M. de Monsoreau me mit rapidement la main sur la bouche.

--Mademoiselle, me dit-il, je vous jure, sur mon honneur, que je ne

fais rien que par ordre de votre père, comme je vous en donnerai la

preuve à la première halte que nous ferons; si cette preuve ne vous

suffit point ou vous paraît douteuse, sur mon honneur encore,

mademoiselle, vous serez libre.

--Mais, monsieur, vous m'aviez dit que vous me conduisiez chez mon

père! m'écriai-je en repoussant sa main et en rejetant ma tête en

arrière.

--Oui, je vous l'avais dit, car je voyais que vous hésitiez à me

suivre, et un instant de plus de cette hésitation nous perdait, lui,

vous et moi, comme vous avez pu le voir. Maintenant, voyons, dit le

comte en s'arrêtant, voulez-vous tuer le baron? voulez-vous marcher

droit à votre déshonneur? Dites un mot, et je vous ramène au château

de Méridor.

--Vous m'avez parlé d'une preuve que vous agissiez au nom de mon père?

--Cette preuve, la voilà, dit le comte; prenez cette lettre, et, dans

le premier gîte où nous nous arrêterons, lisez-la. Si, quand vous

l'aurez lue, vous voulez revenir au château, je vous le répète, sur

mon honneur, vous serez libre. Mais, s'il vous reste quelque respect

pour les ordres du baron, vous n'y retournerez pas, j'en suis bien

certain.

--Allons donc, monsieur, et gagnons promptement ce premier gîte, car

j'ai hâte de m'assurer si vous dites la vérité.

--Souvenez-vous que vous me suivez librement.

--Oui, librement, autant toutefois qu'une jeune fille est libre dans

cette situation où elle voit d'un côté la mort de son père et son

déshonneur, et, de l'autre, l'obligation de se fier à la parole d'un

homme qu'elle connaît à peine; n'importe, je vous suis librement,

monsieur; et c'est ce dont vous pourrez vous assurer, si vous voulez

bien me faire donner un cheval.

Le comte fit signe à un de ses hommes de mettre pied à terre. Je

sautai à bas du sien, et, un instant après, je me retrouvai en selle

près de lui.

--La haquenée ne peut être loin, dit-il à l'homme démonté; cherchez-la

dans la forêt, appelez-la; vous savez qu'elle vient comme un chien à

son nom ou au sifflet. Vous nous rejoindrez à la Châtre.

Je frissonnai malgré moi. La Châtre était à dix lieues déjà du château

de Méridor, sur la route de Paris.

--Monsieur, lui dis-je, je vous accompagne; mais, à la Châtre, nous

ferons nos conditions.

--C'est-à-dire, mademoiselle, répondit le comte, qu'à la Châtre vous

me donnerez vos ordres.

Cette prétendue obéissance ne me rassurait point; cependant, comme je

n'avais pas le choix des moyens, et que celui qui se présentait pour

échapper au duc d'Anjou était le seul, je continuai silencieusement ma

route. Au point du jour, nous arrivâmes à la Châtre. Mais, au lieu

d'entrer dans le village, à cent pas des premiers jardins, nous prîmes

à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers une maison écartée.

J'arrêtai mon cheval.

--Où allons-nous? demandai-je.

--Écoutez, mademoiselle, me dit le comte, j'ai déjà remarqué l'extrême

justesse de votre esprit, et c'est à votre esprit même que j'en

appelle. Pouvons-nous, fuyant les recherches du prince le plus

puissant après le roi, nous arrêter dans une hôtellerie ordinaire, et

au milieu d'un village dont le premier paysan qui nous aura vus nous

dénoncera? On peut acheter un homme, on ne peut pas acheter tout un

village.

Il y avait dans toutes les réponses du comte une logique ou tout au

moins une spéciosité qui me frappait.

--Bien, lui dis-je. Allons.

Et nous nous remîmes en marche.

Nous étions attendus; un homme, sans que je m'en fusse aperçue,

s'était détaché de notre escorte et avait pris les devants. Un bon feu

brillait dans la cheminée d'une chambre à peu près propre, et un lit

était préparé.

--Voici votre chambre, mademoiselle, dit le comte; j'attendrai vos

ordres.

Il salua, se retira et me laissa seule.

Mon premier soin fut de m'approcher de la lampe et de tirer de ma

poitrine la lettre de mon père... La voici, monsieur de Bussy: je vous

fais mon juge, lisez.

