Ce n'était pas de la joie, c'était presque du délire qui agitait Bussy
lorsqu'il eut acquis la certitude que la femme de son rêve était une
réalité, et que cette femme lui avait en effet donné la généreuse
hospitalité dont il avait gardé au fond du coeur le vague souvenir.
Aussi ne voulut-il point lâcher le jeune docteur, qu'il venait
d'élever à la place de son médecin ordinaire. Il fallut que, tout
crotté qu'il était, Remy montât avec lui dans sa litière; il avait
peur, s'il le lâchait un seul instant, qu'il ne disparût comme une
autre vision; il comptait l'amener à l'hôtel de Bussy, le mettre sous
clef pour la nuit, et, le lendemain, il verrait s'il devait lui rendre
la liberté.
Tout le temps du retour fut employé à de nouvelles questions; mais les
réponses tournaient dans le cercle borné que nous avons tracé tout à
l'heure. Remy le Haudouin n'en savait guère plus que Bussy, si ce
n'est qu'il avait la certitude, ne s'étant pas évanoui, de n'avoir pas
rêvé.
Mais, pour tout homme qui commence à devenir amoureux, et Bussy le
devenait à vue d'oeil, c'était déjà beaucoup que d'avoir quelqu'un à
qui parler de la femme qu'il aimait; Remy n'avait pas vu cette femme,
c'est vrai; mais c'était encore un mérite de plus aux yeux de Bussy,
puisque Bussy pouvait essayer de lui faire comprendre combien elle
était en tout point supérieure à son portrait.
Bussy avait fort envie de causer toute la nuit de la dame inconnue,
mais Remy commença ses fonctions de docteur en exigeant que le blessé
dormît, ou tout du moins se couchât; la fatigue et la douleur
donnaient le même conseil au beau gentilhomme, et ces trois puissances
réunies l'emportèrent.
Mais ce ne fut pas cependant sans que Bussy eût installé lui-même son
nouveau commensal dans trois chambres qui avaient été autrefois son
habitation de jeune homme, et qui formaient une portion du troisième
étage de l'hôtel Bussy. Puis, bien sûr que le jeune médecin, satisfait
de son nouveau logement et de la nouvelle fortune que la Providence
lui préparait, ne s'échapperait pas clandestinement de l'hôtel, il
descendit au splendide appartement qu'il occupait lui-même au premier.
Le lendemain, en s'éveillant, il trouva Remy debout près de son lit.
Le jeune homme avait passé la nuit sans pouvoir croire au bonheur qui
lui tombait du ciel, et il attendait le réveil de Bussy pour s'assurer
qu'à son tour il n'avait point rêvé.
--Eh bien, demanda Remy, comment vous trouvez-vous?
--A merveille, mon cher Esculape, et vous, êtes-vous satisfait?
--Si satisfait, mon excellent protecteur, que je ne changerais certes
pas mon sort contre celui du roi Henri III, quoiqu'il ait dû, pendant
la journée d'hier, faire un fier chemin sur la route du ciel; mais il
ne s'agit point de cela, il faut voir la blessure.
--Voyez.
Et Bussy se tourna sur le côté, pour que le jeune chirurgien pût lever
l'appareil.
Tout allait au mieux; les lèvres de la plaie étaient roses et
rapprochées. Bussy, heureux, avait bien dormi, et, le sommeil et le
bonheur venant en aide au chirurgien, celui-ci n'avait déjà presque
plus rien à faire.
--Eh bien, demanda Bussy, que dites-vous de cela, maître Ambroise
Paré?
--Je dis que je n'ose pas vous avouer que vous êtes à peu près guéri,
de peur que vous ne me renvoyiez dans ma rue Beautreillis, à cinq cent
deux pas de la fameuse maison.
--Que nous retrouverons, n'est-ce pas, Remy?
--Je le crois bien.
--Maintenant, tu dis donc, mon enfant? dit Bussy.
--Pardon! s'écria Remy les larmes aux yeux; vous m'avez tutoyé, je
crois, monseigneur?
--Remy, je tutoie les gens que j'aime. Cela te contrarie-t-il, que je
t'aie tutoyé?
--Au contraire! s'écria le jeune homme en essayant de saisir la main
de Bussy et de la baiser; au contraire. Je craignais d'avoir mal
entendu. O monseigneur de Bussy! vous voulez donc que je devienne fou
de joie?
