De quelles expressions me servir? Comment adoucirai-je le coup qu'il
faut que je vous porte? Mes sens se troublent, ma raison m'abandonne, je
n'existe plus que par le sentiment de ma douleur.... Pourquoi vous ai-je
vu? pourquoi ces traits charmans ont-ils pénétré dans mon âme? Pourquoi
m'avez-vous entraînée dans l'abîme avec vous? Hélas! que nos instans de
bonheur ont été courts! Qui sait, grand Dieu! qui sait quelles sont les
bornes de ceux qui doivent les suivre? Mon ami, il faut ne nous plus
voir.... Le voilà dit, ce mot cruel; j'ai pu le tracer sans mourir!...
Imitez mon courage. Mon père a parlé en maître, il veut être obéi. Un
parti se présente, ce parti lui convient, cela suffit; ce n'est pas mon
aveu qu'il demande, c'est son intérêt qu'il consulte, et le sacrifice
entier de tous mes sentimens doit être fait à ses caprices. N'accusez
point ma mère, il n'y a rien qu'elle n'ait dit, rien qu'elle n'ait fait,
rien qu'elle n'imagine encore.... Vous savez comme elle aime sa fille,
et vous n'ignorez pas non plus les sentimens de tendresse qu'elle
éprouve pour vous.... Nos larmes se sont mêlées.... Le barbare les a
vues, et n'en a point été attendri.... O mon ami! je crois que
l'habitude de juger les autres, rend nécessairement dur et cruel. «C'est
un parti convenable, madame, a-t-il dit en fureur à ma mère: je ne
souffrirai point que ma fille le manque. d'Olbourg est mon ami depuis
vingt-cinq ans, et il a cent mille écus de rente; toutes vos petites
considérations peuvent-elles balancer un argument de cette force?
Epouse-t-on par amour aujourd'hui?... C'est par intérêt, ces seules lois
doivent assortir les noeuds de l'hymen; hé, qu'importe de s'aimer,
pourvu qu'on soit riche! L'amour donne-t-il de la considération dans le
monde? Non, en vérité, madame, c'est la fortune, et l'on ne vit point
sans considération. D'ailleurs, qu'a donc mon ami d'Olbourg pour
inspirer de l'éloignement à votre fille? (Oh, Valcour, je voudrais que
vous le vissiez!) Est-ce parce que ce n'est pas un de ces freluquets du
jour, qui, faisant croire à une jeune personne qu'ils en sont épris
uniquement parce qu'ils la savent riche, épousent la dot et laissent la
fille? ou peut-être ce sont les talens et l'esprit qui vous séduisent.
Quoi! parce qu'un homme aura fait quelques comédies, quelques
épigrammes, qu'il aura lu Homère et Virgile, il possédera, de ce moment,
tout ce qu'il faut pour faire le bonheur de votre fille!»
Vous voyez, mon ami, sur qui tombait ce dernier sarcasme; mais le cruel
craignant que nous ne l'eussions pas encore entendu: «Je vous prie
répliqua-t-il, en colère, madame, d'écrire sur-le-champ à M. de Valcour
que ses visites m'honorent infiniment, sans doute, mais qu'il m'obligera
pourtant de les supprimer; je ne veux pas donner ma fille à un homme qui
n'a rien.--Sa naissance, reprit ma mère, vaut mieux que la mienne.--Je
le sais bien, madame; voilà toujours l'orgueil des filles de condition;
avec elles la naissance fait tout. Voulez-vous que ma fille éprouve avec
son Valcour ce qui m'est arrivé avec vous? Epouser du parchemin?... A
quoi me sert, je vous prie, celui que vous m'avez donné?... J'aimerais
mieux vingt-cinq mille francs par an, que toutes ces généalogies, qui
comme les vers phosphoriques, ne brillent que par l'obscurité, ne sont
illustres que parce qu'on n'en voit pas l'origine, et dont on peut dire
tout ce qu'on veut, parce que le bout manque. Valcour est d'une bonne
maison, je le sais, il a de plus un puissant mérite à vos yeux, il est
passionné pour les belles-lettres; mais moi, que cette considération
touche fort peu ... je veux de l'argent, et il n'a pas le sou. Voilà sa
sentence, apprenez-la lui, je vous le conseille». A ces mots, il a
disparu, et nous a laissées, ma mère et moi, dans les larmes. Cependant
mon ami, car il faut que je répande un peu de baume sur les blessures
que je viens de faire, l'espoir n'est pas encore banni de mon coeur, et
cette mère respectable, que j'idolâtre, et qui vous aime, me charge
positivement de vous dire qu'elle ne veut pas que vous vous
désespériez.... Elle est presque sûre d'obtenir du tems, et dans des
circonstances commes celles où nous sommes, le tems fait beaucoup.
Rendez-vous donc aux ordres de mon père; ne venez plus, mais
écrivez-nous. Une affaire de la plus grande importance enchaînera le
Président à Paris tout l'été, et je crois que ma mère obtiendra d'aller
passer cette saison seule avec moi dans sa petite terre de Vert-feuille,
près d'Orléans; unique bien qu'elle ait apporté à mon père, qui comme
vous voyez, le lui reproche assez cruellement[1]. Son but est d'obtenir
du Président de ne rien précipiter; elle se chargera, dit-elle, de me
disposer à tout, et de vaincre mes répugnances, pourvu qu'on ne presse
rien, et qu'on nous laisse passer quelques mois toutes deux
solitairement à Vert-feuille.... Mon ami, si elle l'obtient, je vous
avoue que je regarderai cela comme une demi-victoire; le tems est tout
dans d'aussi terribles crises, c'est tout avoir que d'en obtenir.
Adieu, ne vous alarmez pas, aimez moi, pensez à moi, écrivez-moi ... que
je remplisse tous vos momens comme vous occupez tout mon coeur.... O mon
ami! il faudrait bien peu de choses, vous le voyez, pour nous séparer à
jamais; mais ce qui me console au moins dans mon malheur, c'est la
certitude où je suis qu'aucune force divine ou humaine, ne parviendrait
à m'empêcher de vous aimer.
Note:
[Footnote 1: Cette terre vaut seize mille livres de rente, elle avoit été la
seule dot de madame de Blamont, mais il existait dans le contrat qu'elle
se marierait séparée de bien; cette clause et ce médiocre revenu,
relativement à la fortune immense de M. de Blamont, étaient les deux
motifs de ses reproches.]
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