7 Juin.

Oui, je l'ai lu ce mot cruel.... J'ai reçu le coup qui doit briser ma

vie, et toutes les facultés qui la composent ne se sont point anéanties!

O mon Aline! quel art avez-vous donc mis à me le porter? vous me donnez

la mort, et vous voulez que je vive!... vous détruisez l'espoir et vous

le ranimez!...non je ne mourrai point.... Je ne sais quelle voix se fait

entendre au fond de mon coeur.... Je ne sais quel organe secret semble

m'avertir de vivre et que tous les instans de la félicité ne sont pas

encore éteints pour moi ... non je ne sais quel il est, ce mouvement,

mais je lui cède ... ne plus vous voir, Aline!... ne plus m'enivrer,

dans ces jeux que j'adore, du sentiment délicieux de mon amour!...

est-ce bien vous qui me l'ordonnez?... ah! qu'ai-je donc fait pour

mériter un tel sort?... moi renoncer au charme de vous posséder un jour!

mais non ... vous ne me le dites pas. Mon malheur accroît mon

inquiétude; il nourrit encore les chimères que vos paroles consolantes

cherchent à rendre moins affreuses; il ne faut que du tems dites-vous;

du tems, Aline!... oh ciel! songez-vous quel il est, celui que l'on

passe, loin de ce qu'on aime?... où l'on ne peut plus entendre sa voix,

où l'on ne jouit plus de ses regards; n'est-ce pas ordonner à un homme

d'exister en se séparant de son âme?... J'étais prévenu de ce coup

fatal, Déterville m'y avait préparé ... mais j'ignorais que les choses

fussent si avancées, et sur-tout que votre père exigerait que je ne vous

visse plus.... Et qui donc a pu l'instruire de nos secrets? Ah! peut-on

se cacher quand on aime? S'il a dérobé nos regards, il aura surpris

notre amour ... que ferai-je, hélas! pendant cette terrible absence ...

que voulez-vous que je devienne? au moins si j'avais pu vous voir encore

une fois ... une seule fois avant cette funeste séparation!... si

j'avais pu vous dire combien je vous aime ... il me semble que je ne

vous l'ai jamais dit ... oh non, je ne vous l'ai jamais dit, comme je

l'éprouve ... et comment aurai-je réussi? quel mot aurait pu rendre ce

feu divin qui me dévore? Tantôt anéanti par la force même de ce

sentiment qui m'absorbe ... tantôt brûlé par vos regards ... mon âme

éprouvait, sans pouvoir peindre; toutes les expressions me paraissaient

trop faibles ... et maintenant je me désole, d'avoir tant perdu

d'occasions ou de les avoir si mal employées. Comme je vais les déplorer

ces momens si courts et si doux! Aline, Aline, croyez-vous donc que je

puisse vivre sans les retrouver? Et cependant vous pleurerez ... votre

âme sera noyée dans la douleur, et je n'en pourrai partager les

angoisses!... Qu'il ne se fasse pas au moins, ce cruel hymen.... Je

regarde ce que vous dites comme un serment qu'il ne se consommera jamais

... le barbare, il vous sacrifie ... et à quoi? ... à son ambition, à

son intérêt ... et il ose encore trouver des sophismes pour appuyer ses

affreux systèmes!... L'amour, dit-il, ne fait pas le bonheur dans les

noeuds de l'hymen, et que sont-ils donc ces noeuds, quand l'amour ne les

forme pas? Un pacte mercenaire et vil, un trafic honteux de fortunes et

de noms, qui n'enchaînant que les personnes, laissent les coeurs à tout

le désordre du désespoir et du dépit. Que deviennent alors ces biens

qu'on a recherchés? Les ménage-t-on pour des enfans qui ne sont plus que

le fruit du hasard ou de l'intérêt? On les dissipe, on les perd plus

promptement encore qu'ils ne se sont acquis, et le besoin que chacun des

deux a de secouer la chaîne qui le presse, ouvre l'abîme épouvantable

qui les engloutit en un jour. Où se trouve donc alors et le profit et le

bonheur de ces mariages de convenance, puisque ces mêmes fortunes, qui

en ont formé les noeuds, s'anéantissent ou pour les relâcher ou pour les

dissoudre?

Mais se flatter de rappeler votre père à des opinions raisonnables,

c'est entreprendre de faire remonter un fleuve à sa source.

