M. Godet ne put terminer sa philippique.

Un fait foudroyant lui coupa la parole.

Une très-belle voiture, largement armoriée, attelée de deux beaux

chevaux, s'arrêta devant la grande porte de l'hôtel d'Orbesson.

Cette voiture était venue au pas; ses persiennes levées annonçaient

qu'elle était vide; un chasseur richement galonné descendit du siége où

il était assis, à côté du cocher, vêtu d'une pelisse amarante fourrée.

A peine le chasseur eut-il touché le marteau de la porte, que, pour la

première fois depuis trois mois, elle s'ouvrit pour recevoir la voiture,

et se referma aussitôt.

Les oisifs du café Leboeuf se regardèrent d'un air ébahi.

Ils allaient sans doute se livrer à des commentaires exorbitants,

lorsque la porte se rouvrit de nouveau.

La voiture sortit rapidement; l'on put y voir, nonchalamment assis, un

homme jeune encore, d'une figure très-basanée. Il portait un uniforme de

hussard, blanc, à collet bleu, couvert de broderie d'or. A son cou et

sur sa poitrine brillaient des croix et des plaques d'ordres étrangers.

--Ah çà, _Robin des Bois_ est donc un grand seigneur d'un pays lointain?

s'écria M. Godet l'aîné.

--Il a une assez belle figure, mais l'air bien insolent,--dit madame

Leboeuf.

--Avez-vous vu ses deux _crachats_, l'un en or, l'autre en argent?--dit

M. Godet le cadet.

--Tiens... tiens... tiens!... moi qui croyais au fond de ma pensée que,

malgré son titre de colonel, l'aventurier, le coureur, le vagabond était

quelque chose comme un banqueroutier retiré, ajoute M. Godet l'aîné en

sifflant entre ses dents.

--Une idée, messieurs!--s'écria madame Leboeuf.--C'est peut-être un

acteur! J'ai vu au Cirque-Olympique des écuyers habillés dans ce

genre-là.

--Mais cette magnifique voiture,--dit M. Godet,--elle appartiendrait

donc à la troupe? Et d'ailleurs on ne joue pas la comédie en plein jour.

--Mais j'y pense,--dit madame Leboeuf;--peut-être ce vilain homme qui

habite avec _Robin des Bois_ vous laissera-t-il entrer, maintenant que

son maître est sorti.

--Vous avez raison, ma chère madame Leboeuf,--dit M. Godet;--vous avez

raison; mais sous quel prétexte m'introduirai-je dans ce domicile?

--Vous n'avez qu'à dire que vous venez lui faire des excuses de ce qui

s'est passé hier,--dit timidement Godet le puîné.

--Comment! des excuses... de ce qu'il a manqué de m'éborgner? Vous êtes

fou, Dieudonné. Je vais au contraire lui déposer ma plainte de son

incivilité d'hier; ce sera un moyen d'engager la conversation. Vous

allez voir.

Ce disant, M. Godet sortit et frappa à la petite porte.

La sombre figure du domestique du colonel Ulrik parut au guichet.

--Que voulez-vous?--dit-il.

--C'est moi qui, hier, ai reçu...

--Vous en recevrez bien d'autres, si vous y revenez,--répondit le

domestique en fermant brusquement le guichet.

M. Godet, désappointé, revint trouver ses complices. On continuait de

faire, au café Leboeuf, les suppositions les plus inouïes sur le

colonel Ulrik, lorsque cet intéressant sujet de conversation fut

interrompu par le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant l'hôtel

d'Orbesson.

Le colonel rentrait.--Un moment après, la voiture qui l'avait amené

ressortit au pas.

M. Godet la suivit; il tenta d'engager la conversation avec le cocher et

le chasseur; il n'en put tirer un seul mot, soit que ces gens

n'entendissent pas le français, soit qu'ils ne voulussent pas répondre

au questionneur.

M. Godet et ses amis conclurent de ce silence obstiné, que le colonel

était servi par des muets, ce qui augmenta infiniment la terreur qu'il

inspirait.

Cette voiture lui appartenait-elle? Il fut impossible de résoudre cette

question.

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, les habitués du café

attendirent en vain le carrosse; il ne reparut plus.

Rien ne semblait changé dans les habitudes solitaires de Robin des Bois.

La curiosité des frères Godet était encore plus violemment excitée

depuis qu'ils savaient que le colonel était jeune, beau, et sans doute

dans une position sociale élevée.

Ou ne lui prodigua plus les épithètes de vagabond et d'aventurier, on se

contenta de l'appeler Robin des Bois, ce surnom paraissant décidément

très en rapport avec sa mystérieuse existence.

Une nouvelle fantaisie vint tourmenter les deux frères Godet: il

s'agissait de découvrir si le colonel, qu'on n'avait jamais vu passer

dans la rue, sortait de chez lui par la porte de la ruelle.

Deux polissons, placés en vedette à chaque bout du passage sous le

prétexte apparent de jouer aux billes, furent secrètement chargés de

remarquer si quelqu'un paraissait à la petite porte.

Durant trois jours les enfants restèrent fidèlement à leur poste, ils

n'aperçurent personne.

Les frères Godet, entraînés par le démon de la curiosité, qui devait les

pousser à bien d'autres entreprises téméraires, eurent la patience de

s'embusquer à leur tour pendant deux journées entières à l'entrée du la

ruelle pour contrôler le rapport des enfants; Ils ne virent non plus ni

sortir, ni entrer personne.

La neige avait été remplacée par une forte gelée, on ne pouvait donc

reconnaître aucune trace de pas dans la ruelle.

Les habitués du café Leboeuf conclurent victorieusement que si Robin

des Bois ne sortait pas le jour, il devait sortir la nuit.

Afin de s'en assurer, M. Godet l'aîné eut recours à un stratagème que le

dernier des Mohicans eût certainement employé pour surprendre

l'empreinte des mocassins d'un guerrier tewton.

Un soir, par une nuit obscure, les deux frères étendirent devant la

petite porte du jardin, et dans la largeur de la ruelle, une épaisse

couche de cendre également battue, et se retirèrent enchantés de leur

invention.

On ne saurait dire avec quelle inquiétude, avec quelle angoisse, le

lendemain matin, au point du jour, ils coururent à la ruelle... Plus de

doute... Robin des Bois sortait la nuit! Ses pas imprimés sur la cendre

l'avaient trahi!

Certains de ce fait, les deux frères n'eurent plus qu'à renouveler leur

expérimentation pour savoir si les promenades du colonel étaient

quotidiennes, fréquentes ou rares.

Ils acquirent bientôt ainsi la conviction que le colonel sortait chaque

soir, que les nuits fussent belles ou pluvieuses.

Où allait-il ainsi?

Les gens les moins curieux le seraient devenus sur ces indices.

Les habitués du café Leboeuf se réunirent en conseil extraordinaire;

il fut résolu que les frères Godet, toujours intrépides, attendraient la

première nuit obscure pour s'embusquer aux deux bouts de la ruelle.

Ainsi traqué, le colonel devait nécessairement passer devant l'un ou

l'autre des deux curieux, qui se mettraient alors à sa piste avec les

plus grandes précautions, de peur d'être surpris; Robin des Bois, à en

juger par la manière dont il accueillait les escalades, ne devant pas

être très jaloux d'initier les étrangers aux habitudes de sa vie

mystérieuse.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 14 / 355 题