CHAPITRE XII.

AINSI l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le

sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son

tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable

résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?

Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le

sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs

et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes:

vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans

leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y

épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus

terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques

instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par

le nord, et acheva l'inondation.

Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du

septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir

les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant.

Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans

motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de

Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science

de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes

sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un

jour elles viendront s'y établir.

Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe

s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont

Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en

ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle

barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen

âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y

domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les

nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.

Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être

hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que

leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront

retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins

redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat

barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les

masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire,

resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de

plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée

par Catherine II, continuera.

Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son

terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation

contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche,

celle qui dévore l'intérieur de chaque empire?

Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi

elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la

Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel

envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer

une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès

d'une si grande entreprise!

Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle,

celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue

par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les

grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était

emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion

n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la

révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa

voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en

lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous

son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la

Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord

allait être vaincu jusque dans ses glaces.

Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu

dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente

rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions

glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce

nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au

moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et

irrésistible.

Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette

nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez

vaincu ses soldats.

Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les

unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal

d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à

ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que

ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.

Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre

témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans

doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands

souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus

éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des

grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 67 / 68 题