santé de plus en plus précaire ne lui permettait plus de professer. Il
était malade, et au lit, quand le libraire Wolf lui fit porter, comme
il en avait l'habitude, un paquet des dernières nouveautés musicales
qu'il avait reçues, et où se trouvaient, cette fois, les _Lieder_ de
Christophe. Il était seul. Nul parent auprès de lui; le peu de famille
qu'il avait était mort depuis longtemps. Il était livré aux soins
d'une vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui imposer tout
ce qu'elle voulait. Deux ou trois amis, guère moins âgés que lui,
venaient le voir de temps en temps; mais ils n'étaient pas non plus
d'une très bonne santé; et, quand le temps était mauvais, ils se
tenaient clos aussi et espaçaient leurs visites. Justement, c'était
l'hiver alors, les rues étaient couvertes d'une neige qui fondait:
Schulz n'avait vu personne, de tout le jour. Il faisait sombre dans la
chambre: un brouillard jaune était tendu contre les vitres, comme un
écran, et murait les regards: la chaleur du poêle était lourde et
fatigante. De l'église voisine, un vieux carillon du dix-septième
siècle chantait, tous les quarts d'heure, d'une voix boiteuse et
horriblement fausse, des bribes de chorals monotones, dont la jovialité
paraissait un peu grimaçante, quand on n'était pas très gai,
soi-même. Le vieux Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile
d'oreillers. Il essayait de relire Montaigne, qu'il aimait; mais cette
lecture ne lui faisait pas aujourd'hui autant de plaisir qu'à
l'ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il respirait avec peine,
et rêvait. Le paquet de musique était là, sur son lit: il n'avait pas
le courage de l'ouvrir; il se sentait le cœur triste. Enfin, il
soupira, et, après avoir défait très soigneusement la ficelle, il
remit ses lunettes, et commença de lire les morceaux de musique. Sa
pensée était ailleurs: elle revenait à des souvenirs qu'il voulait
écarter.
Ses yeux tombèrent sur un vieux cantique, dont Christophe avait repris
les paroles à un naïf et pieux poète du dix-septième siècle, en
renouvelant leur expression: le _Christliches Wanderlied_ (chant du
voyageur chrétien) de Paul Gerhardt.
_Hoff, o du arme Seele,
Hoff und sei unverzagt!_
. . . . . . . . . .
_Erwarte nur der Zeit,
So wirst du schon erblicken
Die Sonn der schönsten Freud._
«Espère, pauvre âme,
espère, et sois intrépide!
. . . . . . . . . .
Attends seulement, attends:
voici que tu vas voir
le soleil de la belle Joie!»
Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; mais jamais elles
ne lui avaient parlé ainsi... Ce n'était plus la tranquille piété,
qui calme et endort l'âme par sa monotonie. C'était une âme comme la
sienne, c'était son âme même, mais plus jeune et plus forte, qui
souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir la Joie, qui la
voyait. Ses mains tremblaient, de grosses larmes coulaient le long de
ses joues. Il continua:
_Auf, auflgieb deinem Schmerze
Und Sorgen gute Nacht!
Lass fahren, was das Herze
Betrübt und traurig macht!_
«Debout, debout! dis à ta douleur
et à tes soucis bonne nuit!
Laisse partir ce qui trouble
le cœur et qui l'attriste!»
Christophe communiquait à ces pensées une jeune ardeur intrépide,
dont le rire héroïque rayonnait dans ces derniers vers confiants et
naïfs:
_Bist du doch nicht Regente,
Der alles führen soll,
Gott sitzt im Regimente,
Und führet alles wohl._
«Ce n'est pas toi qui règnes
et qui dois tout conduire.
C'est Dieu. Dieu est le roi,
Il mène tout comme il doit!»
Et quand venait cette strophe de superbe défi, qu'il avait, avec son
insolence de jeune barbare, arrachée tranquillement de sa place
primitive dans l'ensemble du poème, pour en faire la conclusion de son
_Lied_:
_Und ob gleich alle Teufel
Hier wollten widerstehn,
So wird doch ohne Zweifel
Gott nicht zurücke gehen:_
_Was er ihm vor genommen,
Und was er haben will,
Das muss doch endlich kommen
Zu seinem Zweck und Ziel._
«Et quand bien tous les diables
voudraient s'y opposer,
sois calme, ne doute pas!