Bussy prit la lettre et lut:

«Ma Diane bien-aimée, si, comme je n'en doute pas, te rendant à ma

prière, tu as suivi M. le comte de Monsoreau, il a dû te dire que tu

avais eu le malheur de plaire au duc d'Anjou, et que c'était ce prince

qui t'avait fait enlever et conduire au château de Beaugé; juge par

cette violence ce dont le duc est capable, et quelle est la honte qui

te menace. Eh bien, cette honte, à laquelle je ne survivrais pas, il y

a un moyen d'y échapper: c'est d'épouser notre noble ami; une fois

comtesse de Monsoreau, c'est sa femme que le comte défendra, et, par

tous les moyens, il m'a juré de te défendre. Mon désir est donc, ma

fille chérie, que ce mariage ait lieu le plus tôt possible, et, si tu

accèdes à mes désirs, à mon consentement bien positif, je joins ma

bénédiction paternelle, et prie Dieu qu'il veuille bien t'accorder

tous les trésors de bonheur que son amour tient en réserve pour les

cours pareils au tien.

«Ton père, qui n'ordonne pas, mais qui supplie,

«Baron DE MÉRIDOR.»

--Hélas! dit Bussy, si cette lettre est bien de votre père, madame,

elle n'est que trop positive.

--Elle est de lui, et je n'ai aucun doute à en faire; néanmoins je la

relus trois fois avant de prendre aucune décision. Enfin j'appelai le

comte.

Il entra aussitôt: ce qui me prouva qu'il attendait à la porte.

Je tenais la lettre à la main.

--Eh bien, me dit-il, vous avez lu?

--Oui, répondis-je.

--Doutez-vous toujours de mon dévouement et de mon respect?

--J'en eusse douté, monsieur, répondis-je, que cette lettre m'eût

imposé la croyance qui me manquait. Maintenant, voyons, monsieur: en

supposant que je sois disposée à céder aux conseils de mon père, que

comptez-vous faire?

--Je compte vous mener à Paris, mademoiselle; c'est encore là qu'il

est le plus facile de vous cacher.

--Et mon père?

--Partout où vous serez, vous le savez bien, et dès qu'il n'y aura

plus de danger de vous compromettre, le baron viendra me rejoindre.

--Eh bien, monsieur, je suis prête à accepter votre protection aux

conditions que vous imposez.

--Je n'impose rien, mademoiselle, répondit le comte, j'offre un moyen

de vous sauver, voilà tout.

--Eh bien, je me reprends, et je dis avec vous: Je suis prête à

accepter le moyen de salut que vous m'offrez, à trois conditions.

--Parlez, mademoiselle.

--La première, c'est que Gertrude me sera rendue.

--Elle est là, dit le comte.

--La seconde est que nous voyagerons séparés jusqu'à Paris.

--J'allais vous offrir cette séparation pour rassurer votre

susceptibilité.

--Et la troisième, c'est que notre mariage, à moins d'urgence reconnue

de ma part, n'aura lieu qu'en présence de mon père.

--C'est mon plus vif désir, et je compte sur sa bénédiction pour

appeler sur nous celle du ciel.

Je demeurai stupéfaite. J'avais cru trouver dans le comte quelque

opposition à cette triple expression de ma volonté, et, tout au

contraire, il abondait dans mon sens.

--Maintenant, mademoiselle, dit M. de Monsoreau, me permettez-vous, à

mon tour, de vous donner quelques conseils?

--J'écoute, monsieur.

--C'est de ne voyager que la nuit.

--J'y suis décidée.

--C'est de me laisser le choix des gîtes que vous occuperez et le

choix de la route; toutes mes précautions seront prises dans un seul

but, celui de vous faire échapper au duc d'Anjou.

--Si vous m'aimez comme vous le dites, monsieur, nos intérêts sont les

mêmes; je n'ai donc aucune objection à faire contre ce que vous

demandez.

--Enfin, à Paris, c'est d'adopter le logement que je vous aurai

préparé, si simple et si écarté qu'il soit.

--Je ne demande qu'à vivre cachée, monsieur; et, plus le logement sera

simple et écarté, mieux il conviendra à une fugitive.

--Alors nous nous entendons en tout point, mademoiselle, et il ne me

reste plus, pour me conformer à ce plan tracé par vous, qu'à vous

présenter mes très-humbles respects, à vous envoyer votre femme de

chambre et à m'occuper de la route que vous devez suivre de votre

côté.