--Non, mon ami; je veux seulement que tu m'aimes un peu à ton tour;
que tu te regardes comme de la maison, et que tu me permettes
d'assister aujourd'hui, tandis que tu feras ton petit déménagement, à
la prise d'estortuaire[*] du grand veneur de la cour.
[*] L'estortuaire était ce bâton que le grand veneur remettait au
roi pour qu'il pût écarter les branches des arbres en courant au
galop.
--Ah! dit Remy, voilà que nous voulons déjà faire des folies?
--Eh non, au contraire, je te promets d'être bien raisonnable.
--Mais il vous faudra monter à cheval!
--Dame! c'est de toute nécessité.
--Avez-vous un cheval bien doux d'allure et bon coureur?
--J'en ai quatre à choisir.
--Eh bien, prenez pour vous aujourd'hui celui que vous voudriez faire
monter à la dame au portrait; vous savez?
--Ah! si je sais, je le crois bien! Tenez, Remy, vous avez en vérité
trouvé pour toujours le chemin de mon cour; je redoutais
effroyablement que vous ne m'empêchassiez de me rendre à cette chasse,
ou plutôt à ce semblant de chasse, car les dames de la cour et bon
nombre de curieuses de la ville y seront admises. Or, Remy, mon cher
Remy, tu comprends que la dame au portrait doit naturellement faire
partie de la cour ou de la ville. Ce n'est pas une simple bourgeoise,
bien certainement: ces tapisseries, ces émaux si fins, ce plafond
peint, ce lit de damas blanc et or, enfin, tout ce luxe de si bon goût
révèle une femme de qualité ou tout au moins une femme riche; si
j'allais la rencontrer là!
--Tout est possible, répondit philosophiquement le Haudouin.
--Excepté de retrouver la maison, soupira Bussy.
--Et d'y pénétrer quand nous l'aurons retrouvée, ajouta Remy.
--Oh! je ne pense jamais à cela que lorsque je suis dedans, dit Bussy;
d'ailleurs, quand nous en serons là, ajouta-t-il, j'ai un moyen.
--Lequel?
--C'est de me faire administrer un autre coup d'épée.
--Bon, dit Remy, voilà qui me donne l'espoir que vous me garderez.
--Sois donc tranquille, dit Bussy, il me semble qu'il y a vingt ans
que je te connais; et, foi de gentilhomme, je ne saurais plus me
passer de toi.
La charmante figure du jeune praticien s'épanouit sous l'expression
d'une indicible joie.
--Allons, dit-il, c'est décidé; vous allez à la chasse pour chercher
la dame, et moi, je retourne rue Beautreillis pour chercher la maison.
--Il serait curieux, dit Bussy, que nous revinssions ayant fait chacun
notre découverte.
Et sur ce, Bussy et le Haudouin se quittèrent plutôt comme deux amis
que comme un maître et un serviteur.
Il y avait en effet grande chasse commandée au bois de Vincennes pour
l'entrée en fonctions de M. Bryan de Monsoreau, nommé grand veneur
depuis quelques semaines. La procession de la veille et la rude entrée
en pénitence du roi, qui commençait son carême le mardi gras, avaient
fait douter un instant qu'il assistât en personne à cette chasse; car,
lorsque le roi tombait dans ses accès de dévotion, il en avait parfois
pour plusieurs semaines à ne pas quitter le Louvre, quand il ne
poussait pas l'austérité jusqu'à entrer dans un couvent; mais, au
grand étonnement de toute la cour, on apprit, vers les neuf heures du
matin, que le roi était parti pour le donjon de Vincennes et courait
le daim avec son frère monseigneur le duc d'Anjou et toute la cour.
Le rendez-vous était au rond-point du roi Saint-Louis. C'était ainsi
qu'on nommait, à cette époque, un carrefour où l'on voyait encore,
disait-on, le fameux chêne où le roi martyr avait rendu la justice.
Tout le monde était donc rassemblé à neuf heures, lorsque le nouvel
officier, objet de la curiosité générale, inconnu qu'il était à peu
près à toute la cour, parut monté sur un magnifique cheval noir.
Tous les yeux se portèrent sur lui.
C'était un homme de trente-cinq ans environ, de haute taille; son
visage marqué de petite vérole et son teint nuancé de taches
fugitives, selon les émotions qu'il ressentait, prévenaient
désagréablement le regard et le forçaient à une contemplation plus
assidue, ce qui rarement tourne à l'avantage de ceux que l'on examine.
