NAPOLÉON venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de
chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances
de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun
murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible; c'eût été un
effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à
combattre la faim, le froid et la fatigue: il eût d'ailleurs fallu de
l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux
séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même.
Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait
silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie,
distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance
continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces
morales; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant
soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un
meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire
exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et
combattait encore.
L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce
qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les
triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille
malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi
l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et
noble silence: on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop
expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.
Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier
quartier-impérial; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le
vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante. Des
précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que,
jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.
Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers; tous
auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se
retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat; mais
aucun n'osait en témoigner le désir: le devoir et l'honneur les
retenaient.
Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la
nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs
de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés.
À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord
il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des
épanchemens de confiance.
C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui,
et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné?
Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur
s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au
chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce
détail.
Il fut caressant pour tous; puis, les ayant réunis à sa table, il les
loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne
convint de sa témérité que par ces seuls mots: «Si j'étais né sur le
trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire
de fautes.»
Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son
vingt-neuvième bulletin; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait
déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait
partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris. Que sa présence y
était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa
malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les
Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui
déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation
française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»
Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout
réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick,
Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin; que sa maison resterait à
l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter
l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres
et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers
d'hiver derrière le Niémen; qu'il espérait que les Russes ne passeraient
pas la Vistule avant son retour.»
Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de
Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand
accord régnera entre vous.»
Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant
affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.