--Ah! ah! dit Chicot, qui, en voyant la tournure que prenaient les
choses, ne riait plus, voici le grand veneur qui vient réclamer sa
part de la curée.
Chicot se trompait.
--Messieurs, dit-il en étendant la main, je réclame un instant de
silence. Nous sommes des hommes résolus, et nous avons peur de nous
parler franchement les uns aux autres. Nous sommes des hommes
intelligents, et nous tournons autour de niais scrupules.
Allons, messieurs, un peu de courage, un peu de hardiesse, un peu de
franchise. Ce n'est pas des mignons du roi Henri qu'il s'agit, ce
n'est pas de la difficulté que nous éprouvons à nous approcher de sa
personne.
--Allons donc! disait Chicot écarquillant les yeux au fond de son
confessionnal et se faisant un entonnoir acoustique de sa main gauche
pour ne pas perdre un mot de ce qu'on disait. Allons donc! hâte-toi,
j'attends.
--Ce qui nous occupe tous, messeigneurs, reprit le comte, c'est
l'impossibilité devant laquelle nous sommes acculés. C'est la royauté
que l'on nous donne et qui n'est pas acceptable pour une noblesse
française: des litanies, du despotisme, de l'impuissance et des
orgies, la prodigalité pour des fêtes qui font rire de pitié toute
l'Europe, la parcimonie pour tout ce qui regarde la guerre et les
arts. Ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas de la faiblesse, une
conduite pareille, messieurs, c'est de la démence!
Un silence funèbre accueillit les paroles du grand veneur.
L'impression était d'autant plus profonde, que chacun se disait tout
bas ce qu'il venait de dire tout haut, de sorte que chacun tressaillit
comme à l'écho de sa propre voix, et frissonna en songeant qu'il était
en tous points de l'avis de l'orateur.
M. de Monsoreau, qui sentait bien que ce silence ne venait que d'un
excès d'approbation, continua:
--Devons-nous vivre sous un roi fou, inerte et fainéant, au moment où
l'Espagne allume les bûchers, au moment où l'Allemagne réveille les
vieux hérésiarques assoupis dans l'ombre des cloîtres, quand
l'Angleterre, avec son inflexible politique, tranche les idées et les
têtes? Toutes les nations travaillent glorieusement à quelque chose.
Nous, nous dormons. Messieurs, pardonnez-moi de le dire devant un
grand prince qui blâmera peut-être ma témérité, car il a le préjugé de
famille; messieurs, depuis quatre ans nous ne sommes plus gouvernés
par un roi, mais par un moine.
A ces mots, l'explosion, habilement préparée et habilement contenue
depuis une heure par la circonspection des chefs, éclata si
violemment, que nul n'eût reconnu dans ces énergumènes ces froids et
sages calculateurs de la scène précédente.
--A bas Valois! cria-t-on, à bas frère Henri! donnons-nous pour chef
un prince gentilhomme, un roi chevalier, un tyran, s'il le faut, mais
pas un frocard!
--Messieurs, messieurs, dit hypocritement le duc d'Anjou, pardon, je
vous en conjure, pour mon frère, qui se trompe, ou plutôt qui est
trompé. Laissez-moi espérer, messieurs, que nos sages remontrances,
que l'efficace intervention du pouvoir de la Ligue, le ramèneront dans
la bonne voie.
--Siffle, serpent, dit Chicot, siffle.
--Monseigneur, répondit le duc de Guise, Votre Altesse a entendu
peut-être un peu tôt, mais enfin elle a entendu l'expression sincère
de la pensée de l'association. Non, il ne s'agit plus ici d'une ligue
contre le Béarnais, épouvantail des imbéciles; il ne s'agit plus d'une
ligue pour soutenir l'Église, qui se soutiendra bien toute seule; il
s'agit, messieurs, de tirer la noblesse de France de la position
abjecte où elle se trouve. Trop longtemps nous avons été retenus par
le respect que Votre Altesse nous inspire; trop longtemps cet amour
que nous lui connaissons pour sa famille nous a renfermés violemment
dans les bornes de la dissimulation. Maintenant tout est révélé,
monseigneur, et Votre Altesse va assister à la véritable séance de la
Ligue, dont ce qui vient de se passer n'est que le préambule.
--Que voulez-vous dire, monsieur le duc? demanda le prince palpitant
tout à la fois d'inquiétude et d'ambition.
--Monseigneur, nous nous sommes réunis, continua le duc de Guise, non
pas, comme l'a dit judicieusement M. le grand veneur, pour rebattre
des questions usées en théorie, mais pour agir efficacement.
Aujourd'hui nous nous choisissons un chef capable d'honorer et
d'enrichir la noblesse de France; et, comme c'était la coutume des
anciens Francs, lorsqu'ils se donnaient un chef, de lui donner un
présent digne de lui, nous offrons un présent au chef que nous nous
sommes choisi....