En effet, les sympathies sont provoquées par le premier aspect; l'oeil
franc et le sourire loyal appellent le sourire et la caresse du
regard.
Vêtu d'un justaucorps de drap vert tout galonné d'argent, ceint du
baudrier d'argent, avec les armes du roi brodées en écusson; coiffé de
la barrette à longue plume, brandissant de la main gauche un épieu,
et, de la droite, l'estortuaire destiné au roi, M. de Monsoreau
pouvait paraître un terrible seigneur, mais ce n'était certainement
pas un beau gentilhomme.
--Fi! la laide figure que vous nous avez ramenée de votre
gouvernement, monseigneur! dit Bussy au duc d'Anjou: sont-ce là les
gentilshommes que votre faveur va chercher au fond des provinces? Du
diable si l'on en trouverait un pareil dans Paris, qui est cependant
bien grand et bien peuplé de vilains messieurs! On dit, et je préviens
Votre Altesse que je n'en ai rien voulu croire, que vous avez voulu
absolument que le roi reçût le grand veneur de votre main.
--Le seigneur de Monsoreau m'a bien servi, dit laconiquement le duc
d'Anjou, et je le récompense.
--Bien dit, monseigneur; il est d'autant plus beau aux princes d'être
reconnaissants, que la chose est rare; mais, s'il ne s'agit que de
cela, moi aussi je vous ai bien servi, monseigneur, ce me semble, et
je porterais le justaucorps de grand veneur autrement bien, je vous
prie de le croire, que ce grand fantôme. Il a la barbe rouge, je ne
m'en étais pas aperçu d'abord: c'est encore une beauté de plus.
--Je n'avais pas entendu dire, répondit le duc d'Anjou, qu'il fallût
être moulé sur le modèle de l'Apollon ou de l'Antinoüs pour occuper
les charges de la cour.
--Vous ne l'aviez pas entendu dire, monseigneur? reprit Bussy avec le
plus grand sang-froid, c'est étonnant.
--Je consulte le coeur, et non le visage, répondit le prince; les
services rendus et non les services promis.
--Votre Altesse va dire que je suis bien curieux, reprit Bussy; mais
je cherche, et inutilement, je l'avoue, quel service ce Monsoreau a pu
vous rendre.
--Ah! Bussy, dit le duc avec aigreur, vous l'avez dit: vous êtes bien
curieux, trop curieux même.
--Voilà bien les princes! s'écria Bussy avec sa liberté ordinaire. Ils
vont toujours questionnant: il faut leur répondre sur toutes choses,
et, si vous les questionnez, vous, sur une seule, ils ne vous
répondent pas.
--C'est vrai, dit le duc d'Anjou; mais sais-tu ce qu'il faut faire si
tu veux te renseigner?
--Non.
--Va demander la chose à M. de Monsoreau lui-même.
--Tiens, dit Bussy, vous avez, ma foi, raison, monseigneur! et avec
lui, qui n'est qu'un simple gentilhomme, il me restera au moins une
ressource, s'il ne me répond pas.
--Laquelle?
--Ce sera de lui dire qu'il est un impertinent.
Et, sur cette réponse, tournant le dos au prince, sans réfléchir
autrement, aux yeux de ses amis et le chapeau à la main, il s'approcha
de M. de Monsoreau, qui, à cheval au milieu du cercle, point de mire
de tous les yeux qui convergeaient sur lui, attendait avec un
sang-froid merveilleux que le roi le débarrassât du poids de tous les
regards tombant à plomb sur sa personne.
Lorsqu'il vit venir Bussy, le visage gai, le sourire à la bouche, le
chapeau à la main, il se dérida un peu.
--Pardon, monsieur, dit Bussy, mais je vous vois là très-seul. Est-ce
que la faveur dont vous jouissez vous a déjà fait autant d'ennemis que
vous pouviez avoir d'amis huit jours avant d'avoir été nommé grand
veneur?
--Par ma foi, monsieur le comte, répondit le seigneur de Monsoreau, je
n'en jurerais pas; seulement je le parierais. Mais puis-je savoir à
quoi je dois l'honneur que vous me faites en troublant ma solitude?
--Ma foi, dit bravement Bussy, à la grande admiration que le duc
d'Anjou m'a inspirée pour vous.
--Comment cela?
--En me racontant votre exploit, celui pour lequel vous avez été nommé
grand veneur.
M. de Monsoreau pâlit d'une manière si affreuse, que les sillons de la
petite vérole qui diapraient son visage semblèrent autant de points
noirs dans sa peau jaunie; en même temps il regarda Bussy d'un air qui
présageait une violente tempête.