Indépendamment des préjugés de son état, préjugés cruellement odieux

sans doute, il a encore ceux (passez-moi le terme) d'une tête étroite et

d'un coeur froid, et l'erreur est trop chère à ces sortes de gens pour

espérer de les en faire revenir.

Que madame de Blamont est respectable dans tout ceci ... et combien je

l'adore! quelle conduite, quelle sagesse! quel amour pour vous!

adorez-la cette mère tendre, vous n'êtes formée que de son sang.... Il

est impossible, il est moralement impossible qu'une seule goutte de

celui de cet homme cruel puisse couler dans vos veines.... Tendre et

divine amie de mon coeur, que j'aime à m'imaginer quelques-fois que vous

n'avez reçu l'existence dans le sein de cette mère adorable que par le

souffle de la divinité; la mythologie des Grecs n'admettait-elle pas ces

sortes d'existences? Ne les avons-nous pas reçues dans nos opinions

religieuses? Mais il eût fallu un miracle.... Et pour qui, grand Dieu!

pour qui la nature en fera-t-elle, si ce n'est pas pour mon Aline....

N'en est-elle pas un elle-même?... Laissez-la moi, cette opinion, ma

divine amie, elle me console.... Elle ajoute, ce me semble, encore au

culte que je vous dois.... Oui, Aline ... oui, vous êtes fille d'un

dieu, ou plutôt vous êtes un dieu vous-même, et c'est par vos regards

que la nature entière reçoit l'existence; vous purifiez tout ce qui vous

touche, vous vivifiez tout ce qui vous entoure; la vertu n'est douce

qu'auprès de vous, on ne la connoît qu'où vous êtes; soutenue par

l'empire de la beauté, c'est sous vos traits qu'elle captive, c'est par

vous qu'elle séduit: et je ne me sens jamais si honnête que lorsque je

vous approche ou que je vous quitte. Qui ranimera maintenant dans mon

coeur ces sentimens qui naissaient près de vous ... qui me fortifiaient

dans le reste de ma vie?... Mon âme va se flétrir séparée de la vôtre,

elle va devenir comme ces fleurs qui se desséchent à mesure que

s'éloignent d'elles les rayons de l'astre qui les fit éclore.... O ma

chère Aline! il n'est plus un instant de félicité pour moi sur la

terre.... Mais je vous écrirai du moins.... Vous me le permettez?... Je

le pourrai.... Hélas! c'est une consolation sans doute, mais qu'elle est

loin de celle que je désire ... qu'elle est loin de celle qu'il me

faut.... Et quand sera-t-il ce voyage? quoi, je ne vous verrai pas avant

qu'il s'entreprenne, et pour la première fois de ma vie, depuis trois

ans que je vous connais, je passerais une saison entière éloigné de

vous?... Ordre barbare! ... père cruel! adoucissez-le, Aline, ce

terrible et funeste arrêt.... Que je puisse vous voir encore un seul

jour ... une seule heure, hélas! je ne veux que cela pour vivre un an;

je recueillerai dans cette heure précieuse, tout ce que mon âme aura

besoin de sentimens pour la faire exister des siècles. Mère adorable,

souffrez que je vous implore, c'est à vos pieds que cette grâce est

demandée.... Rappelez cette indulgence si active et si tendre, qui vous

caractérise sans cesse; cette bonté, cette humanité qui vous rend si

sensible au sort amer de l'infortune. Hélas! vous n'aurez jamais secouru

de malheureux dont les maux fussent plus cuisans. Que la nature

m'accable de tous ceux qu'elle voudra; mais qu'elle me laisse les yeux

d'Aline et son coeur.... J'attends votre réponse; je l'attends comme les

criminels attendent le coup de la mort. Ah! si je la crains, c'est que

je la devine.... Mais une heure, Aline,... une seule heure ... ou vous

ne m'avez jamais aimé.... Au moins éloignez cet homme ... qu'il n'aille

pas avec vous, à la campagne.... Je ne vous dis pas de refuser ses

noeuds qu'on vous offre avec lui.... Non, Aline, je ne vous le dis

point; il est de certains cas où la recommandation même est un outrage,

et je crois que c'est dans celui-ci. Oui, j'ose être sûr de vous, parce

que je vous aime, parce que vous m'avez dit que je ne vous étais pas

indifférent, et que vous ne voudriez pas arracher le coeur de votre ami.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 17 / 60 题