CETTE catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était
facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner
cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les
Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques
centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé.
Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de
retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre,
depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.
Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les
Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix
heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des
traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour,
vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur
les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin: alors reparaissait
l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière
le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre
général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.
Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille
hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante
hommes; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien
changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille
hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses
instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et
garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient
plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait
qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il
marquait le même étonnement.
Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques
werstes au-delà d'Evé. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté
les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand,
vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient
restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes,
qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.
Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement
des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne.
Il n'y vit plus que des fuyards: quelques Cosaques les chassaient devant
eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer; soit pitié, car on se
fatigue de tout; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les
Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se
montrèrent généreux; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis
de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas
qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.
L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son
secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des
prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à
leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur
colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui,
saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes
isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs
armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à
leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation, la stupide
insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces
prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être
reconnus. Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à
trente-cinq mille.
Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze
mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de
l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent
prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais
une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha
vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait
commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.
Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire
russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous
un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter,
sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent
dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus
sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur
cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à
cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles
s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de
leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.
«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs
baïonnettes! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que
cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors
paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes
d'hommes et de chevaux! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux
rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de
cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans.
Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce
fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir,
tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons
surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de
l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents
lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est
seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs
quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui
s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des
Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un
millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et
vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux
éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de
frimas; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui,
malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur
déroute; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve,
s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces: et
c'était là toute la grande-armée! Encore beaucoup de ces fuyards
étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»
Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des
généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin, quelques
centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes:
eux seuls la représentaient.
Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney.
Compagnons! alliés! ennemis! j'invoque ici votre témoignage: rendons à
la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû: les faits
suffiront. Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme
Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se
décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec
ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis
Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre
ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les
ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi,
et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.
Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents
Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec
quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt
la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques
forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en
pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou,
il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a
abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille
et à tous nos bivouacs.
Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues
environnantes; mais ils y sont étendus roides devant des magasins
d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant
y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat: Ney
se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno,
comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de
Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout
le péril du dernier pas de notre retraite: il l'accepte.
Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une
de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une
autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied
sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi
sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette
issue, et lui couper toute retraite.
Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna; Ney y court,
il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve
ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance,
l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son
aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.
Ney appelle alors son infanterie; mais sur les deux faibles bataillons
qui la composaient, un seul avait pris les armes: c'étaient les trois
cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et
l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet
russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet
officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement
ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de
désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils
jettent leurs armes, et fuient éperdus.
Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste.
Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs
armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il
fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit
rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal; elle donna à
l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente
soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand,
celui de réunir le seul bataillon qui restait.
Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la
seconde attaque des Russes; il était deux heures et demie. Ney envoie
Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce
passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce
qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se
maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il
traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne
fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier
moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante
jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver
quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée
de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune
contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire,
même les plus grands désastres.
Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors,
voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du
pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte
d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.