--De mon côté, monsieur, répondis-je; je suis gentillefemme comme vous

êtes gentilhomme; tenez toutes vos promesses, et je tiendrai toutes

les miennes.

--Voilà tout ce que je demande, dit le comte; et cette promesse

m'assure que je serai bientôt le plus heureux des hommes.

A ces mots, il s'inclina et sortit.

Cinq minutes après, Gertrude entra.

La joie de cette bonne fille fut grande; elle avait cru qu'on la

voulait séparer de moi pour toujours. Je lui racontai ce qui venait de

se passer; il me fallait quelqu'un qui pût entrer dans toutes mes

vues, seconder tous mes désirs, comprendre, dans l'occasion, à

demi-mot, obéir sur un signe et sur un geste. Cette facilité de M. de

Monsoreau m'étonnait, et je craignais quelque infraction au traité qui

venait d'être arrêté entre nous.

Comme j'achevais, nous entendîmes le bruit d'un cheval qui

s'éloignait. Je courus à la fenêtre: c'était le comte qui reprenait au

galop la route que nous venions de suivre. Pourquoi reprenait-il cette

route au lieu de marcher en avant? c'est ce que je ne pouvais

comprendre. Mais il avait accompli le premier article du traité en me

rendant Gertrude, il accomplissait le second en s'éloignant; il n'y

avait rien à dire. D'ailleurs, vers quelque but qu'il se dirigeât, ce

départ du comte me rassurait.

Nous passâmes toute la journée dans la petite maison, servies par

notre hôtesse: le soir seulement, celui qui m'avait paru le chef de

notre escorte entra dans ma chambre et me demanda mes ordres; comme le

danger me paraissait d'autant plus grand, que j'étais près du château

de Beaugé, je lui répondis que j'étais prête; cinq minutes après il

rentra et m'indiqua en s'inclinant qu'on n'attendait plus que moi. A

la porte je trouvai ma haquenée blanche; comme l'avait prévu le comte

de Monsoreau, elle était revenue au premier appel.

Nous marchâmes toute la nuit et nous nous arrêtâmes, comme la veille,

au point du jour. Je calculai que nous devions avoir fait quinze

lieues à peu près; au reste, toutes les précautions avaient été prises

par M. de Monsoreau pour que je ne souffrisse ni de la fatigue ni du

froid; la haquenée qu'il m'avait choisie avait le trot d'une douceur

particulière, et, en sortant de la maison, on m'avait jeté sur les

épaules un manteau de fourrure.

Cette halte ressembla à la première, et toutes nos courses nocturnes à

celle que nous venions de faire: toujours les mêmes égards et les

mêmes respects; partout les mêmes soins; il était évident que nous

étions précédés par quelqu'un qui se chargeait de faire préparer les

logis: était-ce le comte? je n'en sus rien, car, accomplissant cette

partie de nos conventions avec la même régularité que les autres, pas

une seule fois pendant la route je ne l'aperçus.

Vers le soir du septième jour, j'aperçus, du haut d'une colline, un

grand amas de maisons. C'était Paris.

Nous fîmes halte pour attendre la nuit; puis, l'obscurité venue, nous

nous remîmes en route; bientôt nous passâmes sous une porte au delà de

laquelle le premier objet qui me frappa fut un immense édifice, qu'à

ses hautes murailles je reconnus pour quelque monastère, puis nous

traversâmes deux fois la rivière. Nous prîmes à droite, et, après dix

minutes de marche, nous nous trouvâmes sur la place de la Bastille.

Alors un homme qui semblait nous attendre se détacha d'une porte, et,

s'approchant du chef de l'escorte:

--C'est ici, dit-il.

Le chef de l'escorte se retourna vers moi.

--Vous entendez, madame, nous sommes arrivés.

Et, sautant à bas de son cheval, il me présenta la main pour descendre

de ma haquenée, comme il avait l'habitude de le faire à chaque

station.

La porte était ouverte; une lampe éclairait l'escalier, posée sur les

degrés.

--Madame, dit le chef de l'escorte, vous êtes ici chez vous; à cette

porte finit la mission que nous avons reçue de vous accompagner;

puis-je me flatter que cette mission a été accomplie selon vos désirs

et avec le respect qui nous avait été recommandé?

