_Le président de Blamont à d'Olbourg_.
Paris, ce 1 Juillet.
Il me paraît, mon cher d'Olbourg, que jusqu'ici tes succès ne sont pas
brillans, et comment diable hasarderai-je de te mener à la campagne,
après avoir si mal réussi à la ville? Toutes réflexions faites, on te
déteste.... Qu'importe. Il est, comme tu sais depuis bien long-tems,
dans nos principes, de s'embarrasser fort peu du coeur d'une femme,
pourvu qu'on ait sa personne et son argent. Si tu ne t'y prends pas
mieux que cela, cependant, je crains que nous ne soyons réduits à
emporter la citadelle d'assaut. Je t'aiderai à la battre en brèche, et
pendant que tu formeras tes attaques, je te ménagerai des auxiliaires.
Il arrive souvent que quand on a l'intention de se rendre maître d'une
ville, on est obligé de s'emparer des hauteurs ... on s'établit dans
tout ce qui commande, et de-là on tombe sur la place sans redouter les
résistances.
Ou bien on négocie ... on tourne ... on TERGIVERSE.
D'espoir ou de bonheur tour-à-tour on la BERCE.
Et si-tôt qu'on la tient, de sa crédulité
On la punit alors avec rigidité.
Ton imbécile franchise t'empêche de rien entendre à tout cela; ce n'est
pas que tu ne sois _roué_ dans les formes, mais tu l'es avec trop de
bonne foi. Tant qu'une porte ne s'ouvre point à deux battans, tu
n'imagines pas qu'il puisse y avoir de moyens de forcer les barricades;
je te l'ai dit cent fois, mon ami, ce n'est, que dans notre métier qu'on
apprend l'art de feindre et de tromper les hommes. Jette les yeux sur la
multitude de détours que nous savons mettre en usage quand il s'agit,
par exemple, de faire périr un innocent. Sur la quantité de faussetés,
de mensonges, de subornations, de pièges, de manoeuvres insidieuses que
nous employons habilement en pareilles circonstances, et tu verras que
tout cela nous forme au métier des ruses, et à la science d'amener les
événemens au but que nous nous proposons. Je rirais bien de toi, s'il te
fallait entreprendre _seul_ cette grande aventure, et réussir _seul_. Tu
irais-là avec une candeur ... une vérité ... pas une malheureuse petite
énigme, pas une seule tournure,[3] pas un simulacre de feinte! et comme
on te _débouterait_ bientôt de tes ridicules prétentions!... ce n'est
plus que par la fourberie, mon cher d'Olbourg, que l'on s'avance
aujourd'hui dans le monde; et puisque le plus heureux de tous, est celui
qui trompe le mieux, ce n'est donc que dans l'art de bien tromper, que
l'on doit tâcher de se rendre habile.... Au fait: ce sont les femmes qui
sont cause de cela; à force de vouloir être fines, elles ont réussi à
nous rendre faux. Les folles créatures! que j'aime à les voir se
débattre avec moi! c'est l'agneau sous la dent du lion.... Je leur rends
dix points sur seize, et suis toujours sûr de les gagner de quatre ...
enfin la campagne s'ouvre ... les Amazones s'arment ... les Sauvages
vont les attaquer.... Nous verrons qui la victoire couronnera; mais que
rien de tout ceci n'aille au moins troubler nos amusemens; il faut
savoir conduire plus d'une intrigue de front, et le projet des plaisirs
qu'on ne goûte pas encore, ne doit se former qu'au sein de ceux dont on
jouit.... Je t'attends ce soir chez nos déesses. Il y avait en vérité
des siècles que nous n'avions fait un si sage arrangement que celui-là.
Note:
[Footnote 3: Il y a apparence que le goût des robins pour les énigmes, les
emblèmes et l'argent, était la même du tems de Rabelais que de nos
jours; voici comme il les peint dans son Pantagruel. «On arrêta à l'isle
de condamnation (ce sont les parlemens.) Quelques-uns de nos gens ayant
voulu descendre au guichet, y furent arrêtés par ordre de GRIPPE-MINAUD,
archiduc des CHATS FOURRÉS, qui leur proposa une énigme à deviner.
Panurge en dit le mot, et jeta au milieu du parquet, une bourse pleine
d'or qui les fit tous jeter les uns sur les autres pour ramasser
l'argent; et la pate bien graissée, ils accorderont enfin les
passe-ports demandés pour leur route.»]
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