Bussy vit qu'il venait de faire fausse route; mais il n'était pas
homme à reculer; tout au contraire, il était de ceux qui réparent
d'ordinaire une indiscrétion par une insolence.
--Vous dites, monsieur, répondit le grand veneur, que monseigneur vous
a raconté mon dernier exploit?
--Oui, monsieur, dit Bussy, tout au long; ce qui m'a donné un violent
désir, je l'avoue, d'en entendre le récit de votre propre bouche.
M. de Monsoreau serra l'épieu dans sa main crispée, comme s'il eût
éprouvé le violent désir de s'en faire une arme contre Bussy.
--Ma foi, monsieur, dit-il, j'étais tout disposé à reconnaître votre
courtoisie en accédant à votre demande; mais voici malheureusement le
roi qui arrive, ce qui m'en ôte le temps; mais, si vous le voulez
bien, ce sera pour plus tard.
Effectivement, le roi, monté sur son cheval favori, qui était un beau
genêt d'Espagne de couleur isabelle, s'avançait rapidement du donjon
au rond-point.
Bussy, en faisant décrire un demi-cercle à son regard, rencontra des
yeux le duc d'Anjou; le prince riait de son plus mauvais sourire.
--Maître et valet, pensa Bussy, font tous deux une vilaine grimace
quand ils rient; qu'est-ce donc quand ils pleurent?
Le roi aimait les belles et bonnes figures; il fut donc peu satisfait
de celle de M. de Monsoreau, qu'il avait déjà vue une fois et qui ne
lui revint pas davantage à la seconde qu'à la première fois. Cependant
il accepta d'assez bonne grâce l'estortuaire que celui-ci lui
présentait, un genou en terre, selon l'habitude.
Aussitôt que le roi fut armé, les maîtres piqueurs annoncèrent que le
daim était détourné, et la chasse commença.
Bussy s'était placé sur le flanc de la troupe, de manière à voir
défiler devant lui tout le monde; il ne laissa passer personne sans
avoir examiné s'il ne retrouverait pas l'original du portrait, mais ce
fut inutilement, il y avait de bien jolies, de bien belles, de bien
séduisantes femmes à cette chasse, où le grand veneur faisait ses
débuts; mais il n'y avait point la charmante créature qu'il cherchait.
Il en fut réduit à la conversation et à la compagnie de ses amis
ordinaires. Antraguet, toujours rieur et bavard, lui fut une grande
distraction dans son ennui.
--Nous avons un affreux grand veneur, dit-il à Bussy, qu'en penses-tu?
--Je le trouve horrible! quelle famille cela va nous faire si les
personnes qui ont l'honneur de lui appartenir lui ressemblent!
Montre-moi donc sa femme.
--Le grand veneur est à marier, mon cher, répliqua Antraguet.
--Et d'où sais-tu cela?
--De madame de Vendron, qui le trouve fort beau et qui en ferait
volontiers son quatrième mari, comme Lucrèce Borgia fit du comte
d'Est. Aussi vois comme elle lance son cheval bai derrière le cheval
noir de M. de Monsoreau!
--Et de quel pays est-il seigneur? demanda Bussy.
--D'une foule de pays.
--Situés?
--Vers l'Anjou.
--Il est donc riche?
--On le dit; mais voilà tout; il paraît que c'est de petite noblesse.
--Et qui est la maîtresse de ce hobereau?
--Il n'a pas de maîtresse: le digne monsieur tient à être unique dans
son genre; mais voilà monseigneur le duc d'Anjou qui t'appelle de la
main, viens vite.
--Ah! ma foi, monseigneur le duc d'Anjou attendra. Cet homme pique ma
curiosité. Je le trouve singulier. Je ne sais pourquoi--on a de ces
idées-là, tu sais, la première fois qu'on rencontre les gens--je ne
sais pourquoi il me semble que j'aurai maille à partir avec lui, et
puis ce nom, Monsoreau!
--Mont de la souris, reprit Antraguet, voilà l'étymologie: mon vieil
abbé m'a appris cela ce matin: _Mons Soricis_.
--Je ne demande pas mieux, répliqua Bussy.
--Ah! mais attends donc, s'écria tout à coup Antraguet.
--Quoi?
--Mais Livarot connaît cela!
--Quoi, cela?
--Le Mons Soricis. Ils sont voisins de terre.
