DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa
cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps
gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement,
à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante
taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces
guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs
chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient
de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne
songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes
nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales
ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.
Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si
remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux,
mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et
brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de
tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient
entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation
entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs,
de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre
naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.
Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine,
qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption
de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe
excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette
noblesse.
On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus
souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des
grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour
s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et
hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les
conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux
après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit
épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement
produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous
errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini,
où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon
s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.
Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait,
des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux
couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus
longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette
citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de
son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et
atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale
ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles
de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de
canon.
On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables.
L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses
officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de
nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer,
et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer
avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient
attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et
sauvage de la haine nationale.
Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette
rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin,
virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se
dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte
jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de
déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde.
Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là
à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au
milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant
marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils
allèrent rejoindre Kutusof.
Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse
cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en
Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour
atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y
arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage
fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.
Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se
retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat,
fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups
de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur
en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient
à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y
répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il
semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux
rives de la Seine, recommencèrent.