--Oui, monsieur, lui dis-je, et je n'ai que des remercîments à vous

faire. Offrez-les en mon nom aux braves gens qui m'ont accompagnée. Je

voudrais les rémunérer d'une façon plus efficace; mais je ne possède

rien.

--Ne vous inquiétez point de cela, madame, répondit celui auquel je

présentais mes excuses; ils sont récompensés largement.

Et, remontant à cheval après m'avoir saluée:

--Venez, vous autres, dit-il, et que pas un de vous, demain matin, ne

se souvienne assez de cette porte pour la reconnaître!

A ces mots, la petite troupe s'éloigna au galop et se perdit dans la

rue Saint-Antoine.

Le premier soin de Gertrude fut de refermer la porte, et ce fut à

travers le guichet que nous les vîmes s'éloigner.

Puis nous nous avançâmes vers l'escalier, éclairé par la lampe;

Gertrude la prit et marcha devant.

Nous montâmes les degrés et nous nous trouvâmes dans le corridor; les

trois portes en étaient ouvertes.

Nous prîmes celle du milieu et nous nous trouvâmes dans le salon où

nous sommes. Il était tout éclairé comme en ce moment.

J'ouvris cette porte, et je reconnus un grand cabinet de toilette,

puis cette autre, qui était celle de ma chambre à coucher, et, à mon

grand étonnement, je me trouvai en face de mon portrait.

Je reconnus celui qui était dans la chambre de mon père, à Méridor; le

comte l'avait sans doute demandé au baron et obtenu de lui.

Je frissonnai à cette nouvelle preuve que mon père me regardait déjà

comme la femme de M. de Monsoreau.

Nous parcourûmes l'appartement, il était solitaire; mais rien n'y

manquait: il y avait du feu dans toutes les cheminées, et, dans la

salle à manger, une table toute servie m'attendait.

Je jetai rapidement les yeux sur cette table: il n'y avait qu'un seul

couvert; je me rassurai.

--Eh bien, mademoiselle, me dit Gertrude, vous le voyez, le comte

tient jusqu'au bout sa promesse.

--Hélas, oui, répondis-je avec un soupir, car j'eusse mieux aimé qu'en

manquant à quelqu'une de ses promesses il m'eût dégagée des miennes.

Je soupai; puis une seconde fois nous fîmes la visite de toute la

maison, mais sans y rencontrer âme vivante plus que la première fois;

elle était bien à nous, et à nous seules.

Gertrude coucha dans ma chambre.

Le lendemain, elle sortit et s'orienta. Ce fut alors seulement que

j'appris d'elle que nous étions au bout de la rue Saint-Antoine, en

face l'hôtel des Tournelles, et que la forteresse qui s'élevait à ma

droite était la Bastille.

Au reste, ces renseignements ne m'apprenaient pas grand'chose. Je ne

connaissais point Paris, n'y étant jamais venue.

La journée s'écoula sans rien amener de nouveau: le soir, comme je

venais de me mettre à table pour souper, on frappa à la porte.

Nous nous regardâmes, Gertrude et moi.

On frappa une seconde fois.

--Va voir qui frappe, lui dis-je.

--Si c'est le comte? demanda-t-elle en me voyant pâlir.

--Si c'est le comte, répondis-je en faisant un effort sur moi-même,

ouvre-lui, Gertrude; il a fidèlement tenu ses promesses; il verra que,

comme lui, je n'ai qu'une parole.

Un instant après Gertrude reparut.

--C'est M. le comte, madame, dit-elle.

--Qu'il entre, répondis-je.

Gertrude s'effaça et fit place au comte, qui parut sur le seuil.

--Eh bien, madame, me demanda-t-il, ai-je fidèlement accompli le

traité?

--Oui, monsieur, répondis-je, et je vous en remercie.

--Vous voulez bien alors me recevoir chez vous, ajouta-t-il avec un

sourire dont tous ses efforts ne pouvaient effacer l'ironie.

--Entrez, monsieur.

Le comte s'approcha et demeura debout. Je lui fis signe de s'asseoir.

--Avez-vous quelques nouvelles, monsieur? lui demandai-je.

--D'où et de qui, madame?

--De mon père et de Méridor avant tout.

--Je ne suis point retourné au château de Méridor, et n'ai pas revu le

baron.

--Alors, de Beaugé et du duc d'Anjou?

--Ceci, c'est autre chose: je suis allé à Beaugé et j'ai parlé au duc.