--Dis-nous donc cela tout de suite! Eh! Livarot!
Livarot s'approcha.
--Ici vite, Livarot, ici:--le Monsoreau?
--Eh bien? demanda le jeune homme.
--Renseigne-nous sur le Monsoreau.
--Volontiers.
--Est-ce long?
--Non, ce sera court. En trois mots, je vous dirai ce que j'en sais et
ce que j'en pense. J'en ai peur!
--Bon! et, maintenant que tu nous as dit ce que tu en penses, dis-nous
ce que tu en sais.
--Ecoute!... Je revenais un soir....
--Cela commence d'une façon terrible, dit Antraguet.
--Voulez-vous me laisser finir?
--Oui.
--Je revenais un soir de chez mon oncle d'Entragues, à travers le bois
de Méridor; il y a de cela quelque six mois à peu près, quand tout à
coup j'entends un cri effroyable, et je vois passer, la selle vide,
une haquenée blanche emportée dans le hallier; je pousse, je pousse,
et, au bout d'une longue allée, assombrie par les premières ombres de
la nuit, j'avise un homme sur un cheval noir; il ne courait pas, il
volait. Le même cri étouffé se fait alors entendre de nouveau, et je
distingue en avant de la selle une femme sur la bouche de laquelle il
appuyait la main. J'avais mon arquebuse de chasse; tu sais que j'en
joue d'habitude assez juste. Je le vise, et ma foi! je l'eusse tué si,
au moment même où je lâchais la détente, la mèche ne se fût éteinte.
--Eh bien, demanda Bussy, après?
--Après, je demandai à un bûcheron quel était ce monsieur au cheval
noir qui enlevait les femmes; il me répondit que c'était M. de
Monsoreau.
--Eh bien mais, dit Antraguet, cela se fait, ce me semble, d'enlever
les femmes, n'est-ce pas, Bussy?
--Oui, dit Bussy, mais on les laisse crier au moins!
--Et la femme, qui était-ce? demanda Antraguet.
--Ah! voilà, on ne l'a jamais su.
--Allons! dit Bussy, décidément c'est un homme remarquable, et il
m'intéresse.
--Tant il y a, dit Livarot, qu'il jouit, le cher seigneur, d'une
réputation atroce.
--Cite-t-on d'autres faits?
--Non, rien; il n'a même jamais fait ostensiblement grand mal; de plus
encore, il est assez bon, à ce qu'on dit, envers ses paysans; ce qui
n'empêche pas que dans la contrée qui jusqu'aujourd'hui a eu le
bonheur de le posséder on le craigne à l'égal du feu. D'ailleurs,
chasseur comme Nemrod, non pas devant Dieu, peut-être, mais devant le
diable; jamais le roi n'aura eu un grand veneur pareil. Il vaudra
mieux, du reste, pour cet emploi que Saint-Luc, à qui il était destiné
d'abord et à qui l'influence de M. le duc d'Anjou l'a soufflé.
--Tu sais qu'il t'appelle toujours, le duc d'Anjou? dit Antraguet.
--Bon, qu'il appelle; et toi, tu sais ce qu'on dit de Saint-Luc?
--Non; est-il encore prisonnier du roi? demanda en riant Livarot.
--Il le faut bien, dit Antraguet, puisqu'il n'est pas ici.
--Pas du tout, mon cher, parti cette nuit à une heure pour visiter les
terres de sa femme.
--Exilé?
--Cela m'en a tout l'air.
--Saint-Luc exilé! impossible!
--C'est l'Évangile, mon cher.
--Selon Saint-Luc.
--Non, selon le maréchal de Brissac, qui m'a dit ce matin la chose de
sa propre bouche.
--Ah! voilà du nouveau et du curieux, par exemple! cela fera tort au
Monsoreau.
--J'y suis, dit Bussy.
--A quoi es-tu?
--Je l'ai trouvé.
--Qu'as-tu trouvé?
--Le service qu'il a rendu à M. d'Anjou.
--Saint-Luc?
--Non, le Monsoreau.
--Vraiment?
--Oui, ou le diable m'emporte; vous allez voir, vous autres; venez
avec moi.
Et Bussy, suivi de Livarot, d'Antraguet, mit son cheval au galop pour
rattraper M. le duc d'Anjou, qui, las de lui faire des signes,
marchait à quelques portées d'arquebuse en avant de lui.
--Ah! monseigneur, s'écria-t-il en rejoignant le prince, quel homme
précieux que ce M. Monsoreau!