Dieu ne reculera point.
Ce qu'il a décidé,
ce qu'il veut accomplir,
cela sera, cela se fera,
Il viendra à ses fins!»
... alors, c'était un transport d'allégresse, l'ivresse de la bataille,
un triomphe d'_Imperator_ romain.
Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, haletant,
l'impétueuse musique, comme un enfant qu'un compagnon entraîne dans sa
course, en le tenant par la main. Son cœur battait. Ses larmes
ruisselaient. Il bégayait:
--Ah! mon Dieu!... Ah! mon Dieu!...
Il se mit à sangloter, et il riait. Il était heureux. Il suffoquait.
Il fut pris d'une terrible quinte de toux. Salomé, la vieille servante,
accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de
pleurer, de tousser, et de répéter:
--Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... et, dans les courts moments de répit,
entre deux accès de toux, il riait d'un petit rire aigu et doux.
Salomé pensa qu'il devenait fou. Quand elle finit par comprendre
la cause de cette agitation, elle le gronda rudement:
--S'il est possible de se mettre dans un état pareil pour une
sottise!... Donnez-moi cela! Je l'emporte. Vous ne le verrez plus.
Mais le vieux tenait bon, toujours toussant; et il criait à Salomé de
le laisser tranquille. Comme elle insistait, il se mit en fureur, il
jurait, et il s'étranglait dans ses jurements. Jamais elle ne l'avait
vu se fâcher et oser lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle
lâcha prise; mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères: elle
le traita de vieux fou, elle dit qu'elle avait cru jusqu'à présent
avoir affaire à un homme bien élevé, mais qu'elle voyait maintenant
qu'elle s'était trompée, qu'il disait des blasphèmes à faire rougir
un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s'ils
étaient des pistolets, ils l'auraient tuée... Elle en avait pour
longtemps à continuer cette chanson, s'il ne s'était soulevé,
furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié:
--Sortez! d'un ton si péremptoire qu'elle partit en faisant battre la
porte. Elle déclara qu'il pourrait bien l'appeler maintenant, qu'elle
ne se dérangerait pas, qu'elle le laisserait claquer tout seul.
Alors, le silence retomba de nouveau dans la chambre où la nuit
s'étendait. De nouveau, le carillon égrena dans la paix du soir ses
sonneries placides et grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux
Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, que le
tumulte de son cœur s'apaisât: il serrait sur sa poitrine les
précieux _Lieder_, et il riait comme un enfant.
Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une sorte d'extase.
Il ne pensait plus à son mal, à l'hiver, à la triste lumière, à sa
solitude. Tout était lumineux et aimant autour de lui. Près de la
mort, il se sentait revivre dans la jeune âme d'un ami inconnu.
Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas du tout comme
il était. Il l'imaginait tel que lui-même eût voulu être: blond,
mince, les yeux bleus, parlant d'une voix un peu faible et voilée,
doux, timide et tendre. Mais quel qu'il fût, il était toujours prêt
à l'idéaliser. Il idéalisait tout ce qui l'entourait: ses élèves,
ses voisins, ses amis, sa vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son
manque de critique,--en partie volontaire, pour écarter toute pensée
troublante,--tissaient autour de lui des images sereines et pures, comme
la sienne. C'était un mensonge de bonté, dont il avait besoin pour
vivre. Il n'en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans son lit,
la nuit, il soupirait en songeant à mille petites choses, arrivées
dans le jour, qui contredisaient son idéalisme. Il savait bien que la
vieille Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec les commères
du quartier, et qu'elle le volait régulièrement dans ses comptes de
chaque semaine. Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux,
tant qu'ils avaient besoin de lui, puis, qu'après qu'ils avaient reçu
de lui tous les services qu'ils en pouvaient attendre, ils le laissaient
de côté. Il savait que ses anciens collègues de l'Université
l'avaient tout à fait oublié, depuis qu'il avait pris sa retraite, et
que son successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, ou en
le nommant d'une façon perfide, pour citer de lui une phrase sans
valeur et pour relever ses erreurs:--(le procédé est courant dans le
monde de la critique).--Il savait que son vieil ami Kunz lui avait
encore fait un gros mensonge, cette après-midi, et qu'il ne reverrait
jamais les livres que son autre ami, Pottpetschmidt, lui avait
empruntés pour quelques jours,--ce qui était douloureux pour quelqu'un
qui, comme lui, était attaché à ses livres ainsi qu'à des personnes
vivantes. Beaucoup d'autres choses tristes, anciennes ou récentes, lui
revenaient a l'esprit; il ne voulait pas y penser; mais elles étaient
la quand même: il les sentait. Leur souvenir le traversait parfois,
d'une douleur lancinante.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! gémissait-il, dans le silence de la
nuit.--Puis, il écartait les fâcheuses pensées: il les niait; il
voulait être confiant, optimiste, croire aux hommes: et il y croyait.
