ENFIN, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui
s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle
s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux; et bientôt on
entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se
prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.
Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution,
ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur
les glaçons, ou dans quelque intervalle; car il y eut des endroits où il
fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au
risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers
hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.
Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit
l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert
de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur
la glace; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les
entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés
qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.
Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et
l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans
les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs
ressources contre le présent, et l'avenir: ils les ont vus se pillant
eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de
douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au
souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du
retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient,
et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs
chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains
à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.
Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées
de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et
s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord
des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens
entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.
Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres,
il crut voir un objet remuer encore; c'était un de ces infortunés, un
officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait
de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou
l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les
genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit,
et le sauva.
Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient
ou morts ou égarés; les canons et tous les bagages perdus; à peine
restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés.
Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait
pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur
allié et leur guide.
On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en
tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux
qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs
mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces
toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils
n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une
autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore
combattre! La guerre est donc par-tout! Mais Ney les poussa en avant,
et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.
Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent
brusquement; tout y fut saisi: on y trouva tout ce qui manquait depuis
Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de
Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la
nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques
instans.
Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y
reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de
mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre
dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des
milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la
malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.
C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du
Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à
découvert et l'achever: mais ils sont restés trois heures immobiles,
sans même tirer; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point
eu d'ordre; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et
qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.
La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent; il
ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la
nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de
s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous
ensemble se sont mis en mouvement; mais leur premier pas a été comme un
signal pour l'ennemi: toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons
se sont ébranlés à la fois.
À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre
mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait ça et là; leur
foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats,
qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes,
dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus
découragés servirent à préserver les plus braves.
En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces
malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc
gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de
plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités,
des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner
du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.
C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques
ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze
cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses
sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres;
mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés
sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même
agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs
flèches.
La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les
ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant
aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on
perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels
momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.
La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans
un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive
lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du
premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils
sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies; le reste,
derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se
précipite; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette
attaque, il s'écrie: «Compagnons, voilà l'instant, en avant! Ils sont à
nous!» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient
surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent
vainqueurs; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont
ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.
On s'écoula vite; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite
rivière encaissée dans un profond ravin; il fallut la passer un à un
comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les
épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques
coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et
une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux
heures dans un grand village.
Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on
marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux; mais alors
les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant
de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses
soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres
qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que
de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à
une distance suffisante.
La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en
marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et
cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours; ils
devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette
ville.
Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur
route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils
n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient
toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration,
car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait
trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à
l'envie; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans
tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans
l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les
acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une
action sublime.
Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers
jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16 Eugène,
celui du 17 Mortier; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la
retraite.
Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet,
que de gloire recueillie! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une
renommée immortelle! et de quelle nature sont donc ces grandes
inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens
produits de quelques instans, issus d'un seul coeur, et qui doivent
remplir les temps et l'immensité?
Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de
reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria: «J'ai
donc sauvé mes aigles! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor
pour racheter la perte d'un tel homme.»