CHAPITRE V.

DÉJÀ depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa

cavalerie envahissaient Moskou; ils pénétraient dans ce corps

gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement,

à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante

taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces

guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs

chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient

de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne

songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes

nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales

ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.

Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si

remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux,

mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et

brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de

tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient

entremêlés de chaumières; spectacle qui annonçait le défaut de gradation

entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs,

de l'industrie, mais qu'il la précédait; tandis que, dans l'ordre

naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.

Là, sur-tout, régnait l'inégalité; ce malheur de toute société humaine,

qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption

de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe

excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette

noblesse.

On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus

souvent d'un noble enthousiasme. Plusieurs citaient les souvenirs des

grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises; mais c'était pour

s'enorgueillir, et non pour prévoir; car on se trouvait trop haut et

hors de toute comparaison: on avait laissé derrière soi tous les

conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux

après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie; soit

épuisement, suite de tant de sensations; soit effet d'un isolement

produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous

errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini,

où notre faiblesse se perdait; car plus on s'élève, plus l'horizon

s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait,

des coups de fusil éclatent; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux

couvrent encore la campagne; son centre est engagé dans une des plus

longues rues de la ville; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette

citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de

son enceinte; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et

atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale

ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles

de paix; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de

canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables.

L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses

officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de

nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer,

et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer

avec ses dents. C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient

attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et

sauvage de la haine nationale.

Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette

rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin,

virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se

dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte

jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de

déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde.

Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser; ceux-là

à d'autres, et ainsi de suite; de sorte qu'ils restèrent libres au

milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant

marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils

allèrent rejoindre Kutusof.

Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse

cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en

Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour

atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y

arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage

fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.

Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se

retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat,

fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups

de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur

en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient

à renouveler les hostilités. Un nouvel ordre vint, une même hésitation y

répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même; et ces feux, dont il

semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux

rives de la Seine, recommencèrent.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 9 / 68 题