Combien de fois ses illusions avaient été brutalement détruites!--Mais
il en renaissait d'autres, toujours, toujours... Il ne pouvait s'en
passer.
Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa vie. La première
lettre froide et maussade, qu'il reçut de lui, devait lui faire de la
peine;--(peut-être, lui en fit-elle);--mais il n'en voulut pas
convenir, et il en eut une joie d'enfant. Il était si modeste, il
demandait si peu aux hommes que le peu qu'il en recevait suffisait à
nourrir son besoin de les aimer et de leur être reconnaissant. Voir
Christophe était un bonheur qu'il n'eût jamais osé espérer: car il
était maintenant trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et,
quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venait même pas.
La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au moment où il se
mettait à table. Il ne comprit pas d'abord: la signature lui semblait
inconnue, il pensa qu'on s'était trompé, que la dépêche n'était pas
pour lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes ne
voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres dansaient
devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut si bouleversé qu'il
oublia de dîner. Salomé eut beau crier après lui: impossible d'avaler
un morceau. Il jeta sa serviette sur la table, sans la plier, comme il
ne manquait jamais de faire; il se leva en trébuchant, alla chercher
son chapeau et sa canne, et sortit. La première pensée du bon Schulz,
en recevant un tel bonheur, avait été de le partager avec d'autres, et
d'avertir ses amis de l'arrivée de Christophe.
Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il avait réussi à
communiquer son enthousiasme pour Christophe: le juge Samuel Kunz, et le
dentiste Oscar Pottpetschmidt, qui était un chanteur excellent. Les
trois vieux camarades avaient souvent parlé de Christophe, ensemble; et
ils avaient joué toute la musique de lui qu'ils avaient pu trouver.
Pottpetschmidt chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils
s'extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de fois avaient-ils
dit, quand ils faisaient de la musique:
--Ah! si Krafft était là!
Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu'il avait et de celle
qu'il allait faire. La nuit venait; et Kunz habitait dans un petit
village, à une demi-heure de la ville. Mais le ciel était clair:
c'était un soir d'avril très doux; les rossignols chantaient. Le vieux
Schulz avait le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppression,
et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait allègrement, sans
prendre garde aux pierres, contre lesquelles il butait dans l'ombre. Il
se rangeait gaillardement sur le côté de la route, à l'arrivée des
voitures, et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, qui le
considérait avec étonnement, quand la lanterne éclairait en passant
le vieillard grimpé sur le talus du chemin.
La nuit était complète, lorsqu'il arriva à la maison de Kunz, à
l'entrée du village, dans un petit jardin. Il tambourina à sa porte,
et l'appela à tue-tête. Une fenêtre s'ouvrit, et Kunz, effaré,
parut. Il essayait de voir dans l'obscurité, et demanda:
--Qui est là? Qu'est-ce qu'on me veut?
Schulz, essoufflé et joyeux, criait:
--Krafft... Krafft vient demain...
Kunz n'y comprenait rien; mais il reconnut la voix:
--Schulz!... Comment! À cette heure? Qu'y a-t-il?
Schulz répéta:
--Il vient demain, demain matin!...