--Ah! vraiment?
--C'est incroyable!
--Tu lui as donc parlé? fit le prince toujours railleur.
--Certainement, sans compter qu'il a l'esprit fort orné.
--Et lui as-tu demandé ce qu'il avait fait pour moi?
--Certainement, je ne l'abordais qu'à cette fin.
--Et il t'a répondu? demanda le duc, plus gai que jamais.
--A l'instant même, et avec une politesse dont je lui sais un gré
infini.
--Et que t'a-t-il dit, voyons, mon brave tranche-montagne? demanda le
prince.
--Il m'a courtoisement confessé, monseigneur, qu'il était le
pourvoyeur de Votre Altesse.
--Pourvoyeur de gibier?
--Non, de femmes.
--Plaît-il? fit le duc, dont le front se rembrunit à l'instant même;
que signifie ce badinage, Bussy?
--Cela signifie, monseigneur, qu'il enlève pour vous les femmes sur
son grand cheval noir, et que, comme elles ignorent sans doute
l'honneur qu'il leur réserve, il leur met la main sur la bouche pour
les empêcher de crier.
Le duc fronça le sourcil, crispa ses poings avec colère, pâlit et mit
son cheval à un si furieux galop, que Bussy et les siens demeurèrent
en arrière.
--Ah! ah! dit Antraguet, il me semble que la plaisanterie est bonne.
--D'autant meilleure, répondit Livarot, qu'elle ne fait pas, ce me
semble, à tout le monde l'effet d'une plaisanterie.
--Diable! fit Bussy, il paraîtrait que je l'ai sanglé ferme, le pauvre
duc!
Un instant après, on entendit la voix de M. d'Anjou qui criait:
--Eh! Bussy, où es-tu? viens donc!
--Me voici, monseigneur, dit Bussy en s'approchant.
Il trouva le prince éclatant de rire.
--Tiens! dit-il, monseigneur; il paraît que ce que je vous ai dit est
devenu drôle.
--Non, Bussy, je ne ris pas de ce que tu m'as dit.
--Tant pis, je l'aimerais mieux; j'aurais eu le mérite de faire rire
un prince qui ne rit pas souvent.
--Je ris, mon pauvre Bussy, de ce que tu plaides le faux pour savoir
le vrai.
--Non, le diable m'emporte, monseigneur! je vous ai dit la vérité.
--Bien. Alors, pendant que nous ne sommes que nous deux, voyons,
conte-moi ta petite histoire; où donc as-tu pris ce que tu es venu me
conter?
--Dans les bois de Méridor, monseigneur! Cette fois encore le duc
pâlit, mais il ne dit rien.
--Décidément, murmura Bussy, le duc se trouve mêlé en quelque chose
dans l'histoire du ravisseur au cheval noir et de la femme à la
haquenée blanche.
Voyons, monseigneur, ajouta tout haut Bussy en riant à son tour de ce
que le duc ne riait plus, s'il y a une manière de vous servir qui vous
plaise mieux que les autres, enseignez-nous-la, nous en profiterons,
dussions-nous faire concurrence à M. de Monsoreau.
--Pardieu oui, Bussy, dit le duc, il y en a une, et je te la vais
expliquer.
Le duc tira Bussy à part.
--Écoute, lui dit-il, j'ai rencontré par hasard à l'église une femme
charmante: comme quelques traits de son visage, cachés sous un voile,
me rappelaient ceux d'une femme que j'avais beaucoup aimée, je l'ai
suivie et me suis assuré du lieu où elle demeure. Sa suivante est
séduite, et j'ai une clef de la maison.
--Eh bien, jusqu'à présent, monseigneur, il me semble que voilà qui va
bien.
--Attends. On la dit sage, quoique libre, jeune et belle.
--Ah! monseigneur, voilà que nous entrons dans le fantastique.
--Écoute, tu es brave, tu m'aimes, à ce que tu prétends?
--J'ai mes jours.
--Pour être brave?
--Non, pour vous aimer.
--Bien. Es-tu dans un de ces jours-là?
--Pour rendre service à Votre Altesse, je m'y mettrai. Voyons.
--Eh bien, il s'agirait de faire pour moi ce qu'on ne fait d'ordinaire
que pour soi-même.
--Ah! ah! dit Bussy, est-ce qu'il s'agirait, monseigneur, de faire la
cour à votre maîtresse, pour que Votre Altesse s'assure qu'elle est
réellement aussi sage que belle? Cela me va.