Tous les coeurs battirent, mais moins fort que celui du duc.
Cependant il resta muet et immobile, et sa pâleur seule trahit son
émotion.
--Messieurs, continua le duc en saisissant dans la stalle placée
derrière lui un objet assez lourd qu'il éleva entre ses mains,
messieurs, voici le présent qu'en votre nom à tous je dépose aux pieds
du prince.
--Une couronne! s'écria le duc se soutenant à peine, une couronne à
moi, messieurs!
--Vive François III! s'écria d'une voix qui fit trembler la voûte la
troupe compacte des gentilshommes, qui avaient tiré leurs épées.
--Moi! moi! balbutiait le duc tremblant à la fois de joie et de
terreur, moi! Mais c'est impossible! Mon frère vit encore, mon frère
est l'oint du Seigneur.
--Nous le déposons, dit le duc, en attendant que Dieu sanctionne par
sa mort l'élection que nous venons de faire, ou plutôt en attendant
que quelqu'un de ses sujets, lassé de ce règne sans gloire, prévienne
par le poison ou le poignard la justice de Dieu!...
--Messieurs! dit plus faiblement le duc, messieurs....
--Monseigneur, dit à son tour le cardinal, au scrupule si noble que
Votre Altesse vient d'exprimer tout à l'heure, voici notre réponse:
Henri III était l'oint du Seigneur; mais nous l'avons déposé; il n'est
plus l'élu de Dieu, et c'est vous qui allez l'être, monseigneur. Voici
un temple aussi vénérable que celui de Reims; car ici ont reposé les
reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris; ici a été inhumé le
corps de Clovis, premier roi chrétien; eh bien, monseigneur, dans ce
temple saint, en face de la statue du véritable fondateur de la
monarchie française, moi, l'un des princes de l'Église, et qui, sans
ambition folle, puis espérer un jour en devenir le chef, je vous dis,
monseigneur: Voici, pour remplacer le saint chrême, une huile sainte
envoyée par le pape Grégoire XIII. Monseigneur, nommez votre futur
archevêque de Reims, nommez votre connétable, et, dans un instant,
c'est vous qui serez sacré roi, et c'est votre frère Henri, qui, s'il
ne vous remet pas le trône, sera considéré comme un usurpateur.
Enfant, allumez les flambeaux de l'autel.
Au même instant, l'enfant de choeur, qui n'attendait évidemment que
cet ordre, déboucha de la sacristie, un allumoir à la main, et en un
instant cinquante flambeaux étincelèrent tant sur l'autel que dans le
choeur.
On vit alors sur l'autel une mitre resplendissante de pierreries et
une large épée fleurdelisée: c'était la mitre archiépiscopale; c'était
l'épée de connétable.
Au même instant, au milieu des ténèbres que n'avait pu dissiper
l'illumination du choeur, l'orgue s'éveilla et fit entendre le _Veni
Creator_.
Cette espèce de péripétie ménagée par les trois princes lorrains, et à
laquelle le duc d'Anjou lui-même ne s'attendait point, produisit une
impression profonde sur les assistants. Les courageux s'exaltèrent, et
les faibles eux-mêmes se sentirent forts.
Le duc d'Anjou releva la tête, et d'un pas plus assuré, et d'un bras
plus ferme qu'on n'aurait dû s'y attendre, il marcha droit à l'autel,
prit de la main gauche la mitre, et de la main droite l'épée, et,
revenant vers le duc et vers le cardinal, qui s'attendaient à ce
double honneur, il mit la mitre sur la tête du cardinal, et ceignit
l'épée au duc.
Des applaudissements unanimes saluèrent cette action décisive,
d'autant moins attendue, que l'on connaissait le caractère irrésolu du
prince.
--Messieurs, dit le duc aux assistants, donnez vos noms à M. le duc de
Mayenne, grand maître de France; le jour où je serai roi, vous serez
tous chevaliers de l'ordre.
Les applaudissements redoublèrent, et tous les assistants vinrent l'un
après l'autre donner leurs noms à M. de Mayenne.
--Mordieu! dit Chicot, la belle occasion d'avoir le cordon bleu! Je
n'en retrouverai jamais une pareille, et dire qu'il faut que je m'en
prive!
--Maintenant, à l'autel, sire, dit le cardinal de Guise.
--Monsieur de Monsoreau, mon capitaine colonel; messieurs de Ribeirac
et d'Entragues, mes capitaines; monsieur de Livarot, mon lieutenant
des gardes, prenez dans le choeur les places auxquelles le rang que je
vous confie vous donne droit.
Chacun de ceux qui venaient d'être nommés alla prendre le poste que,
dans une véritable cérémonie du sacre, l'étiquette leur eût assigné.
--Messieurs, dit le duc en s'adressant au reste de l'assemblée, vous
m'adresserez tous une demande, et je tâcherai de ne point faire un
seul mécontent.