--Quoi? demandait toujours Kunz, ahuri.
--Krafft! cria Schulz.
Kunz resta un moment à méditer le sens de cette parole; puis une
exclamation retentissante témoigna qu'il avait compris.
--Je descends! cria-t-il.
La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l'escalier, une lampe
à la main, et descendit dans le jardin. C'était un petit vieux
bedonnant, avec une grosse tête grise, une barbe rouge, des taches de
rousseur sur le visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en
fumant sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu endormi ne
s'était jamais fait grands soucis dans sa vie. La nouvelle que lui
apportait Schulz n'en était pas moins capable de le faire sortir de son
calme; et il agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant:
--Quoi? c'est vrai? Il vient?
--Demain matin! répéta Schulz, triomphant, en agitant la dépêche.
Les deux vieux amis allèrent s'asseoir sur un banc, sous la tonnelle.
Schulz prit la lampe. Kunz déplia soigneusement la dépêche, lut
lentement, à mi-voix: Schulz relisait tout haut, par-dessus son
épaule. Kunz regarda encore les indications qui encadraient le
télégramme, l'heure de l'envoi, l'heure de l'arrivée, le nombre des
mots. Puis, il rendit le précieux papier à Schulz, qui riait d'aise,
le regarda en hochant la tête, en répétant:
--Ah! bien!... ah! bien!
Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une grosse
bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de Schulz, et dit:
--Il faut avertir Pottpetschmidt.
--J'y allais, dit Schulz.
--Je viens avec toi, dit Kunz.
Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. Les deux vieux
s'en allèrent, bras dessus bras dessous. Pottpetschmidt habitait à
l'autre bout du village. Schulz et Kunz échangeaient des mots
distraits, en ruminant la nouvelle. Tout à coup, Kunz s'arrêta, et
tapa le sol, de sa canne:
--Ah! tonnerre! fit-il... IL n'est pas ici!...
Il se rappelait maintenant que Pottpetschmidt avait dû partir dans
l'après-midi pour une opération, dans une ville voisine, où il devait
passer la nuit et séjourner un jour ou deux. Schulz était consterné.
Kunz ne l'était pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils
eussent voulu s'en faire honneur. Ils restaient au milieu de la route,
ne sachant que décider.
--Comment faire? Comment faire? demandait Kunz.
--Il faut absolument que Krafft entende Pottpetschmidt, disait Schulz.
Il réfléchit, et dit:
--Il faut lui envoyer une dépêche.
Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble une dépêche
longue et émue, à laquelle il était difficile de rien comprendre.
Puis, ils revinrent. Schulz calculait:
--Il pourra être encore ici demain matin, en prenant le premier train.
Mais Kunz fit remarquer qu'il était trop tard, et que la dépêche ne
lui serait remise sans doute que le lendemain. Schulz hocha la tête; et
ils se répétaient:
--Quel malheur!
Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que fût l'amitié
de celui-ci pour Schulz, elle n'allait pas jusqu'à lui faire commettre
l'imprudence d'accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu'un bout
de chemin, qu'il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il fut
convenu que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. Schulz
regardait le ciel, avec anxiété:
--Pourvu qu'il fasse beau, demain!
Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, qui passait pour
se connaître admirablement en météorologie, dit, après avoir
gravement examiné le ciel--(car il n'avait pas moins que Schulz le
souci que Christophe vît leur petit pays en beauté):
--Il fera beau, demain.
Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint, non sans avoir
trébuché plus d'une fois dans les ornières, ou contre les tas de
pierres élevés le long de la route. Il ne rentra point chez lui, avant
d'être passé chez le pâtissier, pour lui commander une certaine
tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il revint à sa maison;
mais, au moment d'y rentrer, il rebroussa chemin, pour s'informer à la
gare de l'heure exacte de l'arrivée des trains. Enfin, il rentra,
appela Salomé, et discuta longuement avec elle le dîner du lendemain.