--Non; mais il s'agit de savoir si quelque autre ne la lui fait pas.
--Ah! voyons, cela s'embrouille, monseigneur, expliquons-nous.
--Il s'agirait de t'embusquer et de me dire quel est l'homme qui vient
chez elle.
--Il y a donc un homme?
--J'en ai peur.
--Un amant, un mari?
--Un jaloux, tout au moins.
--Tant mieux, monseigneur.
--Comment, tant mieux?
--Cela double vos chances.
--Merci. En attendant, je voudrais savoir quel est cet homme.
--Et vous me chargez de m'en assurer.
--Oui, et si tu consens à me rendre ce service....
--Vous me ferez grand veneur à mon tour, quand la place sera vacante?
--Ma foi, Bussy, j'en prendrais d'autant mieux l'obligation, que
jamais je n'ai rien fait pour toi.
--Tiens! monseigneur s'en aperçoit?
--Il y a longtemps déjà que je me le dis.
--Tout bas, comme les princes se disent ces choses-là.
--Eh bien?
--Quoi, monseigneur?
--Consens-tu?
--A épier la dame?
--Oui.
--Monseigneur, la commission, je l'avoue, me flatte médiocrement, et
j'en aimerais mieux une autre.
--Tu t'offrais à me rendre service, Bussy, et voilà déjà que tu
recules!
--Dame! vous m'offrez un métier d'espion, monseigneur.
--Eh non, métier d'ami; d'ailleurs, ne crois pas que je te donne une
sinécure; il faudra peut-être tirer l'épée.
Bussy secoua la tête.
--Monseigneur, dit-il, il y a des choses qu'on ne fait bien que
soi-même; aussi faut-il les faire soi-même, fût-on prince.
--Alors tu me refuses?
--Ma foi oui, monseigneur.
Le duc fronça le sourcil.
--Je suivrai donc ton conseil, dit-il; j'irai moi-même, et, si je suis
tué ou blessé dans cette circonstance, je dirai que j'avais prié mon
ami Bussy de se charger de ce coup d'épée à donner ou à recevoir, et
que, pour la première fois de sa vie, il a été prudent.
--Monseigneur, répondit Bussy, vous m'avez dit l'autre soir: «Bussy,
j'ai en haine tous ces mignons de la chambre du roi, qui en toute
occasion nous raillent et nous insultent; tu devrais bien aller aux
noces de Saint-Luc soulever une occasion de querelle et nous en
défaire.» Monseigneur, j'y suis allé; ils étaient cinq; j'étais seul;
je les ai défiés; ils m'ont tendu une embuscade, m'ont attaqué tous
ensemble m'ont tué mon cheval, et cependant j'en ai blessé deux et
j'ai assommé le troisième. Aujourd'hui vous me demandez de faire du
tort à une femme. Pardon, monseigneur, cela sort des services qu'un
prince peut exiger d'un galant homme, et je refuse.
--Soit, dit le duc, je ferai ma faction tout seul, ou avec Aurilly,
comme je l'ai déjà faite.
--Pardon, dit Bussy, qui sentit comme un voile se soulever dans son
esprit.
--Quoi?
--Est-ce que vous étiez en train de monter votre faction, monseigneur,
lorsque l'autre jour vous avez vu les mignons qui me guettaient?
--Justement.
--Votre belle inconnue, demanda Bussy, demeure donc du côté de la
Bastille?
--Elle demeure en face de Sainte-Catherine.
--Vraiment?
--C'est un quartier où l'on est égorgé parfaitement, tu dois en savoir
quelque chose.
--Est-ce que Votre Altesse a guetté encore, depuis ce soir-là?
--Hier.
--Et monseigneur a vu?
--Un homme qui furetait dans tous les coins de la place, sans doute
pour voir si personne ne l'épiait, et qui, selon toute probabilité,
m'ayant aperçu, s'est tenu obstinément devant cette porte.
--Et cet homme était seul, monseigneur? demanda Bussy.
--Oui, pendant une demi-heure à peu près,
--Et après cette demi-heure?
--Un autre homme est venu le rejoindre, tenant une lanterne à la main.
--Ah! ah! fit Bussy.
--Alors l'homme au manteau... continua le prince.
--Le premier avait un manteau? interrompit Bussy.
--Oui. Alors l'homme au manteau et l'homme à la lanterne se sont mis à
causer ensemble, et, comme ils ne paraissaient pas disposés à quitter
leur poste de la nuit, je leur ai laissé la place et je suis revenu.
