AINSI l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le
sort du midi d'être vaincu par le nord? Ne peut-il le dompter à son
tour? Le succès de cette agression est-il contre nature? Et l'effroyable
résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve?
Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le
sud, il tourne le dos au nord; le soleil attire ses regards, ses désirs
et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes:
vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans
leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y
épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus
terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques
instans; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par
le nord, et acheva l'inondation.
Mille ans se sont écoulés depuis; il a fallu ce temps aux peuples du
septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir
les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant.
Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans
motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de
Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science
de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes
sur l'Elbe et peu après en Italie: elles sont venues la reconnaître, un
jour elles viendront s'y établir.
Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe
s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont
Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en
ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle
barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen
âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y
domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les
nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.
Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être
hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que
leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront
retenir; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins
redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat
barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les
masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire,
resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de
plus en plus envieuses; et l'invasion du midi par le nord, recommencée
par Catherine II, continuera.
Eh! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son
terme? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation
contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche,
celle qui dévore l'intérieur de chaque empire?
Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi
elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la
Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel
envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer
une nouvelle digue; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès
d'une si grande entreprise!
Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle,
celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue
par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les
grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était
emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion
n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme. Il commandait à la
révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa
voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en
lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous
son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la
Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord
allait être vaincu jusque dans ses glaces.
Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu
dompter la nature! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente
rapide, tant de forces lui ont manqué! Parvenu jusqu'à ces régions
glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce
nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au
moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et
irrésistible.
Compagnons ne le croyez pas! ce sol et ces espaces, ce climat, cette
nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez
vaincu ses soldats.
Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs! J'ai dit les
unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal
d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à
ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que
ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.
Compagnons, mon oeuvre est finie: maintenant c'est à vous de rendre
témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans
doute à vos yeux et à vos coeurs, encore tout remplis de ces grands
souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus
éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des
grands hommes, ils sont plus rares qu'eux?