.

--C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du

tout,--reprit madame Leboeuf en haussant les épaules.--Une créature

qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses

lettres!

--Attendez donc, attendez donc,--dit M. Godet en réfléchissant;--cette

petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!...

plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!

Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une

Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour,

et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?

Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.

Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.

Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que,

s'il avait dépendu des curieux du café Leboeuf de pouvoir

immédiatement noyer d'un seul voeu le malheureux facteur pour

posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de

grands dangers.

La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de

l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.

Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa

place et de la prison pour un tel abus de confiance.

La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité,

tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des

habitués s'écria:--Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une

femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du

Vampire!...

Ces mots eurent un effet magique.

La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à

ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte,

très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.

Madame Leboeuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui

s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et

regarda attentivement dans la rue.

--Messieurs, ne nous montrons pas,--dit M. Godet,--nous effaroucherions

cette femme; imitons cette chère madame Leboeuf, mettons-nous chacun à

notre trou, et motus.

Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur

longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là

s'accumuler.

Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina

l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.

A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les

oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de

marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.

Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau

noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.

Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui

ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins

remarquée.

Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la

hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut

après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs

du café Leboeuf ne pouvaient encore apercevoir.

Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma

sa porte.

M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas

derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience

la femme invisible.

Elle leur apparut enfin.

C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était

fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de

Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui

tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un

manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir

richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du

monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.

Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une

beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau

blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même

couleur, hardiment accusés.

De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son

chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû

aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits

paraissaient bouleversés par la frayeur.

Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle

rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un

douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.

En passant devant madame Leboeuf elle hâta le pas.

M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes

regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au

coin de la rue Saint-Louis.

Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.

--J'espère... j'espère que voilà du nouveau!--dit M. Godet en se

croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.

Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis

le matin...

--Une lettre qui sent le musc.

--Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un

air effaré.

--Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du

Robin des Bois, du Vampire,--ajouta la veuve Leboeuf.

--Saperlotte! la jolie créature!--dit M. Godet.

--Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du

tout,--dit madame Leboeuf en se rengorgeant.

--Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit

pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.

--L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée,

monsieur Godet?--reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de

supériorité écrasante.--Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus

facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont

elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un

spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune

citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les

_Anglaises pour rire_, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas

d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une

fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises

n'ont jamais été autrement habillées.

Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement

dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame

Leboeuf sur la monographie des Anglaises.

Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux

nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais,

que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure

esquissé le portrait.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 16 / 355 题