CHAPITRE VII.

CET incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier

du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide

hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le

château impérial de Pétrowsky.

Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient

toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties

qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers

les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet

étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à

s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus

près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment

avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu?

Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés

par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues

disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.

Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous

le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute

brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet

enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux

passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit

du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des

toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris

embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement

impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte,

fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous

marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux

murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait

cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des

cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre

respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la

fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une

chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à

chaque instant et pénétraient nos vêtemens.

Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait

notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta.

Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards

du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces

tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les

décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé

à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher

Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport:

l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne

le quittait jamais.

Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il

dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux.

Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva

avec la nuit à Pétrowsky.

Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards

sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute

sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui

s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.

Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long

silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses

moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de

toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il

prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé

d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total

d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de

Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne;

enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles

qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de

Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée

jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la

nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour

étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux

projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter;

et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et

physiques de ceux qui l'entourent.

Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il

va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses

cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens

corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est

comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une

distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier,

Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les

vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.

En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a

tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et

Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg;

c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour

l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour

s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie;

enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers

Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon

reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de

Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies

de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne

veut pas s'être trompée, il les repousse.

D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur

une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en

Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de

nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes

quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice.

Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans

découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de

blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de

ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?

Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant

de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de

traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour

recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier,

refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie

n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette

grande curée.

Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe

encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est

encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de

Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide

donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement

préservé.

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 11 / 68 题