--Dégoûté de cette double épreuve?
--Ma foi oui, je l'avoue... De sorte qu'avant de me fourrer dans cette
maison, qui pourrait bien être quelque égorgeoir....
--Vous ne seriez pas fâché qu'on y égorgeât un de vos amis.
--Ou plutôt que cet ami, n'étant pas prince, n'ayant pas les ennemis
que j'ai, et d'ailleurs habitué à ces sortes d'aventures, étudiât la
réalité du péril que je puis courir, et m'en vînt rendre compte.
--A votre place, monseigneur, dit Bussy, j'abandonnerais cette femme.
--Non pas.
--Pourquoi?
--Elle est trop belle.
--Vous dites vous-même qu'à peine vous l'avez vue.
--Je l'ai vue assez pour avoir remarqué d'admirables cheveux blonds.
--Ah!
--Des yeux magnifiques.
--Ah! ah!
--Un teint comme je n'en ai jamais vu, une taille merveilleuse.
--Ah! ah! ah!
--Tu comprends qu'on ne renonce pas facilement à une pareille femme.
--Oui, monseigneur, je comprends; aussi la situation me touche.
Le duc regarda Bussy de côté.
--Parole d'honneur, dit Bussy.
--Tu railles.
--Non, et la preuve, c'est que, si monseigneur veut me donner ses
instructions et m'indiquer le logis, je veillerai ce soir.
--Tu reviens donc sur ta décision?
--Eh! monseigneur, il n'y a que notre saint-père Grégoire XIII qui ne
soit pas faillible; seulement dites-moi ce qu'il y aura à faire.
--Il y aura à te cacher à distance de la porte que je t'indiquerai,
et, si un homme entre, à le suivre, pour t'assurer qui il est.
--Oui; mais si, en entrant, il referme la porte derrière lui?
--Je t'ai dit que j'avais une clef.
--Ah! c'est vrai; il n'y a plus qu'une chose à craindre, c'est que je
suive un autre homme, et que la clef n'aille à une autre porte.
--Il n'y a pas à s'y tromper; cette porte est une porte d'allée; au
bout de l'allée à gauche, il y a un escalier; tu montes douze marches
et tu te trouves dans le corridor.
--Comment savez-vous cela, monseigneur, puisque vous n'avez jamais été
dans la maison?
--Ne t'ai-je point dit que j'avais pour moi la suivante? Elle m'a tout
expliqué.
--Tudieu! que c'est commode d'être prince, on vous sert votre besogne
toute faite. Moi, monseigneur, il m'eût fallu reconnaître la maison
moi-même, explorer l'allée, compter les marches, sonder le corridor.
Cela m'eût pris un temps énorme, et qui sait encore si j'eusse réussi?
--Ainsi donc tu consens?
--Est-ce que je sais refuser quelque chose à Votre Altesse? Seulement
vous viendrez avec moi pour m'indiquer la porte.
--Inutile; en rentrant de la chasse, nous faisons un détour; nous
passons par la porte Saint-Antoine, et je te la fais voir.
--A merveille, monseigneur! et que faudra-t-il faire à l'homme, s'il
vient?
--Rien autre chose que de le suivre jusqu'à ce que tu aies appris qui
il est.
--C'est délicat; si, par exemple, cet homme pousse la discrétion
jusqu'à s'arrêter au milieu du chemin et à couper court à mes
investigations?
--Je te laisse le soin de pousser l'aventure du côté qu'il te plaira.
--Alors, Votre Altesse m'autorise à faire comme pour moi.
--Tout à fait.
--Ainsi ferai-je, monseigneur.
--Pas un mot à tous nos jeunes seigneurs.
--Foi de gentilhomme!
--Personne avec toi dans cette exploration.
--Seul, je vous le jure.
--Eh bien, c'est convenu, nous revenons par la Bastille. Je te montre
la porte... tu viens chez moi... je te donne la clef... et ce soir...
--Je remplace monseigneur; voilà qui est dit.
Bussy et le prince revinrent joindre alors la chasse, que M. de
Monsoreau conduisait en homme de génie. Le roi fut charmé de la
manière précise dont le chasseur consommé avait fixé toutes les haltes
et disposé tous les relais. Après avoir été chassé deux heures, après
avoir été tourné dans une enceinte de quatre ou cinq lieues, après
avoir été vu vingt fois, l'animal revint se faire prendre juste à son
lancer.