_Déterville à Valcour_.
Vertfeuille, ce 26 Août.
Tu l'avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous
arriver quelqu'aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de
madame de Blamont, et si désapprouvées par ta prudence; mais ne
t'inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle
atteinte à aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais
impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vérité, et ne la
change aussi-tôt en d'affreux revers, écoute avant que de prévoir.
Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se
trouver toujours à peu-près la même quantité d'heures de promenade. En
conséquence, hier nous étions, malgré l'extrême chaleur, partis à trois
heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une
bonne amie, nommée _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ...
on voulait donc aller goûter du lait de _Colette_; mais il fallait se
presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il
y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment à
perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva à cinq
heures et demie, chez la jolie laitière; on but son lait. Aline qui lui
portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
plaire, en fut reçue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait à peine le
tems de respirer ... que j'étais plus effrayé que les femmes, et mille
autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que
si j'étais alarmé, les chères dames devaient rien voir que ce n'était
que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partîmes.
A peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux
avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous
parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
de la forêt. Tout le monde s'arrête ... c'était déjà nuit; l'étonnement
fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement
effarouchées, que l'une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que
les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
tomber au pied des arbres.
Si je désirais qu'on ne se trouvât pas ce nuit au milieu d'une telle
route, c'est que je prévoyais bien ce qu'il arriverait au plus léger
accident; et l'embarras qui en résulterait pour moi; rassurer,
approfondir, défendre, telle était ma besogne, et j'étais bien plus
embarrassé des deux premiers soins que du troisième. Je les calmai donc
de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'élance où j'entends les
cris. Il n'était pas aisé de trouver l'endroit d'où ils partaient; la
malheureuse qui les jetait était hors de la route, elle paraissait
enfoncée dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-même,
quoique j'appelasse ... trop occupée de sa douleur, l'infortunée ne me
répondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougère, au
pied d'un grand chêne, une jeune fille venant de mettre au jour une
malheureuse petite créature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
que venait d'éprouver la mère, faisait pousser à cette mère désolée de
lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants. Mon abord,
l'épée à la main, l'effraya, comme tu peux penser; mais la cachant sous
mon habit si-tôt que je m'aperçus que je n'avais affaire qu'à une femme,
je m'approcha d'elle, et lui parlant avec douceur, je parvins
promptement à la tranquilliser. Pardon, lui dis-je, Mademoiselle, je
n'ai le tems ni de vous écouter ni de vous secourir, je dois rejoindre
des dames qui m'attendent ici près, que je ne puis abandonner seules à
l'entrée de la nuit, et que vos cris viennent d'effrayer; votre position
me paraît embarrassante; suivez-moi, emportez cette petite créature,
donnez-moi le bras et partons. Qui que vous soyez, me dit l'inconnue,
vos soins me sont précieux, mais je n'ose en profiter, je voudrais aller
au village de Berceuil, daignez m'en montrer la route, je suis assurée
d'y trouver des secours.--Je ne connais point de village de Berseuil
dans ces environs, je ne puis vous offrir pour le présent que ce que je
viens de vous dire, acceptez-le, croyez-moi, ou je vais être obligé de
vous quitter.--Alors cette pauvre fille ramassa son enfant; elle le
baise. Malheureuse créature, s'écria-t-elle en l'entortillant d'un
mouchoir et le plaçant dans son jupon, fruit de ma honte et de mon
déshonneur, devais-je croire que tu serais privée d'abri dès en voyant
le jour! puis elle prit mon bras, et marchant avec peine, nous
regagnâmes au plutôt l'endroit où j'avais laissé ces dames. Nous les
revîmes bientôt ... mais dans quel état! les deux filles tenaient leurs
mères embrassées, et quoiqu'elles fussent elles-mêmes dans une agitation
prodigieuse, elles s'efforçaient de les rassurer. Tu juges de l'effet de
mon retour, n'apercevant qu'un individu de leur sexe, voyant mon air
ouvert et tranquille, tout se calma et l'on accourut vers moi. Je fis en
deux mots l'histoire de ma rencontre; la jeune fille extrêmement
confuse, témoigna son respect comme elle put. On examina, on caressa
l'enfant; Madame de Blamont voulait donner au moins quelques instans de
repos à la mère, tant par humanité que pour s'instruire un peu plus à
fond de ce qui pouvait éclaircir une aussi singulière aventure; mais
faisant observer à ces dames que la nuit s'épaississait de plus en plus,
et qu'il nous restait près de trois quarts de lieues, je décidai le
départ le plus prompt. Aline voulut porter l'enfant, pour soulager la
mère à laquelle je donnai le bras; Eugénie aida des siens les deux
dames, et nous sortîmes en diligence du bois. Point d'éclaircissemens
que nous ne soyons au château, dis-je à Madame de Blamont qui voulait
toujours questionner, ils nous retarderaient, ils fatigueraient cette
jeune personne déjà très-abattue, ne nous occupons ce soir que d'arriver
et de secourir. On approuve mon conseil, et nous touchons enfin le port.
Il était tems; à peine la pauvre demoiselle, dont j'aidais les pas,
pouvait-elle se traîner. Ce qui fit dire à Madame de Blamont
qu'assurément elle serait morte si elle eût persisté dans son projet de
se rendre à ce village de Berseuil, dont j'ignorais la situation, et qui
se trouvait à six grandes lieues de l'endroit où la rencontre s'était
faite. Le premier soin de la maîtresse du logis, fut d'établir cette
infortunée dans une des meilleurs chambres du château avec son enfant,
et après lui avoir fait prendre d'abord un bouillon, puis deux heures
après une rôtie au vin de Bourgogne, on la laissa reposer.
Comme on n'avait voulu d'elle ce soir là aucun éclaircissement pour ne
la point fatiguer, l'aventure comme tu le crois, fut interprétée de
toutes sortes de manières, chacun dit son mot, et par une fatalité,
assez commune dans ces sortes de cas, personne n'approcha d'une vérité
plus importante que l'on ne le pensait.
Le lendemain matin, c'est-à-dire aujourd'hui, on doit, aussi-tôt qu'on
supposera la belle aventurière éveillée, se transporter dans son
appartement pour apprendre d'elle le récit de son histoire, si la
sage-femme qu'on a envoyé chercher sur-le-champ, la trouve assez bien
pour lui permettre de nous la raconter, ce récit fera donc le sujet de
ma première lettre, le courrier part, Madame de Blamont me presse, et je
t'embrasse.
* * * * *