Pendant ce temps le cardinal était passé derrière le tabernacle, et y
avait revêtu les ornements pontificaux. Bientôt il reparut avec la
sainte ampoule, qu'il déposa sur l'autel.
Alors il fit un signe à l'enfant de choeur, qui apporta le livre des
Évangiles et la croix. Le cardinal prit l'un et l'autre, posa la croix
sur le livre des Évangiles et les étendit vers le duc d'Anjou, qui mit
la main dessus.
--En présence de Dieu, dit le duc, je promet à mon peuple de maintenir
et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi
très-chrétien et au fils aîné de l'Église. Et qu'ainsi Dieu me soit en
aide et ses saints Évangiles.
--Amen! répondirent d'une seule voix tous les assistants.
--Amen! reprit une espèce d'écho qui semblait venir des profondeurs de
l'église.
Le duc de Guise, faisant, comme nous l'avons dit, les fonctions de
connétable, monta les trois marches de l'autel, et en avant du
tabernacle déposa son épée, que le cardinal bénit.
Le cardinal alors la tira du fourreau, et, la prenant par la lame, la
présenta au roi, qui la prit par la poignée.
--Sire, dit-il, prenez cette épée, qui vous est donnée avec la
bénédiction du Seigneur, afin que par elle et par la force de
l'Esprit-Saint, vous puissiez résister à tous vos ennemis, protéger et
défendre la sainte Église et le royaume qui vous est confié. Prenez
cette épée, afin que, par son secours, vous exerciez la justice, vous
protégiez les veuves et les orphelins, vous répariez les désordres;
afin que, vous couvrant de gloire par toutes les vertus, vous méritiez
de régner avec celui dont vous êtes l'image sur la terre, et qui règne
avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles.
Le duc baissa l'épée de manière que la pointe touchât le sol, et,
après l'avoir offerte à Dieu, la rendit au duc de Guise.
L'enfant de choeur apporta un coussin qu'il déposa devant le duc
d'Anjou, qui s'agenouilla.
Puis le cardinal ouvrit le petit coffret de vermeil, et, avec la
pointe d'une aiguille d'or, il en tira une parcelle d'huile sainte,
qu'il étendit sur la patène.
Alors, la patène à la main gauche, il dit sur le duc deux oraisons.
Puis, prenant le saint-chrême avec le pouce, il traça une croix sur le
sommet de la tête du duc, en disant:
--_Ungo te in regem de oleo sanctificato, in nomme Patris et Filii et
Spiritus sancti._
Presque aussitôt l'enfant de choeur essuya l'onction avec un mouchoir
brodé d'or.
En ce moment le cardinal prit la couronne à deux mains et l'abaissa
vers la tête du prince, mais sans la poser. Aussitôt le duc de Guise
et le duc de Mayenne s'approchèrent, et de chaque côté soutinrent la
couronne.
Enfin le cardinal, ne la soutenant plus que de la main gauche, dit en
bénissant le prince de la main droite:
«Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice.»
Puis, la posant sur la tête du prince:
«Reçois cette couronne, dit-il, au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.»
Le duc d'Anjou, blême et frissonnant, sentit la couronne se poser sur
sa tête, et instinctivement il y porta la main.
La sonnette de l'enfant de choeur retentit alors, et fit courber le
front de tous les assistants.
Mais ils se relevèrent bientôt, brandissant les épées et criant:--Vive
le roi François III!
--Sire, dit le cardinal au duc d'Anjou, vous régnez dès aujourd'hui
sur la France; car vous êtes sacré par le pape Grégoire XIII lui-même,
dont je suis le représentant.
--Ventre de biche! dit Chicot, quel malheur que je n'aie pas les
écrouelles!
--Messieurs, dit le duc d'Anjou se relevant fier et majestueux, je
n'oublierai jamais les noms des trente gentilshommes qui m'ont, les
premiers, jugé digne de régner sur eux; et maintenant adieu,
messieurs, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!
Le cardinal s'inclina, ainsi que le duc de Guise; mais Chicot, qui les
voyait de côté, s'aperçut que, tandis que le duc de Mayenne
reconduisait le nouveau roi, les deux princes lorrains échangeaient un
ironique sourire.
--Ouais! dit le Gascon; qu'est-ce que cela signifie encore, et à quoi
sert le jeu si tout le monde triche?
Pendant ce temps, le duc d'Anjou avait regagné l'escalier de la
crypte, et bientôt il disparut dans les ténèbres de l'église
souterraine, où, l'un après l'autre, tous les assistants le suivirent,
à l'exception des trois frères, qui rentrèrent dans la sacristie,
tandis que le frère portier éteignait les cierges de l'autel.
L'enfant de choeur referma la crypte derrière eux, et l'église se
trouva éclairée par cette lampe, qui, seule inextinguible, semblait un
symbole inconnu du vulgaire, et parlant seulement aux élus de quelque
mystérieuse initiation.