Alors seulement, il se coucha, harassé; mais il était aussi surexcité
qu'un enfant, dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit
dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. Vers une heure du
matin, il eut l'idée de se lever, pour dire à Salomé de faire
plutôt, pour le dîner, une carpe à l'étuvée; car elle réussissait
merveilleusement ce plat. Il ne le lui dit pas: et il fit bien, sans
doute. Il ne s'en leva pas moins pour arranger diverses choses dans la
chambre qu'il destinait à Christophe; il prenait mille précautions,
pour que Salomé ne l'entendît pas: car il craignait d'être grondé.
Il tremblait de manquer l'heure du train, bien que Christophe ne dût
pas arriver avant huit heures. Il fut debout de grand matin. Son premier
regard fut pour le ciel: Kunz ne s'était pas trompé, il faisait un
temps magnifique. Sur la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave,
où il n'allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des escaliers
raides; il y fit un choix de ses meilleures bouteilles, se heurta
rudement la tête contre la voûte, en remontant, et crut qu'il allait
étouffer, quand il parvint au haut de l'escalier avec son panier
chargé. Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur: il coupa
impitoyablement ses plus belles roses et les premières branches de ses
lilas en fleurs. Puis, il remonta dans sa chambre, fit fiévreusement sa
barbe, se coupa une ou deux fois, s'habilla avec soin, et partit pour la
gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui faire
prendre une goutte de lait; car il prétendit que Christophe n'aurait
pas déjeuné non plus, quand il arriverait, et qu'ils mangeraient
ensemble, au retour de la gare.
Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d'heure en avance. Il se
morfondit à attendre Christophe, et finalement le manqua. Au lieu
d'avoir la patience de rester à la porte de sortie, il alla sur le
quai, et perdit la tête au milieu du tourbillon des arrivées et des
départs. Malgré les indications précises de la dépêche, il s'était
imaginé, Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un autre
train que celui qui l'amena; et d'ailleurs, il ne lui serait pas venu à
l'idée que Christophe pût descendre d'un wagon de quatrième classe.
Il resta plus d'une demi-heure encore à l'attendre à la gare, quand
Christophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit frapper à
sa maison. Pour comble de malheur, Salomé venait d'en sortir, pour se
rendre au marché: Christophe trouva porte close. La voisine, que
Salomé avait chargée de dire, au cas où quelqu'un sonnerait, qu'elle
serait bientôt de retour, fit la commission, sans rien ajouter de plus.
Christophe, qui n'était pas venu pour voir Salomé et qui ne savait
même pas qui elle était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda
si le _Herr Universitätsmusikdirektor_ Schulz n'était donc pas au
pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire où. Furieux, il
s'en alla.
Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d'une aune, et quand il
apprit de Salomé, qui venait aussi de rentrer, ce qui s'était passé,
il fut dans la désolation: il faillit pleurer. Il se mit en rage contre
la sottise de la domestique, qui était sortie en son absence et qui
n'avait même pas été capable de donner des instructions pour qu'on
fit attendre Christophe. Salomé lui répondit, sur le même ton,
qu'elle ne pouvait non plus s'imaginer qu'il serait assez sot pour
manquer celui qu'il attendait. Mais le vieux ne s'attarda pas à
discuter avec elle; sans perdre un instant, il dégringola de nouveau
son escalier, et repartit à la recherche de Christophe, sur la piste
très vague que les voisins lui indiquèrent.
Christophe avait été froissé de ne trouver personne, ni même un mot
d'excuses. Ne sachant que faire avant le prochain train, il était allé
se promener dans les champs qui lui paraissaient jolis. C'était une
petite ville tranquille, reposante, abritée entre des collines molles;
des jardins autour des maisons, des cerisiers en fleurs, des pelouses
vertes, de beaux ombrages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs
de princesses d'autrefois sur des colonnes de marbre au milieu de la
verdure, des visages doux et gentils. Tout autour de la ville, des
prairies, des collines. Dans les buissons fleuris, les merles sifflaient
a cœur-joie, formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores.
La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à tomber: il oublia Peter
Schulz.
Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant les passants; il
monta jusqu'au vieux château, sur la colline, au-dessus de la ville, et
il revenait, navré, quand, de ses yeux perçants qui voyaient de très
loin, il aperçut à quelque distance un homme couché dans un pré, à
l'ombre d'un buisson. Il ne connaissait pas Christophe: il ne pouvait
savoir si c'était lui. L'homme lui tournait le dos, la tête à moitié
enfouie dans l'herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour du
pré, le cœur battant:
--C'est lui... Non, ce n'est pas lui...