--Comment l'avez-vous trouvé?

--Essayant de douter.

--De quoi?

--De votre mort.

--Mais vous la lui avez confirmée?

--J'ai fait ce que j'ai pu pour cela.

--Et où est le duc?

--De retour à Paris depuis hier soir.

--Pourquoi est-il revenu si rapidement?

--Parce qu'on ne reste pas de bon coeur en un lieu où l'on croit avoir

la mort d'une femme à se reprocher.

--L'avez-vous vu depuis son retour à Paris?

--Je le quitte.

--Vous a-t-il parlé de moi?

--Je ne lui en ai pas laissé le temps.

--De quoi lui avez-vous parlé alors?

--D'une promesse qu'il m'a faite et que je l'ai poussé à mettre à

exécution.

--Laquelle?

--Il s'est engagé, pour services à lui rendus par moi, de me faire

nommer grand veneur.

--Ah! oui, lui dis-je avec un triste sourire, car je me rappelais la

mort de ma pauvre Daphné, vous êtes un terrible chasseur, je me le

rappelle, et vous avez, comme tel, des droits à cette place.

--Ce n'est point comme chasseur que je l'obtiens, madame, c'est comme

serviteur du prince; ce n'est point parce que j'y ai des droits qu'on

me la donnera, c'est parce que M. le duc d'Anjou n'osera point être

ingrat envers moi.

Il y avait dans toutes ces réponses, malgré le ton respectueux avec

lequel elles étaient faites, quelque chose qui m'effrayait: c'était

l'expression d'une sombre et implacable volonté.

Je restai un instant muette.

--Me sera-t-il permis d'écrire à mon père? demandai-je.

--Sans doute; mais songez que vos lettres peuvent être interceptées.

--M'est-il défendu de sortir?

--Rien ne vous est défendu, madame; mais seulement je vous ferai

observer que vous pouvez être suivie.

--Mais, au moins, dois-je, le dimanche, entendre la messe?

--Mieux vaudrait, je crois, pour votre sûreté, que vous ne

l'entendissiez pas; mais, si vous tenez à l'entendre, entendez-la, du

moins c'est un simple conseil que je vous donne, remarquez-le bien, à

l'église Sainte-Catherine.

--Et où est cette église?

--En face de votre maison, de l'autre côté de la rue.

--Merci, monsieur.

Il se fit un nouveau silence.

--Quand vous reverrai-je, monsieur?

--J'attends votre permission pour revenir.

--En avez-vous besoin?

--Sans doute, jusqu'à présent je suis un étranger pour vous.

--Vous n'avez point de clef de cette maison?

--Votre mari seul a le droit d'en avoir une.

--Monsieur, répondis-je, effrayée de ces réponses si singulièrement

soumises plus que je ne l'eusse été de réponses absolues, monsieur,

vous reviendrez quand vous voudrez, ou quand vous croirez avoir

quelque chose d'important à me dire.

--Merci, madame, j'userai de la permission, mais n'en abuserai pas...

et la première preuve que je vous en donne, c'est que je vous prie de

recevoir mes respects.

Et, à ces mots, le comte se leva.

--Vous me quittez? demandai-je, de plus en plus étonnée de cette façon

d'agir à laquelle j'étais loin de m'attendre.

--Madame, répondit le comte, je sais que vous ne m'aimez point, et je

ne veux point abuser de la situation où vous êtes, et qui vous force à

recevoir mes soins. En ne demeurant que discrètement près de vous,

j'espère que peu à peu vous vous habituerez à ma présence; de cette

façon le sacrifice vous coûtera moins quand le moment sera arrivé de

devenir ma femme.

--Monsieur, lui dis-je en me levant à mon tour, je reconnais toute la

délicatesse de vos procédés, et, malgré l'espèce de rudesse qui

accompagne chacune de vos paroles, je les apprécie. Vous avez raison,

et je vous parlerai avec la même franchise que vous m'avez parlé:

j'avais contre vous quelques préventions que le temps guérira, je

l'espère.

--Permettez-moi, madame, me dit le comte, de partager cette espérance

et de vivre dans l'attente de cet heureux moment.

Puis, me saluant avec tout le respect que j'aurais pu attendre du plus

humble de mes serviteurs, il fit signe à Gertrude, devant laquelle

toute cette conversation avait eu lieu, de l'éclairer, et sortit.

La dame de Monsoreau — ­Tome 1. · 第 37 / 57 题