CET incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier
du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide
hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le
château impérial de Pétrowsky.
Mais nous étions assiégés par un océan de flammes; elles bloquaient
toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties
qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers
les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet
étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à
s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie? Plus
près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer; et comment
avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu?
Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés
par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues
disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.
Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous
le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute
brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet
enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux
passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit
du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des
toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris
embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement
impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte,
fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes. Nous
marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux
murailles de feu! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux; qu'il fallait
cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des
cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre
respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la
fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une
chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à
chaque instant et pénétraient nos vêtemens.
Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait
notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta.
Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards
du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces
tourbillons de flammes; ils accoururent, et le guidèrent vers les
décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.
Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé
à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher
Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport:
l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne
le quittait jamais.
Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il
dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux.
Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva
avec la nuit à Pétrowsky.
Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards
sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute
sa violence: toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui
s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.
Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long
silence que pour s'écrier: «Ceci nous présage de grands malheurs!»
L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses
moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de
toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait: quel parti va-t-il
prendre! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé
d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total
d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de
Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne;
enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles
qu'elles furent exécutées; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de
Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée
jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la
nomination du gouverneur qu'il lui destinait: c'est lui qui, à son tour
étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux
projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter;
et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et
physiques de ceux qui l'entourent.
Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il
va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses
cartes, jusque-là si prophétiques: l'ordre même est donné aux différens
corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente; c'est
comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une
distraction à la douleur de voir se perdre Moskou: aussi Berthier,
Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les
vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.
En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a
tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et
Kalougha. C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg;
c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour
l'achever; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération; pour
s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie;
enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers
Smolensk et la Lithuanie.
Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon
reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de
Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies
de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne
veut pas s'être trompée, il les repousse.
D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite? Il a tant compté sur
une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en
Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de
nouvelles provinces; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes
quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice.
Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans
découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de
blessés, et de convois de toute espèce? Moskou est le point de
ralliement général, comment le changer? Quel autre nom attirerait?
Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant
de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de
traverser les avant-postes russes; quand huit jours suffisent pour
recevoir une réponse tant désirée; quand il faut ce temps pour rallier,
refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie
n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette
grande curée.
Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe
encore. Mais lui et le Kremlin sont restés debout; sa renommée est
encore tout entière; et il se persuade que ces deux grands noms de
Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever: il se décide
donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement
préservé.
[Illustration]