Il n'osait pas l'appeler. Une idée lui vint: il se mit à chanter
la première phrase du _Lied_ de Christophe:
_Auf! Auf!_... (Debout! Debout!...)
Christophe ressauta, comme un poisson hors de l'eau, et il cria la suite
à tue-tête. Il se retourna, joyeux. Il avait la figure rouge et des
herbes dans les cheveux. Ils s'interpellèrent tous deux par leurs noms,
et coururent l'un à l'autre. Schulz enjamba le fossé de la route,
Christophe sauta par dessus la barrière. Ils se serrèrent la main avec
effusion, et revinrent ensemble à la maison, riant et parlant très
fort. Le vieux contait sa mésaventure. Christophe, qui, un moment
avant, était bien décidé à continuer sa route sans faire une
nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédiatement la candide
bonté de cette âme, et se prit à l'aimer. Avant d'être arrivés, ils
s'étaient déjà confié une multitude de choses.
En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que Schulz était
parti à la recherche de Christophe, attendait tranquillement. On servit
le café au lait. Mais Christophe dit qu'il avait déjeuné dans une
auberge de la ville. Le vieux fut désolé: ce lui était un vrai
chagrin que le premier repas que Christophe avait pris dans le pays
n'eût pas été chez lui; ces petites choses avaient une importance
énorme pour son cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s'en
amusa en secret, et il l'en aima davantage. Afin de le consoler, il lui
certifia qu'il avait assez bon appétit pour déjeuner deux fois: et il
le lui prouva.
Tous ses ennuis lui étaient sortis de la tête: il se sentait au milieu
de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses déboires,
d'une façon humoristique: il avait l'air d'un écolier en vacances.
Schulz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur.
L'entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unissait tous trois
d'un lien secret: la musique de Christophe. Schulz mourait d'envie
d'entendre Christophe jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il
n'osait le lui demander. Tout en causant, Christophe arpentait la
chambre. Schulz guettait ses pas, quand il passait près du piano
ouvert; et il faisait des vœux pour qu'il s'y arrêtât. Kunz avait la
même pensée. Ils eurent un battement de cœur, lorsqu'ils le virent
s'asseoir machinalement sur le tabouret du piano, sans cesser de parler,
puis, sans regarder l'instrument, promener ses mains au hasard sur les
touches. Comme Schulz s'y attendait, à peine Christophe eut-il fait
deux ou trois arpèges, que le son s'empara de lui: il continua
d'enchaîner des accords, en causant; puis, ce furent des phrases
entières; et alors, il se tut, et commença à jouer. Les vieux
échangèrent un coup d'œil d'intelligence, malicieux et heureux.
--Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en jouant un de
ses _Lieder._
--Si je le connais! dit Schulz, ravi.
Christophe, sans s'interrompre, dit, en tournant à demi la tête:
--Hé! Il n'est pas très bon, votre piano!
Le vieux fut très contrit. Il s'excusa:
--Il est vieux, dit-il humblement, il est comme moi.
Christophe se retourna tout à fait, regarda le vieillard qui semblait
demander pardon de sa vieillesse, et lui prit les deux mains, en riant.
Il contemplait ses yeux candides:
--Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi.
Schulz riait d'un bon rire, et parlait de son vieux corps, de ses
infirmités.
--Ta ta ta! dit Christophe, il ne s'agit pas de cela; je sais ce que
je dis. Est-ce que ce n'est pas vrai, Kunz?
(Il avait déjà supprimé le: «Monsieur».)
Kunz approuvait, de toutes ses forces.
Schulz essayait d'associer à sa cause celle de son vieux piano.
--Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement.
Et il les toucha:--quatre ou cinq notes assez fraîches, une
demi-octave, dans le registre moyen de l'instrument. Christophe comprit
que c'était un vieil ami pour lui, et il dit gentiment,--pensant aux
yeux de Schulz:
--Oui, il a encore de jolis yeux.