LETTRE DOUZIÈME.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vert-feuille, 25 Juillet.

Oui, c'est moi qui reçois cette lettre pressée, et c'est moi qui ris de

toute mon âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,

nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlèvement, c'est

en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités,

n'avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt

douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les

deux amies de son ami; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de

confiance que vous en leur parole; ils m'ont juré du repos cet été, et

j'y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang; ne troublez

pas le plaisir qu'elle me donne.

Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui

s'intéresse toujours bien vivement à vous. C'est le comte de Beaulé; son

grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne

amitié pour moi; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner

quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous

lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion

respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les

franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la

manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de

ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours ... de ces loix

précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices;... mais

quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?... Vites-vous

jamais un procédé pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon écritoire,

ne voilà-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon épaule ... et

puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que

je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance

regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai changé d'avis,

vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs.--Oh

maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant

qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle,

changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur d'Olbourg,

chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-même.--Et qu'y

a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui

doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la

sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre père?--Vous le vaincrez.--Je

n'en réponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse

encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez-moi finir ma

lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais.

Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et

pleure à-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis

écrire.

Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions

plus nommer que madame Déterville, aime passionnément son mari, et elle

en est adorée. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est à la

campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux

selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle....

Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises moeurs

forment le bon air, ou l'indécence est une grâce, la fausseté de la

finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connaît rien de ce que dicte

la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve

plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un

qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les

sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne

retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout

d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!

Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore

amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,

soyez sage, et tout ira bien.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 29 / 60 题